Que se passe-t-il en Égypte ?

 

Le pouvoir a dispersé le mercredi 14 août par la force et avec une violence extrême les deux places au Caire que les Frères Musulmans occupaient depuis plus de six semaines. Il y aurait eu, à l’heure où nous écrivons, 638 morts et 4 000 blessés selon le ministère de la santé ( beaucoup plus selon les Frères Musulmans). La majorité des victimes sont des pro-Morsi de ces deux places mais aussi de nombreuses villes d’Égypte où les manifestations des Frères Musulmans et leurs alliés islamistes dénonçant le pouvoir ont été brutalement réprimées par les forces de police.

En riposte, les Frères Musulmans ont attaqué plusieurs commissariats et sièges de gouvernorats, des sièges de parti laïcs, mais aussi et surtout brûlé ou saccagé de nombreuses églises et bâtiments chrétiens coptes (70 selon les autorités coptes dont écoles et orphelinats semble-t-il) comme des voitures, maisons, magasins appartenant à ces derniers. Parmi les victimes, il y aurait donc aussi une cinquantaine de policiers, un certain nombre de coptes et quelques journalistes.

Par ailleurs, contre les violences des Frères Musulmans à l’encontre des chrétiens et souvent aussi de certains résident de quartiers, des contre manifestations de résidents ont eu lieu dans différentes villes notamment à Suez où les mouvements de je

 

unesse de la ville ont prononcé un couvre feu spécial pour les Frères Musulmans, pendant qu’ils s’en prenaient également aux biens de ces derniers, voitures ou magasins.

Au prétexte du chaos, le pouvoir a décrété le couvre feu et l’état d’urgence pour un mois au Caire et dans 11 gouvernorats sur 18, nommant à la tête de chacun de ces gouvernorats un général à la retraite pour la durée de l’état d’urgence en même temps qu’il assurait de sa volonté de la poursuite du processus électoral qu’il garantit pour 2014.

Le vice président El Baradei du FSN a démissionné pour protester contre la brutalité du pouvoir. Le parti salafiste Al Nour, le Mouvement du 6 avril ( démocrates révolutionnaires) et les Socialistes Révolutionnaires (trotskystes) ainsi que le responsable de Al Azhar (autorité religieuse musulmane) ont dénoncé les violences du gouvernement en place, alors que la grande majorité des partis ( opposition libérale, démocrates, nassériens, gauche…) soutenaient les mesures d’évacuation des places prises par le gouvernement avec, parfois, seulement quelques bémols sur la méthode.

Aujourd’hui, vendredi 16 août, les Frères Musulmans appellent à de nouvelles manifestations pour dénoncer le régime et ses violences, en défiant le couvre feu ( 19 h) dont la répression pourrait être tout aussi sanglante, sinon plus.

Pour essayer de comprendre ce qui s’est passé et tenter de se faire une idée de où cela peut aller, retournons un peu en arrière.

De juin 2012 à juin 2013: montée du mouvement social et discrédit croissant des Frères Musulmans

Une tentative de coup d’état militaire fin juin 2012 échoue devant une menace de soulèvement populaire. Son but était de mettre fin à l’agitation incessante qui traverse le pays depuis janvier 2011, manifestations, grèves, occupations, sit-in, blocages de routes, voies ferrées et bâtiments officiels, affrontements de rue violents, etc… avec dans bien des cas, une exigence de dégager tous les « petits Moubarak » à tous les niveaux de l’État ou de l’économie.

En juillet 2012, les Frères Musulmans accèdent au pouvoir avec Morsi comme président à l’occasion des élections présidentielles. Mais dans ces élections, au premier tour, les suffrages en faveur des Frères Musulmans se sont littéralement effondrés.

Ce sont les candidats révolutionnaires qui obtiennent la majorité des voix, en particulier le candidat socialiste nassérien. Mais, divisés, ils n’accèdent pas au pouvoir. Au second tour, avec une abstention importante pendant que d’autres appellent au boycott, Morsi est élu, mais par défaut. Les électeurs n’ont pas voté pour lui mais contre le candidat de l’armée (qui était au pouvoir depuis février 2011). L’armée, éternelle rivale des Frères Musulmans (mais aussi sa complice contre le peuple) accepte à son corps défendant, le nouveau pouvoir. Les sommets de l’armée jouent le jeu et participent à leur gouvernement avec deux ministres, pendant que les Frères Musulmans multiplient les gestes en faveur de l’armée et ses avantages. L’armée voit dans les Frères Musulmans, avec leurs deux millions de membres, leurs organisations de charité multiples et leur contrôle d’un grand nombre de mosquées, la seule force sociale et idéologique capable de s’opposer à la révolution montante.

Il faut dire que la situation économique, ne s’améliore pas, au contraire. Morsi au gouvernement mène ouvertement une politique pro-capitaliste et anti-ouvrière. Son gouvernement doit alors faire face à une montée jamais vue des grèves et des mécontentements en tous genres. Il manie la répression, avec l’aide de l’armée et la police, tout aussi violemment que le gouvernement précédent du CSFA (armée). Du coup, en un an de pouvoir, les Frères Musulmans ont perdu tout crédit.

En décembre 2012, contre le mouvement populaire que rien n’arrête, Morsi tente un coup de force en s’attribuant tous les pouvoirs.

Un soulèvement populaire quasi insurrectionnel tente de le faire tomber. Morsi n’est sauvé que par le soutien de l’opposition du FSN qui accepte de jouer le jeu d’un pseudo-référendum sur l’islamisation des institutions pour détourner le fleuve de la rue et l’entraîner vers des querelles religieuses. Morsi gagne le référendum à la faveur de tricheries considérables et dans le cadre d’une abstention massive où, de fait, tous les partis institutionnels d’Égypte sont mis en minorité par le peuple.

A partir de là, les émeutes et soulèvements vont devenir incessants. De très nombreux sièges du Parti de la Justice et de la Liberté ( parti des Frères Musulmans) sont incendiés ou saccagés, tout spécialement par les milieux les plus populaires.

egypt_electricEn février et mars 2013, un soulèvement des villes du canal de Suez, en particulier Port Saïd, met à mal l’autorité du gouvernement.

Morsi décrète le couvre feu mais personne n’obéit. Port Saïd est quasi aux mains des insurgés. On voit apparaitre des embyons d’auto-organisation. Une partie de la police fait grève, refusant de soutenir le pouvoir de Morsi complètement discrédité. L’armée prend ses distances avec Morsi et tente de se refaire une virginité politique en apparaissant au dessus des factions. On revoit des petites manifestations de pro-Moubarak.

En mars, avril et mai 2013, la contestation repart sur un terrain économique. Elle atteint des taux records mondiaux de grèves et de protestations populaires.

Les revendications sont économiques: salaires, emploi, eau, électricité, gasoil… Mais en même temps, dans bien des cas, elles ont aussi un caractère politique. Les grèvistes exigent que leurs dirigeants, des services comme des entreprises, soient « dégagés ». Bref, que la révolution de 2011 qui avait chassé Moubarak soit complétée par une révolution qui chasse tous les oppresseurs, des chefs d’entreprise aux chefs de services hospitaliers en passant par tous ceux qui ont des postes et des responsabilités à tous les niveaux.

Dans ce cadre de mécontentements grandissants, une campagne politique de signatures proclamant l’illégitimité de Morsi, baptisée Tamarod ( Rébellion) est lancée par de jeunes militants proches de l’opposition institutionnelle du FSN. Cette campagne demande des élections présidentielles anticipées.

 Du 30 juin au 3 juillet 2013: vers une deuxième révolution, sociale celle-là

Dans le contexte de grèves et d’agitation considérables, elle a un succès hors du commun. Tout le monde s’en empare, des comités Tamarod naissent partout, bien souvent dans les usines, et débordent les initiateurs comme les objectifs initiaux. La pétition obtient 20 millions de signatures (alors que Morsi a été élu par 13 milions de voix, dont beaucoup par défaut).

Pour beaucoup, l’illégitimité de Morsi signifie qu’il doit partir tout de suite. Une manifestation de remise des signatures est prévue le 30 juin.

On ne sait pas exactement combien de personnes sont venues ce jour-là. Les estimations les plus basses sont de 14 millions de manifestants, les plus hautes de 30 millions. La participation populaire est énorme. Les grévistes de mars, avril et mai sont là. Mais les dirigeants de Tamarod ont exigé qu’aucune banderole d’organisation, de parti, de syndicat et d’entreprise n’apparaisse. Seuls les drapeaux égyptiens et les pancartes individuelles sont autorisées. Le caractère ouvrier des manifestations ne se voit donc pas; le caractère « national » si. Un seul mot d’ordre « Morsi dégage ». La manifestation dure alors 4 jours sans faiblir. Le peuple tout entier est dans la rue. Y compris beaucoup de nouveaux qui n’avaient participé à rien jusqu’à présent. C’est une fête gigantesque.

 L’armée craint alors non seulement que le peuple fasse chuter Morsi, mais qu’à cette occasion, une fois ce résultat obtenu, les manifestations continuent et que cette fois-ci, la foule des revendications de mars, avril et mai, économiques et politiques, ne soient portées au devant du mouvement. A partir de là, la propriété et l’État pourraient être directement menacés. L’armée en premier, puisqu’elle est propriétaire de 20 à 40% de l’économie.

Le risque est d’autant plus réel que des rumeurs d’appel à une grève générale par les syndicats se précisent. C’est le spectre du scénario de janvier 20011 qui ressurgit, mais cette fois, la deuxième révolution sera sociale.

Appelée à intervenir par un certain nombre de partis d’opposition qui s’inquiètent de la tournure des événements, notamment les socialistes nassériens, l’armée – par la voix du général Sissi, ex-ministre de la défense de Morsi – pose alors le 1er juillet un ultimatum de 48 H à Morsi: il s’en va, organise des élections, ou alors c’est l’armée qui le dégage.

