USA: Ferguson éclate de rage après le meurtre de Michael Brown

ferguson-300x170Le 9 août, un adolescent non armé, Michael Brown, a été tué par un policier à Ferguson, dans l’Etat du Missouri. L’officier de police a ordonné à Brown de s’immobiliser sur le trottoir et, peu de temps après, un coup de feu a éclaté. Selon divers témoins oculaires, Brown a levé les mains en l’air pour bien montrer à la police qu’il ne représentait pas de menace ; mais les coups de feu de l’agent ont continué, tuant l’étudiant. Comme son corps gisait sur le trottoir, la communauté de Ferguson a explosé en une juste colère contre la violence policière.

Par Eljeer Hawkins, Socialist Alternative, (partisans du Comité pour une Internationale Ouvrière aux USA). Article publié le 14 août sur www.socialistalternative.org

La rage bouillonnante entraînée par cette mise à mort s’est exprimée par une manifestation devant les locaux de la police, certains se livrant au pillage et jetant des bouteilles. Ensuite ont suivi des manifestations de masse, majoritairement pacifiques. Plusieurs témoins se sont clairement prononcés contre les déclarations de l’officier de police selon lesquelles Michael Brown avait tenté de lui retirer l’arme des mains.

La répression s’est faite de plus en plus brutale, les forces de police militarisées recourant aux gaz lacrymogènes et aux balles en caoutchouc tandis que les provocations étaient croissantes. Un policier a par exemple ouvertement qualifié « d’animaux » les habitants de Ferguson. La police a créé une zone de guerre virtuelle et a tenté d’empêcher toute couverture médiatique des événements. Des journalistes ont été ciblés par la répression : deux journalistes du Washington Post et du Huffington Post ont ainsi été arrêtés et des journalistes d’Al-Jazeera ont été visés par du gaz lacrymogène. La police a également tiré sur un manifestant mercredi dernier.

Socialist Alternative exige le retrait immédiat de la police. Nous exigeons également qu’une enquête indépendante et approfondie soit menée – en incluant des représentants des organisations afro-américaines, des syndicats et de la communauté locale au sens large – afin de dénoncer les conditions de ce meurtre brutal tout autant que la répression des manifestations. Les forces de police doivent faire l’objet d’une enquête publique dans leur totalité, y compris le responsable des tirs.

Compte tenu de l’incapacité du gouvernement à résoudre ces problèmes, la seule façon de parvenir à une véritable enquête indépendante et de s’en prendre systématiquement aux racines de la violence policières et des profondes inégalités raciales et économiques est de répandre les protestations et les manifestations à tout le pays. Cela nécessitera le regroupement des organismes communautaires et de travailleurs dans de nouvelles organisations de base afin de construire et de coordonner le mouvement de protestation contre les violences racistes de la police.

Un racisme quotidien dans une société profondément divisée

« Tant que le meurtre d’un homme noir ou du fils d’une mère noire ne sera pas aussi important dans le reste du pays que le meurtre du fils d’une mère blanche, celui qui croit en la liberté n’aura pas de repos… »

Ella Baker, militante des droits civiques, 1964

Combien encore ? Combien d’autres devront eux aussi mourir des mains de la police ou de la violence extra-judiciaire? Michael Brown vient de rejoindre la longue liste ceux qui ont violement perdu la vie parmi la classe des travailleurs et les pauvres, les jeunes de couleur étant plus particulièrement frappés, dans cette société capitaliste raciste qui a rendu la vie des gens de couleur tout simplement bonne à jeter et indigne de respect et de dignité. Comment pouvons-nous mettre un terme à cette crise croissante qui place notre jeunesse face à une pauvreté, une violence policière, un racisme brutal et des incarcérations de masse systémiques ?

Le seul «crime» de Michael Brown était d’être noir et pauvre alors qu’il se dirigeait vers la maison de sa grand-mère à Ferguson, une banlieue de St. Louis. Ferguson est composée de 70% de noirs et les forces de police sont à prédominance blanche. Sur une population de 21.000 personnes, un quart des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Dans certaines des zones environnantes, la pauvreté atteint même les 40%. Chômage et travail à bas sont la norme. Le revenu médian des ménages du quartier bordant la scène du crime n’est que de 14.390 $/an.

Un rapport de la coalition « Missourians to End Poverty » publié cette année démontre que la pauvreté à Saint-Louis est passée de 27,2% en 2011 à 29,3% en 2014. Près d’un million d’habitants du Missouri sont pauvres, sur une population totale d’un peu plus de 6 millions.