C’est la joie chez les manifestants. L’obstacle de l’armée semble levé. Les gens poussent un « ouf » de soulagement. Il n’y aura pas de bain de sang.

Cependant, la majeure partie des manifestants continue à occuper la rue, n’ayant qu’une confiance limitée dans l’armée et préférant faire le boulot eux-mêmes. D’autant plus que les Frères Musulmans n’abandonnent pas. Leurs militants agressent violemment les manifestants faisant de nombreux blessés et quelques morts, sans que l’armée ou la police n’intervienne pour protéger les manifestants. On voit apparaître alors un certain nombre de comités de quartiers d’auto-défense dans différentes villes pour se protéger des violences des Frères Musulmans.

Par contre la majorité des partis et syndicats d’opposition, soulagée par l’intervention de l’armée, se précipite sur sa proposition et s’engouffre derrière elle. Les dirigeants de Tamarod, eux, sont divisés. Ils hésitent un instant. Certains appellent les manifestants à dégager eux-mêmes Morsi, à ne pas attendre que l’armée le fasse, à créer leurs propres comités et à aller le chercher dans son palais. Mais la majorité de la direction de Tamarod finit par se rallier à l’armée et ne propose plus aux manifestants que d’attendre que celle-ci fasse elle-même le boulot. Les directions syndicales font de même et annulent leur mot d’ordre de grève générale.

Toute l’opposition organisée, à l’exception des Socialistes Révolutionnaires, est derrière l’armée.

A partir de ce moment, on voit surgir un peu partout, et de plus en plus, des slogans en faveur de l’armée, des portraits de Sissi fournis par l’armée mais portés par l’opposition, par des anciens du PND ( parti de Moubarak) qui profitent de l’occasion et du caractère « national » des manifestations, pour tenter de se glisser dans la foule, et, enfin, par des primo-manifestants qui n’avaient pas eu encore à subir la répression policière ou militaire.

 Il a été souvent dit à ce moment que les égyptiens étaient versatiles, qu’ils se mettaient à adorer l’armée qu’ils combattaient quelques mois plus tôt. Non, les égyptiens ne sont pas des imbéciles. Ce sont tous les partis d’opposition, y compris la direction de Tamarod, qui ont porté cette politique de soutien à l’armée, entraînant seulement alors avec eux la partie de la population la moins consciente. Les égyptiens ne sont pas tant derrière l’armée qu’on les a montré.

 Bonapartisme et logique de la situation après le 3 juillet 2013

 L’armée arrête Morsi le 3 juillet puis un certain nombre de dirigeants des Frères Musulmans. L’armée a volé les fruits de la révolution, mais c’est l’explosion de joie chez les manifestants et la fête permanente dans la rue pendant plusieurs jours pour des millions d’égyptiens. Le but affiché est atteint: Morsi est tombé.

L’armée nomme ensuite un gouvernement où figurent les anciens de l’opposition libérale (comme El Bardei) et nassérienne, notamment le ministre du travail ( ancien dirigeant du syndicat oppositionnel né de la révolution de janvier 2011) avec le soutien de l’ancienne opposition démocrate, Tamarod et bien d’autres.

 Les Frères Musulmans sont confrontés à une situation catastrophique pour eux. Cela faisait 70 ans qu’ils travaillaient à arriver au pouvoir. Et là, en seulement un an tout s’effondre. Comment échapper au désastre ?

Ils profitent alors du fait que ce n’est pas une révolution populaire jusqu’au bout qui les a chassé du pouvoir mais un coup d’État de l’armée, pour se réclamer de la légitimité démocratique. Morsi a été élu, crient-ils partout.

Oublié la tentative de coup d’État de Morsi en décembre, oublié les tricheries éhontées lors des scrutins, la participation très faible, oubliée la répression extrêmement violente des grèves et manifestations, les multiples atteintes aux libertés démocratiques, les restrictions aux droits des journalistes, de la justice… Oubliés surtout la pétition de 20 millions de signatures, les 14 à 30 millions d’égyptiens qui ont crié dans la rue pendant plusieurs jours, dans une démocratie directe infiniment plus représentative, qu’ils ne voulaient plus d’eux. Non, ils seraient la vraie démocratie: en tous cas celle que veulent les occidentaux.

Craignant de tout perdre, leur appareil ne s’effondre pas. Il s’accroche. D’autant plus qu’ils obtiennent le soutien entier ou partiel de quasiment tous les pays occidentaux.

Ils ne cherchent pas à s’adresser au peuple égyptien qui vient de montre qu’il ne voulait plus d’eux, mais à leurs propres militants et sympathisants, pour ne pas les perdre. Ils les enferment alors, et s’enferment avec eux, dans une bulle. D’une part, ils les abreuvent d’informations fantaisistes, aidés par la presse occidentale, en leur faisant croire qu’ils sont des millions mais surtout que l’islam est menacé par l’armée, les mécréants et les chrétiens. D’autre part, ils multiplient les occupations de places et les manifestations agressives contre le pouvoir… et les chrétiens. Dans ce combat pour la survie, repliés sur eux, il est probable qu’au sein des Frères Musulmans, le pouvoir soit passé aux plus intégristes. D’autant plus que l’armée essaie de les faire éclater en jouant sur leurs divisions internes. La violence de leur comportement est en effet dépassée par celle de l’armée qui n’hésite pas, à plusieurs reprises, à faire tirer dans le tas, à tuer.

L’agressivité et la violence des Frères Musulmans ne gêne pas l’armée. Au contraire, ça l’arrange et doublement.

D’une part, ça permet de faire que les Frères les plus modérés s’éloignent de leur propre direction, ainsi on a vu apparaître des scissions, des « Frères contre la violence ». D’autre part et surtout, cette guerre religieuse contre les chrétiens, contres les citadins riverains de leurs manifestations, lui permet de se hisser au dessus des parties comme un Bonaparte. Plus c’est le chaos, plus l’armée et à la police peuvent gagner une légitimité comme guarantes de l’ordre, de la stabilité et de la paix civile. Enfin l’armée tente ainsi de détourner la colère sociale sur des objectifs religieux.

Ainsi, les deux adversaires/complices, armée et Frères Musulmans, ont besoin de la violence de l’autre pour assurer leur pouvoir, interne pour les uns ou externe pour les autres. La spirale est lancée.

C’ est pourquoi lorsque des Frères Musulmans agressent des chrétiens ou simplement des résidents, l’armée laisse faire.

Il y aurait un danger pour elle, à ce que les résidents ou riverains des manifestations ( qui parfois se transforment en attaque d’églises, saccages de magasins anti-morsi, voitures avec auto-collants anti-Morsi…) et occupations de place par les islamistes ( des espèces de camps retranchés avec check point, fouille au faciès, tabassage éventuel pour les riverains) ne s’organisent eux-même pour se protéger, ce qu’ils font assez souvent. Cependant, les occupations des rues par les Frères Musulmans ne sont pas assez nombreuses pour qu’il y ait ce risque.

Au contraire même, l’hostilité populaire à l’égard de la politique économique de Morsi qui s’est fait entendre en mars, avril, mai et juin et qui l’a fait tomber, s’est déplacée contre l’ensemble des Frères Musulmans au fur et à mesure que ceux-ci, depuis le 30 juin et ensuite, ont multiplié les violences à l’égard des anti Morsi, des chrétiens ou des résidents riverains de leurs occupations et manifestations.

Ce qui a permis à l’armée d’intervenir pour dégager les places ces jours-ci et faire un bain de sang tout en décrétant l’état d’urgence. Elle savait qu’elle ne trouverait pas d’opposition dans la population, qui dans son ensemble, s’est dit que les Frères Musulmans l’avaient bien cherché.

On voit évidemment où l’armée voudrait aller et où la politique des Frères Musulmans les portent: une situation à l’algérienne, comme en 1991, où l’armée justifiait sa dictature par la nécessité de combattre le terrorisme islamiste et où les islamistes tentaient de récupérer la colère sociale exprimé dans les émeutes populaires par leur radicalisme pour ensuite l’embrigader derrière eux.

 Est-ce pour autant que ce discrédit croissant des Frères, l’acceptation de leur massacre par le peuple, signifie que la population soutient l’armée et rentre dans l’engrenage dans lequel l’armée et les Frères Musulmans tentent de l’entraîner ?

 Pourquoi la révolution n’a pas dit son dernier mot.

Si le danger est réel, si le mécanisme de l’engrenage est clair, il est loin d’être enclenché au niveau des classes populaires.

Car pour qu’il puisse s’engager, il faudrait que le peuple ait renoncé à tout espoir révolutionnaire, il faudraitt qu’il ait abandonné son combat pour ses propres revendications. Et qu’alors, en désespoir de cause, il s’engage derrière l’un ou l’autre des deux protagonistes institutionnels.

Pour cela, il faudrait qu’il ait été écrasé, comme l’avait été le soulèvement du peuple algérien. Or il ne l’a pas été. Il a été trompé, baladé, on lui a volé sa révolution, mais il n’a pas pas été écrasé.

Et sa situation économique est catastrophique. Même trompé, désabusé, il n’a pas d’autre choix que de lutter pour sa survie. Il a faim. Et la faim n’attend pas. Il faudrati que le peuple égyptien ait été écrasé pour qu’il ne continue pas ce combat.

 Mardi 13 août, pour la première fois avec ce gouvernement où figure donc l’ancien dirigeant du principal syndicat oppositionnel, la police a réprimé une grosse grève dans une aciérie à Suez. C’est ça le vrai but de l’armée et du pouvoir; c’est ça le but de leur état d’urgence, de leurs attaques contre les Frères Musulmans. Ils limitent les libertés pour viser les grèves, s’attaquer à la révolution elle-même.

Mais si le pouvoir a réprimé une grève, c’est que malgré l’appel du ministre du travail à suspendre les grèves et à se retrousser les manches pour sauver l’économie égyptienne, malgré le soutien de l’opposition politique et syndicale à l’armée, malgré le conflit sanglant entre l’armée et les Frères destiné à détourner l’attention, il y a des grèves, pour des revendicatiosn économiques, et toujours pour dégager les petits Moubarak. Et semble-t-il – car il est difficile d’avoir des informations à ce sujet – pas qu’un peu. Des journaux ont même parlé d’une nouvelle vague de grève vers la fin juillet, très loin des conflits religieux dans lesquels on essaie de les entraîner.

 Ainsi l’indifférence du peuple égyptien à l’égard du sort des Frères Musulmans est le signe que ses préoccupations sont ailleurs plus qu’il ne soutient l’armée. Des banderoles de manifestants le disaient à Sissi: tu nous a débarrassé de Morsi, c’est bien, mais maintenant on attend que tu fasses quelque chose pour nous. Et c’est urgent.

Le peuple pour, le moment, très loin des manœuvres des uns et des autres, très loin de ce que peuvent raconter les journaux et les télés, est dans ses problèmes de survie quotidienne, toujours dans la logique de la révolution pour « le pain, la justice sociale et la liberté » et regarde le combat armée/Frères plus en spectateur que partie prenante.

Or si le peuple n’abandonne pas son indépendance, ne marche pas dans l’engrenage du combat religieux, pendant que ses deux ennemis se tapent dessus, cela ne fait que les affaiblir mutuellement. Il est donc bien possible que lors de la prochaine vague de grèves, on voit surgir en plus grand nombre des organes d’auto-organisation.

 C’est d’ailleurs peut-être par crainte de ces grèves que l’armée a précipité sa décision de dégager les places occupées par les frères Musulmans.

En effet, les deux années passées, vers le 15 septembre, au moment de la rentrée scolaire, se sont déclenchées de grosses vagues de grèves initiées par les enseignants, suivis par les médecins de services publics, qui ont été, à chaque fois, proche d’enclencher une grève générale. On ne voit pas pourquoi ce serait différent cette année. La différence, c’est que cette année, le caractère national des grèves d’enseignants et médecins, pourrait bien donner l’expression unificatrice politique que la multitude des grèves et protestations de mars à mai, cherchait et avait cru trouver dans l’initiative de Tamarod.

 Le pouvoir (et les Frères Musulmans) le sait. Il a jusqu’à la rentrée pour tenter d’entraîner le peuple dans l’engrenage de sa guerre. Après – mais cela peut arriver avant, car le peuple égyptien nous a surpris plus d’une fois – l’armée et les Frères Musulmans (réconciliés ?) pourraient ne plus guère avoir les moyens d’arrêter le fleuve révolutionnaire.

On peut donc s’attendre d’ici là à une aggravation des violences entre l’armée et les Frères… mais aussi bien d’autres surprises.

La révolution continue.

Jacques Chastaing le 16.08.2013 

Quelles perspectives pour les luttes ?

 megaphoneLes luttes industrielles sont nombreuses avec la crise. 320 000 emplois industriels ont disparu depuis 2008 et cela continue. Certains ont résisté jusqu’au bout comme les Continental ; après avoir été parmi l’un des moteurs du mouvement sur les retraites, mais ont dû s’incliner. Et l’on voit maintenant comment l’histoire des reclassements est une arnaque lorsque seulement environ 250 travailleurs sur plus de 1000 ont réussi à retrouver quelque chose. D’autres aussi ont lutté héroïquement comme les Petroplus de Petit-Couronne ou les Arcelor Mittal de Florange. Ils ont subi la trahison de Hollande et l’isolement dû aux directions syndicales et partis (malgré des actions publiques) qui leur ont fait attendre que tombe du ciel un repreneur qui n’est pas venu.

Les luttes dans l’automobile sont nombreuses et malheureusement des accords compétitivité emploi ont été signés le couteau sous la gorge. Le fer de lance de la lutte est bien sûr les PSA Aulnay par le caractère emblématique et l’histoire de cette usine. Il y a beaucoup de solidarité de toutes parts et leur caisse de grève importante leur permet de tenir pour le moment… mais pas indéfiniment. L’ouverture d’une chaîne de nuit à Poissy pour récupérer le travail d’Aulnay est envisagée. Il faut par la solidarité refuser cela. Les organisations impliquées dans cette lutte doivent prendre leurs responsabilités et faire tout pour entraîner les autres sites du groupe et demander le partage du travail entre tous sans perte de salaire.

Le patronat a déterré la hache de guerre, construisons la résistance

D’autres ont réussi à maintenir les emplois avec leurs propres forces et le soutien de la population comme les Goodyear et les Fralib. Mais faisant face à de nouvelles tentatives de fermeture et à un climat beaucoup plus favorable aux patrons, ils se sont engagés sur la voie compliquée de la création de coopératives, néanmoins le seul choix possible en l’absence d’un mouvement d’ensemble qui permette d’empêcher tous les licenciements et fermetures pour faire survivre l’industrie en France.

Une première journée de manifestation et de rassemblement s’est déroulé le 5 mars contre l’accord traître signé avec le patronat par la direction de la CFDT. Il facilite en effet les licenciements et les baisses de salaires sous prétexte de pouvoir rester compétitifs. La mobilisation contre cet accord ne doit pas être détachée de la lutte actuelle contre les licenciements. Des syndicalistes combatifs tentent d’unir les travailleurs, de prendre des initiatives : c’est le cas de la CGT de Goodyear, du collectif contre les patrons voyous, du collectif Licenci-elles. Il y a déjà eu plusieurs rassemblements ou actions unissant les travailleurs de différentes entreprises comme le 7 mars à Rueil, il faut amplifier les choses.

Des revendications nous unissent tous, y compris les travailleurs privés d’emploi. Il faut contrer le discours fataliste. Chacun dans son coin on n’y arrivera pas. Les syndicats ne doivent pas se contenter d’exiger que l’ANI ne devienne pas une loi, il faut qu’il y ait un appel à une première manif nationale avec grève pour faire recaler l’ANI, pour refuser les licenciements et les politiques d’austérité. Le commerce, le bâtiment, la santé et l’éducation aussi payent le prix de l’austérité. Luttons tous ensemble !

Matthias Louis

Tunisie: A bas Ennahda, à bas la ‘Troika’ !

manif 60813 devant ANC Tunis

Les manifestants devant le siège de l’Assemblée nationale constituante  Photo :  AFP/FETHI BELAID

 L’UGTT et le Front Populaire doivent offrir une stratégie pour en finir avec le capitalisme – Non à des accords avec des forces liées à l’ancien régime!

Vers un gouvernement révolutionnaire et socialiste des travailleurs, de la jeunesse, des chômeurs et des masses pauvres!

 Par Serge Jordan (CIO)

 Deux ans et demi après la chute de Ben Ali, la situation pour les masses tunisiennes n’a fait qu’aller de mal en pis, et la colère gronde comme jamais aux quatre coins du pays. Le fameux slogan de la révolution « pain, liberté, dignité nationale » n’a sans doute jamais autant été en contraste avec la réalité vécue sur le terrain par des millions de Tunisiens et de Tunisiennes, faite d’une explosion insupportable des prix, de l’absence d’emplois et de perspectives pour les jeunes, d’une augmentation de l’insécurité et de la violence terroriste, d’une paupérisation accélérée des classes moyennes, d’une « colonisation » rampante des rouages de l’appareil de l’Etat par le parti islamiste, d’attaques redoublées sur les maigres acquis démocratiques….

 Dans ce contexte, l’assassinat politique du dirigeant d’opposition de gauche Mohamed Brahmi ne pouvait être qu’un nouveau catalyseur de la furie des travailleurs, des jeunes et des masses révolutionnaires, dont la volonté de se débarrasser du régime de la ‘Troïka’ (la coalition au pouvoir dirigée par Ennahda) a atteint un point de non-retour. Depuis cet assassinat, le pays traverse une crise politique sans précédent, et, malgré la chaleur intense et le jeûne du Ramadan, vit au rythme des manifestations quotidiennes, des sit-in et des grèves, et d’un climat proche de l’insurrection dans certaines régions pauvres et militantes de l’intérieur du pays en particulier.

Le pouvoir Nahdaoui au pilori

 La survie du régime islamiste en Tunisie est clairement posée. Les masses demandent partout la chute de ce dernier, et la centrale syndicale UGTT a émis un ultimatum d’une semaine au gouvernement pour se rendre avant d’envisager d’autres actions. Dans la capitale Tunis, tous les jours, des dizaines de milliers de manifestants se réunissent devant le Parlement au Bardo pour exiger la fin du gouvernement, un sit-in ouvert joint aussi par des ‘caravanes’ provenant de l’intérieur du pays.

 Même dans les coins les plus reculés de la Tunisie, des manifestations massives, y compris en pleine nuit, expriment clairement le rejet viscéral du pouvoir en place, tandis que le rassemblement pro-Ennahda de samedi dernier, point culminant de la contre-offensive du parti au pouvoir, faisait toujours pâle figure face au « million » de personnes annoncées au préalable par la direction de ce parti, et ce malgré tous les efforts logistiques déployés. Surtout lorsque l’on sait que beaucoup de ces manifestants étaient payés pour manifester leur attachement à la ‘légitimité’ !

 Le gouvernement est isolé comme jamais, sa cote de popularité est en chute libre dans les sondages, et son emprise sur la situation, en particulier dans les régions intérieures du pays, est proche de zéro. Dans certaines localités, des structures de pouvoir parallèles ont émergé de la lutte, montrant ce qu’il est possible de faire pour se débarrasser dans les faits de ce pouvoir honni. Le silence quasi complet dans les médias dominants sur ces développements indique l’état de panique qui traverse les classes dirigeantes quant au risque d’ « émulation » de ces expériences ailleurs.