A Ferguson et dans de nombreuses autres villes des États-Unis, les policiers sont considérés comme une armée d’occupation par les travailleurs et les personnes de couleur, un peu comme en Irak ou à Gaza. Les tensions raciales débordent depuis des années. Un rapport publié en 2013 par le bureau du procureur général du Missouri a par exemple constaté que la police de Ferguson a stoppé pour contrôle et arrêté près de deux fois plus de conducteurs noirs que de blancs, alors qu’ils sont moins susceptibles d’être impliqués dans la contrebande.

Il faut changer de système !

Pour mettre un terme à la crise qui frappe les jeunes et les confronte à un racisme systémique dans cette société capitaliste basée sur la course aux profits, nous ne pouvons pas laisser la colère tout simplement se dissiper dans l’air.

Le FBI et le Département de la Justice se sont rapidement placés du côté des autorités locales et ont commencé ce qu’ils qualifient d’enquête. Les responsables du Parti Démocrate ont tenté de calmer la frustration de la communauté. Malheureusement, l’Association nationale pour l’avancement des gens de couleur (NAACP, National Association for Advancement of Colored People) ne jette pas tout son poids dans la propagation des protestations et pour s’attaquer à la cause des problèmes.

Ces événements soulignent la nécessité immédiate des travailleurs et de leurs familles d’œuvrer ensemble à la construction par la base d’un mouvement indépendant des travailleurs, des jeunes et des personnes de couleur pour se battre pour des emplois décents, de bons logements, des soins de santé, un enseignement gratuit et de qualité ainsi qu’un salaire décent pour tous et pour mettre un terme à la violence policière par un contrôle démocratique direct de la collectivité sur la sécurité publique. Nous devons tirer les leçons de l’affaire Trayvon Martin  : les manifestations, les actions de protestation, la désobéissance civile et les grèves doivent se propager et s’étendre afin d’instaurer la plus grande pression possible sur la police et le système judiciaire afin de rendre justice à la famille Brown.

Il nous faut construire de nouvelles organisations de masse qui rejettent la politique pro-capitaliste du Parti Démocrate qui n’a été qu’un gigantesque échec en acceptant le statu quo du racisme et de la violence systémiques.
La mort de Michael Brown, d’Eric Garner, d’Oscar Perez Giron, de John Crawford, de Renisha McBride et le cas de Marissa Alexander ne sont que quelques exemples de la violence, de l’humiliation et de la discrimination quotidiennement subies par travailleurs, la jeunesse, et les gens de couleur. Dans cette société capitaliste, la fonction sous-jacente des lois et du système pénitentiaire est d’assurer le maintien d’inégalités massives à seules fins de servir et de protéger le profit, la propriété privée des moyens de production et le prestige de l’élite au pouvoir, essentiellement blanche et masculine. Les 1% les plus riches maximisent leurs profits tout en perpétuant la pauvreté endémique, la négligence des autorités, la corruption et le chômage de masse. En période de crise économique et sociale du capitalisme, la loi et l’élite dirigeante accroissent leurs tactiques de surveillance et de répression pour raffermir leur contrôle sur la société, par crainte d’explosions sociales contre les sombres conditions de vie dont ils sont responsables.

Souvenons-nous qu’un an après la rébellion de Watts du 11 août 1965 est né le Black Panther Party for Self-Defense, à Oakland en octobre 1966. Les Panthers ont exprimé une vision socialiste audacieuse, radicale et démocratique, basée sur la lutte contre le capitalisme global et le racisme institutionnel. Comme Malcolm X l’a dit : « Nous déclarons notre droit sur cette terre… d’être un être humain, d’être respecté comme un être humain, de recevoir les droits d’un être humain dans cette société, sur cette terre, en ce jour, ce que nous avons l’intention de réaliser par tous les moyens nécessaires. »

Nous exigeons :

  • Qu’une enquête approfondie soit menée par des forces indépendantes, avec des représentants des organisations afro-américaines, des syndicats et de la communauté au sens large au sujet des tirs de la police contre Michael Brown, de la répression des manifestations et de la violence policière au sens large.
  • Que l’ensemble des forces de police de Ferguson soient sujet d’une enquête, ce qui comprend bien entendu l’agent responsable mais ne doit pas se limiter à lui. Les résultats de ces recherches doivent être intégralement rendus publics et ouvertement discutés.
  • Que la police soit contrôlée par la collectivité, placée sous la supervision de comités locaux de représentants démocratiquement élus des syndicats et des organisations locales.
  • De mener la lutte contre le racisme, la répression, l’humiliation et l’exploitation des travailleurs, des jeunes, des immigrants et des personnes de couleur.
  • La garantie d’emplois décents, de bons logements, de soins de santé et d’un enseignement gratuits et de qualité ainsi que d’un bon salaire pour tous.
  • Que les manifestations se répandent à l’échelle nationale. Un mouvement construit par la base doit être construit pour exiger la transparence et la fin des méfaits de la brutalité d’une police raciste.