 Dans la ville de Sidi Bouzid par exemple, berceau de la révolution tunisienne, les habitants refusent désormais tout lien avec les autorités officielles nahdaouies, et ont érigé un comité de Salut qui a pris en mains les affaires de la ville. La permanence locale du parti Ennahda a été fermée, et les manifestants se rassemblent quotidiennement devant les bâtiments du gouvernorat pour empêcher le retour de l’ancien gouverneur. Les forces vives de ce mouvement sont constituées de militants du ‘Front Populaire’ (coalition de divers partis de gauche et nationalistes) et de syndicalistes de l’UGTT. Des conseils similaires ont été créés dans trois localités dépendant du gouvernorat de Sidi Bouzid: Regueb, Mekessi et Menzel Bouzaine. Mais Sidi Bouzid n’est pas la seule région du pays à ne plus reconnaître le pouvoir central. Au Kef, à Gafsa, à Sousse, à Kairouan, et en bien d’autres endroits, des comités locaux sous diverses formes ont été mis sur pied en vue de gérer les affaires locales.

 Pour agrandir leur soutien de masse et assurer leur caractère authentiquement révolutionnaire, ces comités devraient être élus démocratiquement par la base, avec des délégués soumis à révocabilité. Par ailleurs, il est essentiel que ces expériences ne restent pas isolées à l’échelon local, car une telle situation donnerait plus de latitude à l’appareil d’Etat pour les étouffer dans l’œuf. Il est essentiel que tous les efforts soient au contraire entrepris en vue de les élargir à l’ensemble du territoire et, en les liant entre eux au travers de comités démocratiquement élus à chaque niveau, de poser les bases en vue de l’établissement d’un gouvernement des travailleurs, des jeunes et des masses pauvres. Un simple appel dans ce sens de la part de l’UGTT serait suffisant pour transformer la situation dans le pays en l’espace de quelques heures, de balayer le régime actuel dans les poubelles de l’histoire, et de donner un nouveau souffle à la révolution.

Crise au sommet

Le pouvoir tremble sur ses bases et est maintenant entré dans une phase avancée de désintégration. Les prétentions pathétiques des dirigeants d’Ennahda à parler encore au nom de la révolution ne vont tromper personne. Depuis que ce parti est arrivé au pouvoir, plus de 40.000 grèves, plus de 120.000 sit-ins, et environ 200.000 manifestations ont eu lieu à travers le pays. De quelle révolution parlent-ils donc?

Tout indique que le gouvernement actuel ne survivra pas la présente crise. Déjà le ministre de l’Éducation, Salem Labyedh, a remis sa démission, et d’autres ministres ont menacé de faire de même. Ettakatol et le CPR, partis fantoches qui jouent depuis le début le rôle de cinquième roue du carrosse nahdaoui, continuent leur descente aux enfers, tandis que le porte-parole d’Ettakatol a annoncé que le parti se retirerait de la coalition gouvernementale à moins que le cabinet ne soit dissous et remplacé par un cabinet d’union nationale. La chute du gouvernement de la ‘Troïka’ n’est sans doute plus maintenant qu’une question de temps.

Le grand révolutionnaire russe Lénine définissait comme « crise révolutionnaire » une situation marquée par l’impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée, par l’aggravation plus qu’à l’ordinaire de la détresse et de la misère des classes opprimées, et par une accentuation considérable de l’activité des masses. Sans aucun doute, ces ingrédients évoquent la situation en Tunisie aujourd’hui, et le scénario exprimé par tant d’activistes d’une « nouvelle révolution » n’est pas loin.

Cependant, Lénine rajoutait que la révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs énumérés ci-dessus, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : « la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement l’ancien gouvernement, qui ne ‘tombera’ jamais, même à l’époque des crises, si on ne le ‘fait choir’. »

D’où l’importance pour les révolutionnaires de s’armer d’un programme d’action audacieux et répondant aux nécessités du moment. Un parti de masse véritablement marxiste pourrait, dans une telle situation, faire une différence énorme et décisive. Les forces pour construire un tel parti ne manquent pas, parmi les dizaines de milliers de travailleurs et de jeunes tunisiens qui s’identifient aux idées socialistes et communistes, et dont beaucoup sont dans et autour de la coalition du Front populaire. Un programme pour un tel parti aurait besoin de s’enrichir des expériences passées, et en dégage les leçons nécessaires à chaque étape. Et une de ces leçons essentielles en Tunisie aujourd’hui est la nécessaire indépendance politique des forces révolutionnaires, des travailleurs et de leur syndicat l’UGTT, par rapport aux velléités et tentatives de sabordage de la révolution orchestrées par les classes ennemies.

En effet, les forces néolibérales, celles liées à l’ancien régime ainsi que les puissances impérialistes, traversées par une vague de frayeur quant à la possibilité d’une nouvelle conflagration révolutionnaire, cherchent par tous les moyens à bloquer la dynamique en cours et à reconstruire un pouvoir politique capable de faire barrage aux revendications des masses, de préserver les intérêts de l’élite capitaliste et la continuité de son appareil d’Etat, mis à mal par les développements récents.

 Les déclarations de Néjib Chebbi, dirigeant du parti d’opposition libéral ‘Al Joumhouri’, qui évoque le risque d’un mois de septembre socialement « très chaud » et réfère aux conséquences de la crise sociale en termes quasi apocalyptiques, en disent long sur l’état d’esprit qui doit régner dans les villas et les salons de la bourgeoisie tunisienne. « Ce sera Siliana 1, 2, 3 .. à Sidi Bouzid, Gafsa, Kasserine, le Kef sans oublier les grandes villes du littoral, avec leurs cortèges de comités autonomes », dit-il.

 Ces gens savent maintenant que le régime de la Troïka est sur ses genoux, et tentent d’exploiter le mouvement en cours pour avancer leurs pions sur l’échiquier politique et, en jouant d’une certaine fibre populistes dans leurs discours, essaient par tous les moyens de canaliser la colère populaire dans un sens favorable aux classes dirigeantes. Face à ces pressions, Ennahda tente de sauver la face, et se dit prêt à ouvrir le gouvernement à d’autres partis, tout en refusant de céder le poste de chef du gouvernement.

 Cependant, la crise actuelle ne peut se résumer à une question de postes ministériels, à l’incompétence ou à la mauvaise foi de l’un ou de l’autre politicien. La crise actuelle trouve sa source dans l’incapacité de ceux au pouvoir d’offrir autre chose qu’une voie de garage aux revendications révolutionnaires des masses tunisiennes. Et ce pour une raison bien simple : ce pouvoir défend les intérêts de la classe capitaliste, des multinationales et des fonds d’investissements, des hommes d’affaires et des spéculateurs, tous ceux dont le seul but est de continuer par tous les moyens à exploiter le peuple tunisien pour satisfaire leur soif de profits.

 Dans cette optique, toutes les forces politiques qui défendent ce même système capitaliste, un système qui nage dans une crise économique profonde à l’échelle internationale, se retrouveront rapidement confrontées aux mêmes problèmes. C’est pour cela que pour accomplir les objectifs originaux de la révolution, derrière Ennahda c’est tout ce système qui doit dégager !

Le Front Populaire face à ses responsabilités

 La coalition de gauche du Front Populaire rassemble de nombreux militants révolutionnaires, syndicalistes et de jeunes qui aspirent à poursuivre la révolution jusqu’au bout, jusqu’à un pouvoir au service des travailleurs et des masses populaires, un pouvoir qui en finisse avec le système d’exploitation capitaliste, et son lot de misère, de chômage et de répression.

 Cependant, la direction du Front Populaire lorgne de plus en plus ostensiblement vers des compromissions avec des forces hostiles au camp des travailleurs, des pauvres et de tous ceux et toutes celles qui ont fait la révolution. Les dirigeants du Front Populaire et de ‘l’Union pour la Tunisie’ ont ainsi tenu samedi une réunion de coordination qui scelle le rapprochement entre la direction du Front et un ensemble de partis dont plusieurs abritent des forces liées directement à l’ancien régime et à la bourgeoise destourienne.

 Le Front fait écho à ‘l’Union pour la Tunisie’ dans son appel à la constitution d’un gouvernement de « salut national ». Bien que nous comprenons que dans un contexte marqué par un vomissement du parti islamiste en place, un gouvernement dans lequel ce parti n’occupe plus le siège de conducteur pourrait être accueilli favorablement par une partie de la population, il est du devoir pour tous les révolutionnaires d’appeler un chat un chat. Il n’y a pas de « salut » possible avec des gens qui défendent le camp des patrons licencieurs, des semeurs de misère du FMI, et qui n’hésiteront pas demain à brandir la matraque face aux grèves et aux revendications des travailleurs, de la jeunesse au chômage et des masses pauvres au sens large. Les habitants de Sidi Bouzid l’avaient pourtant compris, eux qui l’an dernier criaient « ni Jebali, ni Sebsi, notre révolution est une révolution des pauvres ».

 Le seul objectif de partis comme ‘Nida Tounes’ est d’en finir avec la lutte des masses populaires, des jeunes et de classe ouvrière, au profit de certains clans de l’élite dirigeante et de grandes puissances qui sentent le vent tourner. Nida Tounes, c’est le parti de la restauration, et de la dictature sous une autre forme. Le règne de Sebsi sous son bref mandat provisoire a clairement démontré en quoi sa politique consiste : accords de Deauville avec les puissances du G8 pour poursuivre l’endettement de la Tunisie, ‘autorité de l’Etat’ érigé en dogme justifiant la répression systématique des mouvements sociaux, la torture et le meurtre de manifestants…

 Le CIO pense que la force du mouvement syndical tunisien et le poids du Front Populaire, au lieu de servir de ‘flanc gauche’ à des forces contre-révolutionnaires, devraient au contraire être mis au service de la lutte indépendante des masses laborieuses, en vue de constituer un pouvoir à elles, appuyé et contrôlé démocratiquement par des comités d’action à l’échelle de tout le pays. Si les dirigeants du Front refusent de respecter les aspirations de leur base, laquelle rejette en grande majorité des accords politiques avec des forces telles que ‘L’Union pour la Tunisie’, alors il revient aux militants et militantes de base de prendre les choses en main partout où c’est possible, afin de changer le cours des choses avant qu’il ne soit trop tard.

 Mettre sur pied une plate-forme organisée d’opposition de gauche regroupant tous les militants du Front populaire qui sont en désaccord avec la trajectoire politique actuelle menée par la direction pourrait être une étape vers la reconstruction d’une force de gauche de masse sur la base des aspirations initiales des membres et sympathisants du Front Populaire.

 L’UGTT

 De même, l’abandon par l’UGTT de la demande pour en finir avec l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) a été largement perçue comme une trahison par nombre de militant(e)s. Cet abandon s’inscrit dans une logique de concessions vers un pouvoir pourtant rejeté dans la rue, alors que cette ANC n’a plus aucune légitimité, ni formelle, ni réelle. Aux yeux des masses, elle n’évoque qu’amertume et colère, une Assemblée remplie de politiciens opportunistes en tout genre, dont le train de vie est à mille lieux des préoccupations et des souffrances des travailleurs, des pauvres et de leurs familles. Cette ANC a failli, elle doit dégager. La seule Assemblée Constituante légitime serait une Assemblée composée de représentants sincères des couches qui ont fait la révolution, de syndicalistes, de chômeurs, de militants et de gens ordinaires qui partage le même quotidien que la majorité de la population.

 Au lieu de chercher à composer avec l’ANC actuelle, l’UGTT pourrait lancer une vaste campagne visant à encourager, dans toutes les localités du pays, la convocation d’assemblées générales sur les lieux de travail et dans les quartiers, visant à élire démocratiquement des représentants directement issus des masses et de leurs luttes, qui auraient la confiance et le contrôle de ceux et celles qui les ont élus, et seraient responsables et révocables à tout instant pour le travail qu’ils font. En partant directement de la base, de telles élections pourraient ainsi permettre l’érection d’une véritable Assemblée Constituante révolutionnaire, caisse de résonance la plus représentative possible du mouvement réel et des aspirations de la masse en lutte.

 Il n’y a pas de compromis possible ! L’UGTT et le Front Populaire peuvent et doivent en finir avec le régime pourri actuel et prendre le pouvoir dans leurs mains

 La direction du Front Populaire et celle de l’UGTT, au lieu de se tourner vers des forces de droite dont les intérêts divergent à 180 degrés avec ceux de la révolution, feraient bien mieux plutôt de proposer un plan d’action révolutionnaire clair aux masses tunisiennes afin de balayer non seulement le pouvoir actuel, mais aussi tout l’échafaudage économique sur lequel ce dernier repose. Chercher le grand écart avec des forces hostiles au peuple et à sa révolution ne peuvent mener qu’au manque de clarté, à la confusion et en définitive, à la défaite, dont la gauche risque de payer un prix très lourd.

Bien sur, nous ne pouvons qu’appuyer l’appel à poursuivre les moyens de pression et la « désobéissance civile », mais ces mots d’ordre ont le défaut de rester assez flous.

Le seul langage que ce gouvernement peut comprendre est le même langage que celui qui a fait tomber Ben Ali : celui du rapport de force dans la rue et dans les entreprises, celui du déploiement massif et coordonnée de la force de frappe de la classe ouvrière et de son puissant syndicat, l’UGTT.

 A temps exceptionnel, mesures exceptionnelles ! L’enjeu de la situation exige plus qu’une grève générale de 24H, surtout si celle-ci reste sans lendemain et sans objectifs précis. D’ores et déjà, plusieurs secteurs ont annoncé des actions de grève dans les jours et les semaines qui viennent. D’autant plus que la situation économique et sociale ne fait que se détériorer chaque jour un peu plus : les usines ferment, les patrons licencient, le chômage s’étend, et les mesures d’austérité imposées par le FMI frappent à la porte. Ce contexte sert de toile de fond aux bouleversements actuels.

 C’est avec toute cette situation qu’il faut en finir ! La dynamique du mouvement actuel doit être utilisée pour entamer une vaste campagne visant à restituer le pouvoir économique et les richesses à ceux qui travaillent et produisent. Dans ce sens, les exemples tendant vers l’occupation des bâtiments publics et vers l’auto-administration des affaires par la population elle-même doivent être encouragés à l’échelle des entreprises, des usines et des lieux de travail également.

 Pour en finir avec la dictature des bas salaires, des mauvaises conditions de travail et des licenciements, exigeons la nationalisation immédiate des entreprises qui ne garantissent pas l’emploi, et des centaines d’entreprises qui ont été privatisées dans les dernières décennies au profit d’une poignée de riches actionnaires ! Pour en finir avec la corruption des hauts cadres, avec l’augmentation continue des prix et l’évasion fiscale, exigeons l’ouverture immédiate des livres de comptes des grandes entreprises à des représentants élus du personnel ! Pour en finir avec le sous-développement des régions et le manque cruel d’emplois dignes de ce nom, luttons pour un plan massif d’investissement public, géré démocratiquement par la population !

 Pour réaliser tout ca, rien ne sera donné, tout devra être arraché par la lutte et la construction d’un rapport de force à la hauteur des enjeux. C’est dans ce sens que les sympathisants du CIO en Tunisie défendent la perspective d’une grève générale ouverte, en encourageant les travailleurs à occuper leurs lieux de travail. Un tel mouvement permettrait non seulement d’apporter le coup de grâce au gouvernement de la Troïka, mais aussi de remettre toutes les questions sociales et économiques au centre du jeu. Il permettrait de couper l’herbe sous le pied des partis pro-capitalistes de l’opposition qui surfent sur le mouvement actuel, et de préparer le terrain en vue d’une véritable révolution, sociale celle-là, donnant le pouvoir aux travailleurs, à la jeunesse révolutionnaire, aux chômeurs et aux pauvres, en vue de réorganiser la société selon leurs propres besoins sociaux.

 Au contraire, l’absence de mots d’ordre clair à l’échelle nationale sur comment prolonger et organiser les actions dans les jours prochains risquent de laisser place à la lassitude, la frustration et la démobilisation, et en définitive, pourrait laisser un terrain plus favorable à la contre révolution pour s’engager dans toutes sortes de manœuvres de coulisses pour restituer l’ordre selon le bon vouloir des classes dirigeantes et des grandes puissances impérialistes.

 Pour éviter un tel scenario, structurer démocratiquement le mouvement par la base est d’une importance cruciale. Les sympathisants du CIO en Tunisie appellent à la constitution de comités révolutionnaire à l’échelle des entreprises, des lieux de travail et d’étude, des quartiers populaires, en vue d’organiser collectivement et démocratiquement le mouvement selon la volonté des masses mobilisées. De tels comités sont essentiels pour assurer le contrôle du mouvement par la base, et, par leur structuration locale, régionale et nationale, pourraient ainsi servir de levier vers l’institution d’un gouvernement révolutionnaire au service des travailleurs, des jeunes et des opprimés, appuyée par la force de l’UGTT, par les milliers de militants du Front Populaire, de l’UDC (Union des Diplômés Chômeurs) et des divers mouvements sociaux.

 Terrorisme

 Parallèlement au mouvement actuel, une montée fulgurante des actes de violence terroriste a pris place dans les deux dernières semaines sur plusieurs parties du territoire tunisien. Le gouvernement a multiplié les opérations policières et militaires « anti-terroristes » contre certains groupes ou individus jihadistes armés, tandis que 8 soldats tunisiens ont été sauvagement tués le 29 juillet au mont Chaambi, près de la frontière algérienne.

 Bien que les responsabilités derrière ces attaques ne soient pas clairement établies à ce stade, force est de constater que le gouvernement cherche à les instrumentaliser à son avantage, en tentant de recréer un sentiment d’unité derrière lui. C’est ainsi que Lotfi Ben Jeddou, ministre de l’Intérieur, s’est empressé de déclarer que « lorsqu’un pays est frappé par le terrorisme, tous ses citoyens serrent les rangs ».

 Pourtant, il est significatif que dans un récent sondage, 74% des Tunisiens font endosser à Ennahda la responsabilité de la montée du terrorisme dans le pays. La montée de l’extrémisme religieux a été favorisée tout au long du règne de la Troïka par le parti au pouvoir et ses milices, certains représentants nahdaouis appelant même ouvertement au meurtre d’opposants. C’était Bhi Atik, chef du Bloc Ennahda à l’Assemblée constituante, qui avait promis récemment que « Toute personne qui piétine la légitimité en Tunisie sera piétinée par cette légitimité et (…) la rue tunisienne sera autorisée à en faire ce qu’elle veut y compris de faire couler son sang » Pas étonnant dans ces conditions qu’une majorité de Tunisiens refusent de donner au gouvernement carte blanche sur ce sujet, pas plus que sur tous les autres sujets d’ailleurs.

 Face à la montée généralisée de la violence, la multiplication des assassinats politiques, des actions de milices réactionnaires, du terrorisme sanglant, il est essentiel que la population s’organise. L’autodéfense des quartiers, du mouvement révolutionnaire, des bâtiments publics, des syndicats, s’impose plus que jamais.

 La répression des mouvements pacifiques par les forces de l’Etat, telles que les tentatives de répression du mouvement populaire à Sidi Bouzid, montre aussi que la violence, bien que loin d’être au même niveau de barbarie, n’est pas l’exclusive de groupes terroristes pour autant. Pour éviter que les armes utilisées dans la lutte anti-terroriste aujourd’hui ne soient utilisées contre les révolutionnaires demain, il est essentiel de forger des liens entre le mouvement révolutionnaire et les forces armées sur lesquelles le pouvoir s’appuie aujourd’hui pour l’exercice de la violence, dont beaucoup sont issues du peuple. De plus, les soldats envoyées dans des opérations difficiles telles que celle au Mont Chambi gagnent bien souvent une misère, et n’ont pas de droits syndicaux.

 C’est pourquoi les sympathisants du CIO en Tunisie appellent à la constitution de comités de défense ouvriers et populaires partout où c’est possible. Et cela y compris au sein des forces armées, afin de faire valoir les intérêts des soldats du rang et leur droit à une rémunération et des conditions de travail décentes, à la hauteur des sacrifices exigés. Des appels à la constitution de comités de soldats démocratiquement élus dans l’armée, des appels à la désobéissance des forces de l’Etat et la défense de leur droit à refuser d’être utilisés pour réprimer la lutte des travailleurs et des jeunes, pourraient servir de base pour opérer la jonction entre les masses révolutionnaires en lutte d’une part, et, d’autre part, ces couches qui servent aujourd’hui de chair à canon pour les calculs abjects de la clique au pouvoir.

 

-Troïka dégage! Pour une grève générale ouverte, jusqu’à la chute du régime

 -Non à des accords gouvernementaux avec des forces politiques qui défendent la continuation du capitalisme. L’ « Union pour la Tunisie » défend les hommes d’affaire, pas la révolution ni les travailleurs !

 -Pour un gouvernement des travailleurs, de la jeunesse et des masses pauvres, appuyé par les organisations de gauche, syndicales et populaires (UGTT, Front Populaire, UDC…)

 -Pour la répudiation de la dette – pour le rejet des accords avec le FMI – pour la nationalisation sous contrôle démocratique des travailleurs et de la collectivité, des banques et des secteurs vitaux de l’économie

 -Pour la lutte internationale des jeunes et des travailleurs contre le capitalisme et l’impérialisme – pour une société socialiste mondiale, où l’économie est planifiée démocratiquement selon les intérêts de la majorité.

Université d’été du CIO : La crise capitaliste mondiale et la lutte de classe

‘Nous nous tenons au seuil de grandes convulsions, les plus grandes de l’histoire mondiale, les puissants mouvements auxquels nous assistons ne sont que les précurseurs.’’ Voilà comment Peter Taaffe (membre du Secrétariat international du Comité pour une Internationale Ouvrière, CIO) a décrit la situation internationale actuelle lors de l’édition 2013 de l’école d’été du CIO au cours de la session plénière intitulée “Le monde capitaliste dans la tourmente – la crise et la lutte de classe aujourd’hui”. Les “puissants mouvements” dont il parlait sont les énormes mouvements de masse en Turquie, au Brésil, en Égypte et en Afrique du Sud qui se sont produits au cours de l’année écoulée et qui ont démontré la puissance colossale des masses une fois qu’elles partent en action. Ces mouvements ont pris le relais des manifestations contre l’austérité qui ont enflammé l’Europe ces dernières années.

Les occupations massives des places en Turquie ont été suivies par une action de masse de la part de la classe ouvrière. Des millions de personnes se sont mobilisées en Égypte pour le renversement du président Morsi, bien plus qu’au cours du déclenchement de la révolution il y a deux ans, bien que l’absence d’une direction indépendante de la classe des travailleurs ait aidé les chefs de l’armée à se saisir de cette occasion pour se réinstaller au pouvoir. La lutte entre les forces de la révolution et de la contre-révolution n’est toutefois pas terminée. Au Brésil, les manifestations de masse qui ont débuté en tant que protestation contre la hausse du prix des transports publics ont fait descendre la population de 120 villes dans la rue. À un moment, plus d’un million de personnes étaient dans les rues. Ils ont forcé le gouvernement à reconnaitre les immenses problèmes sociaux qui ravagent le pays.

Dans le passé, de tels mouvements en Amérique latine auraient pu conduire à des idées de “guérilla”, mais l’Amérique du Sud est aujourd’hui le continent qui a la plus grande urbanisation : 84 % de sa population vit en ville. La classe ouvrière et les pauvres des villes constituent l’écrasante majorité de la population et guident les mouvements de masse, bien que ces mouvements aient également leurs répercussions dans les zones rurales. Ce sont ces énormes changements qui sont en train de préparer les forces de la révolution partout dans le monde.

Ces événements – avidement suivis via les médias de masse et les médias sociaux par les travailleurs du monde entier – démontrent aussi la manière dont chaque pays du monde est actuellement connecté aux autres comme par des câbles d’acier. Les événements se produisant dans un pays, sur un continent ou dans une région exercent un effet hypnotique sur la manière dont les masses laborieuses conçoivent le monde. De la sorte, ils renforcent la nécessité de l’internationalisme, principe sur lequel est basé le Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO) et sur lequel il va croître.

L’essence du marxisme est de généraliser les expériences de la classe ouvrière et d’en tirer les leçons pour le mouvement des travailleurs, et dans notre cas surtout pour l’intervention du CIO, afin de servir de guide pour nos actions aujourd’hui comme à l’avenir. Sans une large compréhension des perspectives, nous serions comme un capitaine de navire sans boussole au milieu d’un océan déchainé.

Nous ne pouvons pas analyser les événements de manière pragmatique et empirique. Les marxistes doivent approcher la “réalité” d’une manière qui englobe tous les points de vue, qui considèrent une chose sous l’ensemble de ses facettes et nous pas sous un seul angle de vue. Sans cela, nous ne pouvons pas nous préparer pour le moment où les événements prendront soudainement un tout autre tour et revêtiront leur forme la plus importante : celle de la révolution.

Peter Taaffe a expliqué le fait que c’est notre méthode qui a permis au CIO de prévoir cette situation où le gouvernement de l’African Nntional Congress (ANC) en Afrique du Sud allait inévitablement ouvrir le feu sur les travailleurs. Le massacre de Marikana l’an dernier et les protestations et grèves de masse qui ont suivi ont totalement changé la situation dans le pays. De même que nous avions annoncé l’arrivée de mobilisations de masse et le renversement de Moubarak en Égypte, nous avions également anticipé le développement d’une nouvelle phase de la révolution, car nous avons une compréhension des lois de la révolution. Ce sont les masses qui font la révolution ; leur mécontentement envers les Frères musulmans les a fait redescendre dans les rues pour se débarrasser d’eux.

 Le caractère de la période actuelle

Nos conclusions sont basées non pas sur nos sentiments, mais sur la compréhension du caractère de la période actuelle, qui est marquée par la crise économique la plus dévastatrice jamais rencontrée, qui entre à présent dans sa cinquième ou sixième année. Nous vivons dans une société capitaliste où un quart de la jeunesse mondiale est sans travail, sans formation, sans expérience.

C’est cette situation économique désespérée qui a donné l’impulsion initiale à la révolution en Égypte. Plus de 1.500 usines ont fermé depuis le début de la révolution en 2011. La moitié des 80 millions d’Égyptiens vivent sous le seuil de pauvreté ou en sont proches. Un journal, le jour où Morsi a été dégagé, titrait : ‘‘C’était une révolution de la faim.’’

Cependant, Peter Taaffe a prévenu du fait que le renversement de Morsi par l’armée – même si cela peut apparaitre au départ comme se faisant au nom de larges sections du mouvement de masse, en particulier des libéraux – représente un danger potentiel pour la classe ouvrière. Les travailleurs égyptiens ont révélé leur appétit phénoménal pour la lutte et pour l’organisation. Notre camarade David Johnson a ainsi expliqué dans la discussion que les syndicats indépendants sont passés en deux ans de 50.000 membres à 2,5 millions. Toutefois, un des dirigeants de ces syndicats a rejoint le cabinet dirigé par l’armée après le renversement de Morsi ! Le mouvement qui a renversé Morsi et les Frères musulmans avait derrière lui des figures de l’ombre des institutions d’Etat et du régime de l’ancien dictateur Moubarak.

La déchéance de Morsi et des Frères musulmans a forcé les puissances régionales du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord à se repositionner. Leur attitude est guidée par la nécessité de trouver la première proposition semblant être la meilleure à même de servir la contre-révolution contre le mouvement révolutionnaire en Afrique du Nord et au Moyen Orient. Les intérêts de ces puissances sont à présent en train de se polariser et de menacer les masses de la région, comme on le voit avec la sanglante guerre civile en Syrie.

L’armée égyptienne n’est pas en train de jouer le rôle de l’armée portugaise dans la révolution de 1974 au Portugal, la révolution des Œillets. Les soldats qui composaient cette armée avaient été radicalisés par les guerres d’indépendance néocoloniales. L’armée égyptienne, comme toutes les armées capitalistes, est là pour, en dernier recours, protéger la propriété privée et elle possède elle-même des parts très importantes de l’économie nationale, à l’instar de l’armée pakistanaise.

Le résultat le plus probable des évènements qui se déroulent en ce moment en Égypte est que les Frères musulmans et leurs collègues dans le reste de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient vont être très affaiblis. Cela aura des conséquences en Tunisie, où le gouvernement Ennahda a lui-même beaucoup de problèmes à se maintenir au pouvoir. Après l’assassinat de Chokri Belaïd, un mouvement de grève générale a éclaté et près d’un million et demi de personnes sont descendues dans les rues du pays (qui comprend 11 millions d’habitants). [Depuis lors, un autre dirigeant de l’opposition de gauche, Mohamed Brahmi, a été assassiné et de nouvelles mobilisations de masse ont éclaté, NDLR]

Nous devons toujours insister sur la nécessité de l’indépendance de la classe ouvrière et de ses organisations par rapport à toutes les forces pro-capitalistes, et lutter pour la création de formes de lutte ouvrière indépendantes.

 Des explosions sociales

Ce n’est pas toujours une crise économique qui provoque le mouvement de masse. Le Brésil comme la Turquie ont connu une croissance économique ces dernières années. Mais les fruits de la croissance n’ont pas été équitablement distribués.

C’est ce facteur qui a été à la base des explosions sociales qui se sont produites dans ces deux pays. On y a vu non seulement des manifestations, mais également des occupations de places, des assemblées, etc. Nos camarades brésiliens se sont fortement investis dans cette lutte tout au long de cette déferlante politique et sociale. Contrairement à l’Europe, ce n’est pas une austérité étouffante qui a provoqué ces évènements révolutionnaires. L’importante croissance économique a renforcé le pouvoir de la classe ouvrière et des masses, qui ont révélé leur pleine puissance au cours de ces mouvements.

Avec l’intensification mondiale de la lutte de classe, l’État capitaliste a dû recourir à des mesures de guerre civile contre les droits et les conditions de vie de la classe ouvrière et des pauvres.

C’est de cela qu’a voulu nous avertir Edward Snowden grâce à ses révélations ; une surveillance massive est en train d’être mise en place contre la population et ses organisations, et des espions de la police sont implantés dans les mouvements et organisations ouvrières et anticapitalistes.

Bien que ces mesures sont antidémocratiques, les capitalistes ne peuvent pas établir aujourd’hui un État policier, à cause de l’opposition qu’une telle tentative de leur part susciterait. Mais la croissance des néofascistes d’Aube Dorée en Grèce illustre le danger qui fait face à la classe ouvrière à moyen et long termes. Les travailleurs doivent tout faire pour se battre contre les tentatives qui sont faites de grignoter ou d’attaquer leurs droits démocratiques et civiques, notamment contre les lois antisyndicales.

Tous ces développements ont suscité une large désillusion vis-à-vis du président Obama, qui a révélé qu’il est tout aussi antidémocratique et répressif que l’était George W Bush. Son impopularité est accrue par l’absence de la moindre amélioration des conditions de vie des travailleurs aux États-Unis. La récente faillite de la ville de Detroit illustre bien la profondeur de la crise.

Au niveau international, l’“assouplissement quantitatif” (le fait d’imprimer de l’argent) a eu l’effet de stabiliser la situation économique, jusqu’à un certain niveau. Mais, comme notre camarade Robin d’Angleterre l’a expliqué, cela a conduit à plus de spéculations, et de nouvelles “bulles” financières sont en train de gonfler à nouveau, qui pourraient éclater dans un futur proche.

Peter Taaffe a expliqué que la faible reprise de la position économique dans certains pays, la petite pause dans la lutte de classe et la réussite de la classe capitaliste à imposer ses mesures d’austérité malgré tout ont soulevé les questions : ‘‘Avons-nous trouvé la sortie ?’’ et ‘‘Le capitalisme serait-il parvenu à trouver un nouvel équilibre économique ?’’ Ce sont là les espoirs des capitalistes du monde entier.

Les marxistes ont toujours répété qu’il n’y a pas de “crise finale du capitalisme” : le capitalisme ne disparaitra que lorsque la classe ouvrière prendra le pouvoir. Mais si la classe ouvrière, à cause de la faiblesse ou de l’absence de sa direction, ne parvenait pas à prendre le pouvoir, on ne pourrait alors exclure une nouvelle phase de croissance pour le capitalisme dans le futur. Mais cela n’est clairement pas notre perspective à court terme.

Cela, les théoriciens du capitalisme sont forcés de l’admettre. Ils n’ont en réalité absolument aucune idée de la manière dont ils parviendront à se sortir de l’impasse dans laquelle est entrée leur système.

Dans toutes les grandes économies du monde, il y a peu ou pas de croissance. Et maintenant que l’économie chinoise commence à ralentir, cela aura un effet très profond en Chine – où la révolution sera à l’ordre du jour – comme dans le reste du monde, dans tous les pays qui soit fournissent des capitaux à la Chine (comme l’Allemagne), soit lui fournissent des matières premières, comme l’ont bien répété les camarades d’Australie et du Canada dont les pays ont récemment profité de la croissance chinoise, mais pour combien de temps encore ? Le camarade Raheem du Nigeria a quant à lui montré que les bénéfices tirés de la vente de matières premières, comme le pétrole nigérian, sont extrêmement mal redistribués : à peine 1 % de la population possède 80 % de la richesse de l’ensemble du pays, où70 % de la population vit dans la pauvreté !

 Une économie “Frankenstein”

Le camarade Zhang de Chine a décrit la montagne de dettes qui accable la Chine et son économie comme étant similaire au monstre de “Frankenstein” – énorme, monstrueuse et hors de contrôle ! Peter a montré que les travailleurs chinois commencent à bouger, avec des grèves, des manifestations, et même l’emprisonnement d’un patron qui voulait fermer son usine sans payer d’indemnités de licenciements à ses travailleurs !

La révolution ne survient pas de manière automatique à un moment du ralentissement ou de la croissance, mais au passe d’une période à une autre. Le consensus parmi les économistes capitalistes est que nous sommes maintenant dans une “dépression”. Vu l’ampleur de l’austérité et les tentatives de convaincre la classe ouvrière de inéluctabilité d’une période sans croissance, de nouvelles attaques pourraient décourager la lutte.

Mais il y a une réelle perspective d’un approfondissement de la crise. La “reprise” aux États-Unis est la plus faible depuis la Seconde Guerre mondiale. Et les dettes colossales des banques du monde entier sont toujours là. Tant que nous sommes sous le capitalisme, il y aura un chômage de masse permanent ou semi-permanent.

Le Japon a tenté une “opération croissance” récemment, mais qui s’essouffle déjà. La dévaluation de sa monnaie par le Japon pose le problème d’une guerre des devises ; le protectionnisme, dont la dernière illustration est le conflit entre l’Europe et la Chine sur la question de l’importation de panneaux solaires, a lui aussi le vent en poupe.

Une question centrale du point de vue du capitalisme est qu’il n’y a pas de “marché”. C’est la conséquence du contrecoup massif de la dette, et de l’arrivée de la déflation.

Le magazine The Economist commentait : ‘‘D’ici 2020, il y aura 900.000 milliards de dollars d’actifs financiers dans le monde, comparé à 90.000 milliards de dollars de PIB mondial. Le résultat de tout ceci sera une économie mondiale inondée de manière structurelle par des capitaux et du même coup, un manque d’autant plus grand de créneaux dans lesquels investir.’’

C’est là l’explication de la vague de privatisations mondiale : les capitalistes cherchent à faire des profits sur le dos d’anciens services ou industries étatiques. Cela va produire une catastrophe sociale. Mais les capitalistes espèrent ainsi trouver un débouché à tous les capitaux qu’ils ont accumulés, ce qui inclut près de 2000 milliards de dollars détenus par des banques américaines qui ne paient aucune taxe.

Peter a conclu en disant que nous sommes dans une période de longue crise prolongée. Cette crise va à son tour mener à une intensification des conflits entre puissances capitalistes pour la domination du globe, surtout au Moyen-Orient, en Asie-Pacifique, et en Afrique.

 Des vagues de mouvements révolutionnaires radicalisés

Au cours de cette nouvelle période, nous allons voir vague après vague de mouvements révolutionnaires radicalisés. Des dizaines de milliers de travailleurs avancés et des millions de gens issus des masses sont en train de méditer et d’apprendre les leçons du Brésil, de la Turquie, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

Cependant, leur compréhension politique est toujours à un point historiquement bas, en raison de toute une série de facteurs, y compris les effets rémanents de l’effondrement du stalinisme et la rapide plongée dans la crise qui a stupéfait la classe ouvrière. La camarade Didi du Brésil a expliqué la manière dont les dirigeants ouvriers ont aidé à semer la confusion : en 1992, ils avaient dirigé des mouvements contre le gouvernement, ce qui avait mené à sa chute, mais cette année, ils n’ont fait que semer la confusion à cause du manque de direction. Mais les capitalistes eux-mêmes comprennent le caractère de cette crise, et certains d’entre eux sont très clairs sur le fait qu’ils craignent une révolution, et en particulier une révolution socialiste.

Ils vont tout faire pour détourner les mouvements ou les empêcher de prendre un tour révolutionnaire. Le camarade Robert Bechert du Secrétariat international, dans sa conclusion de la discussion, a commenté le fait que certains “experts” comparent ces mouvements aux mouvements révolutionnaires de 1848 ou de 1968, mais font tous les efforts possibles pour éviter toute comparaison avec 1917 et avec la période révolutionnaire qui a suivi la Première Guerre mondiale ! Les mouvements de masse de l’année passée étaient il est vrai impressionnants, mais les marxistes ne doivent pas se laisser “intoxiquer” par les premiers succès, mais juger sobrement quel programme et quelle stratégie sont nécessaires afin de garantir le fait que la classe ouvrière et les pauvres pourront atteindre leurs objectifs.

Peter a dit que les capitalistes n’ont pas tenu compte des marxistes, mais qu’une petite poignée de marxistes dans un pays comme l’Afrique du Sud est parfois tout ce qu’il faut pour déclencher une transformation de masse.

Il y a du scepticisme et de l’opposition de la part de la nouvelle génération à l’idée de “partis” en général, qui sont identifiés aux partis pro-capitalistes, à leur politique et à leur énorme corruption. Les camarades Andros de Grèce, et Kevin d’Irlande ont expliqué à quel point les travailleurs veulent se battre contre l’austérité, mais en même temps sont toujours ahuris par la période précédente et par leur faible niveau de compréhension, ce qui agit partiellement comme un frein à l’idée de la lutte.

Andros en particulier, a montré qu’il y a eu des explosions sociales très importantes en Grèce, mais que le manque de direction ne nous a jusqu’ici infligé que des défaites dans la bataille contre l’austérité. La direction de Syriza (la coalition de gauche radicale qui a failli remporter les élections l’année passée) est en train de virer très à droite. Mais il est possible que de nouveaux dirigeants, y compris des marxistes, se voient propulsés à l’avant de la scène par le mouvement au cours de la période à venir.

Les dernières remarques de Peter ont fait état de la volatilité de la situation politique, qui a suscité de nouvelles campagnes et organisations, comme le mouvement Occupy, les Indignados en Espagne, le mouvement Cinq Étoiles en Italie,… Dès que les masses voient un instrument pour se battre pour leurs propres intérêts – surtout à une échelle de masse – et qui est incorruptible, elles accourent se ranger sous sa bannière. Dans quelques années, en regardant en arrière, il aura été clair que l’impasse actuelle n’aura été qu’une phase transitoire.

De nouvelles formations de masses vont inévitablement apparaitre, étant donné le chemin qui reste à parcourir à la classe ouvrière. Ces formations mèneront à la création de partis révolutionnaires de masse.

Nos tâches à présent sont de construire le Comité pour une Internationale Ouvrière et de nous préparer tous ensemble, avec la classe ouvrière, à jeter les fondations de nouveaux partis révolutionnaires de masse et d’une Internationale de masse.

Kevin Parslow, Socialist Party (CIO-Angleterre et Pays de Galles)

Stoppons l’extrême droite et les fachos !

manifantifaparis23juin

Les groupes fascistes « 3ème voie » et «  Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires », desquels étaient issus les militants qui ont tué Clément Méric, ont été dissous suite à des procédures judiciaires.

Mais en quoi cette dissolution va-t-elle faire cesser l’existence du fascisme?

 Ces groupes d’extrême droite sont présents dans quelques villes et tentent de s’étendre dans d’autres lieux. Ils y font différents type d’actions, parfois de simples pétitions mais le plus souvent, ce sont des actions assez violentes, ciblant des lieux trop «  multiculturels  » à leurs yeux, et les organisations des travailleurs comme le piquet de grève des cheminots de Lyon-Perrache en 2010. En effet, la population des lieux où il sont implantés est cible de violence si elle refuse leurs «  idées  ». Souvent, s’organisent des manifestations et des pétitions appelant les mairies à fermer leurs locaux, comme celle pour la fermeture de «  la Traboule  » à Lyon, mais ces demandes n’aboutissent pas.

L’opinion générale n’adhère pas aux méthodes de ces groupuscules qui regroupent quelques centaines de membres, pas plus qu’elle ne soutient activement l’extrême droite sous quelque forme que ce soit. C’est en grande partie un soutien électoral, passif, par défaut et par rejet des partis au pouvoir depuis 30 ans.

Mais l’agitation de ces derniers mois, en particulier contre le mariage pour tous, a donné du champ à la droite réactionnaire et notamment aux groupuscules violents qui se mettent à parader sans crainte. Et l’audience de Le Pen et du FN augmente à mesure que les politiques anti-sociales, du PS comme de la droite, et les conséquences du capitalisme, notamment le chômage de masse, continuent de ravager la société.

La Gauche révolutionnaire fait un parallèle entre la société inégalitaire, engendrée par le capitalisme, et le racisme. Il est évident que notre position n’est pas celle que défendent tous les antifascistes, mais nous avons une volonté commune de lutter contre  : l’extrême droite ! Et cela passe par l’organisation de réponses de masse par de la population pour empêcher les fascistes de mener leurs actions dans la rue ou d’y faire régner la peur. Dans les quartiers où ils sont implantés, c’est par la force du nombre que les habitants pourront les faire reculer.

Lorsque l’extrême droite se réunit, elle le fait savoir, donc nous pouvons intervenir en masse pour empêcher leurs meetings.

Car ce ne sont pas des lois qui stopperont le fascisme, car si tel était le cas, cela ferait longtemps qu’il n’existerait plus. La dissolution des groupes ne les empêchera pas d’exister ou de se reformer, mais ce n’est pas non plus en exagérant le danger qu’ils représentent qu’on organisera correctement la lutte, leurs actions publiques doit voir en face d’elle des milliers d’opposants et sans découper cela de la lutte contre les politiques antisociales des différents gouvernements. De plus, on ne devraitpas dmaner à l’Etat la dissolution de groupes politques… aujourd’ui se sont des groupes fascistes,mais demain ça pourrait être des groupes socialistes révolutionnaires !

Au fur et à mesure de l’approfondissement de la crise économique et sociale en Europe, la question d’une alternative politique se pose. Dans de nombreux pays, l’extrême droite entame une percée électorale plus ou moins puissante, ouvrant la voie à des organisations semi-fascistes (commeAube doréen en Grèce). Nous n’en sommes pas là en France, mais les tromperies des politiciens, la corruption,… alimentent l’extrême droite faute d’une véritable alternative à gauche du PS, en défense des travailleurs et des couches populaires. N’ayant plus d’espoir dans le système, une partie du peuple tape du poing en votant extrême droite.

La Gauche Révolutionnaire ne pense pas que le vote sera la clé pour améliorer les conditions de vie de tous et c’est sur le terrain des luttes qu’elle s’engage pour combattre le racisme et le capitalisme. Même si il est important d’éviter la propagation de nouveaux élus frontistes, ce n’est pas en votant pour des défenseurs du système actuel que cela peut se faire. On peut comprendre que des gens votent pour faire barrage au FN, mais cela ne règle pas le problème de fond. Nous utilisons la méthode du front unique, qui consiste à lutter communément avec d’autres organisations de gauche, mais sur le terrain de la lutte des classes avec les jeunes et les travailleurs.

Nous avons besoin d’un grand mouvement d’ensemble qui ne découpe pas les problèmes en plusieurs parties. Cela ne nous empêche pas de nous positionner sur des questions spécifiques telle que le racisme, mais l’extrême droite ne reculera que si une force politique se construit et organise largement la population dans les quartiers, dans les lieux de travail pour défendre nos intérêts contre les capitalistes et leur système, pour un emploi pour tous et toutes, un logement décent… et défende ainsi, que la majorité de la population pourra s’émanciper de sa condition de classe exploitée.

Mathieu J

L’islam politique : des courants contre-révolutionnaires.

nahdadégageLa Tunisie ne compte pas moins de 9 partis islamistes, dont Ennahda, au pouvoir depuis 2011, qui a en fin de compte confisqué la Révolution au moyen des élections. Qu’ont en commun les partis islamistes ?

L’Islam politique consiste d’abord dans le choix de la doctrine musulmane comme fondement de l’action politique, mais il peut aller jusqu’à transformer le système politique et social d’un État en imposant comme unique source du droit une interprétation stricte de la charia à l’ensemble de la société. Entre ces deux extrêmes, tous les cas de figure sont possibles, des partis de centre-droit comme le Parti de la justice et du développement, aux partis réformistes comme le Parti de l’unité et de la réforme ou le parti des conservateurs progressistes en passant par les partis centristes comme le Mouvement tunisien de l’action maghrébine.

Bien qu’Ennahda ait fait alliance, pour gouverner, avec des partis de centre-gauche, et qu’il tienne à se distinguer d’autres courants de l’Islam politique comme les salafistes, il apparaît néanmoins d’une part comme un parti très conservateur, avec de nombreux éléments ultra-réactionnaires en son sein. Il garde sa position gouvernementale au sommet de l’Etat ce qui le rend susceptible notamment de remettre en question le statut des femmes dans la société tunisienne dans le futur, comme de remettre en cause les libertés démocratiques ou syndicales. Et il paraît avoir partie liée à l’islamisme radical : l’opinion publique considère, depuis l’assassinat de Chokri Belaïd, qu’Ennahda s’est doté avec les salafistes un bras armé pour soutenir le régime.

Les salafistes sont des fondamentalistes religieux qui veulent modeler, par la force, la société sur un Islam « pur » (selon eux…) et qui mènent une opposition violente aux États arabes qui ont des velléités divergentes, trop tolérantes ou laïques. Les Frères musulmans sont plus ambigus en ce sens qu’ils ont un programme social officiellement égalitariste et qu’ils ne refusent pas (pour le moment), comme le font les salafistes, le concept de démocratie parlementaire.

La question se pose de savoir pourquoi la Révolution tunisienne a permis un succès électoral de l’Islam politique dans un premier temps. Il y a deux raisons majeures à cet état de fait : la Révolution n’avait, et n’a toujours pas, de programme politique de sorte que lorsqu’il s’est agi de voter, l’électorat s’est tourné vers les partis d’opposition en place qui étaient islamistes, d’autant que ceux-ci d’une part apparaissaient comme « les martyrs » de Ben Ali, d’autre part, parce que ces partis, sous Ben Ali, aidés de l’extérieur par le Qatar par exemple, soutenaient les plus misérables des Tunisiens par des œuvres de charité rendues possibles par une partie de l’argent qatari, l’autre partie allant quand même pour le train de vie des dignitaires nahdaouis (charité bien ordonnée commence par soi même!).

En Occident, des voix s’élèvent pour critiquer les rapports d’Ennahda avec l’islamisme radical, mais pour autant, l’Occident y trouve son compte : d’une part, peu importe qui gouverne en Tunisie, l’essentiel étant que les entreprises puissent bénéficier de contrats juteux ; d’autre part, si les régimes trop extrémistes mettaient un terme à ceux-ci, il serait toujours temps de soutenir ceux qui s’opposeraient à eux.

Il nous appartient de faire une autre lecture de la situation des islamistes en Tunisie : une révolution ne peut pas « accoucher de la vieille société » par les élections, ni par la prétendue « démocratie » parlementaire, instrument bourgeois d’un État bourgeois.

Par Ghislaine Carle

Paru dans l’Égalité n°160 (Mai-juin 2013)