Record de chômage et de dividendes pour les actionnaires : avec Hollande-Valls c’est toujours plus pour les riches et les patrons !

 

Hollande et Gattaz nous préparent des sales coups !

Hollande et Gattaz nous préparent des sales coups !

Le chômage continue sa progression, avec 3,4 millions dans la catégorie A et plus de 5 millions toutes catégories confondues – sans compter les non-inscrits ou les radiés de Pôle Emploi. Les licenciements étant facilités par l’Accord National Interprofessionnel cela ne risque pas de s’améliorer avec la tendance récessionniste de l’économie. Non seulement il y a des licenciements pour cause de fermeture (quand ce n’est pas le patron qui disparaît pendant le weekend avec le matériel et la caisse comme pour AGT à Oudalle près du Havre) mais aussi pour préserver les profits. Y compris dans les secteurs en reprise comme l’automobile, le vrai emploi en CDI est mis à mal à cause du recours massif à l’intérim : ainsi avec l’arrivée de la production du Trafic à Renault Sandouville au Havre, c’est en fait jusqu’à 90% d’intérimaires sur certaines chaînes alors que près de 1000 emplois stables ont été supprimés dans cette usine il y a quelques années. Il s’agit aussi de briser les résistances et la possibilité de luttes ou de grèves dans une période où on demande beaucoup de sacrifices aux travailleurs sur les salaires, les cadences en augmentant la productivité, etc.

Hollande avait soi disant choisi la politique de « l’offre » pour relancer la « compétitivité » mais ce n’était évidemment que du blabla et des cadeaux entre amis ! On voit le résultat au deuxième trimestre ! Zéro pour cent de croissance et +30 % de dividendes aux actionnaires pour les porter à 30 milliards d’euros pour les entreprises françaises. Que ça soit des cadeaux comme le CICE (20 milliards de réduction d’impôts pour les entreprises) ou les 30 milliards de cotisations patronales en moins, et sans aucune condition, cela a bien évidemment été tout droit dans les dividendes des actionnaires et les bénéfices, rien pour les salaires ou les embauches.

Pour nous, c’est la hausse de la TVA, l’imposition de la part patronale des mutuelles, le gel des salaires des fonctionnaires, le gel des retraites de plus de 1200 euros, les « accords » de baisses de salaire dans le privé, un SMIC toujours aussi bas et 50 milliards de coupes dans les services publics. La seule mesure qui était présentée comme redonnant du pouvoir d’achat aux travailleurs et en contre-partie du Pacte de Responsabilité était la modulation des cotisations sociales pour les bas salaires. En fait c’était prendre de notre salaire socialisé, c’est à dire mis en commun et qu’on récupère via la Sécu, pour nous le redonner en salaire net (donc imposable…). Autant dire que c’était un manque à gagner encore pour la Sécu, donc notre santé par exemple, et, en plus, pas un vrai gain de pouvoir d’achat. Le Conseil constitutionnel, qui avait déjà rejeté la « loi Florange » (qui devait éviter la fermeture de sites rentables), au nom du « respect » de la sacro-sainte propriété privée capitaliste, a également retoqué cette mesure. Rien à regretter, mais qu’on ne se trompe pas devant les pleurnichements du gouvernement qui ne pouvait pas ignorer que cela se passerait ainsi et qui esquive de cette manière ce qui n’était qu’une concession à « l’aile gauche du PS ». En cette période de rentrée, les encouragements de Gattaz, président du Medef, au gouvernement en disent long sur la politique antisociale que Valls-Hollande poursuivent.

Maintenant Hollande promet une fusion du RSA et de la Prime Pour l’Emploi (PPE). Cette mesure cache sûrement un loup (notamment qu’une partie des bénéficiaires de la PPE n’ont pas droit au RSA et qu’on ne sait pas à cette étape s’ils continueraient à bénéficier d’une PPE) mais il est certain que le meilleur moyen pour redonner un niveau de vie décent aux travailleurs, c’est un emploi, un logement et des augmentations de salaires, pas de se partager les miettes entre les plus modestes !

Retrait du pacte de responsabilité et de l’ANI !

Un CDI pour tous, stop aux contrats précaires !

Zéro licenciement !

Augmentations des salaires et des minima sociaux de 300 euros tout de suite !

Un SMIC à 1600 euros net !

Partage et baisse du temps de travail jusqu’à disparition du chômage !

 

Matthias

1914 : la capitulation de la Deuxième Internationale

ww1-300x197Avant 1914, la Deuxième Internationale, l’Internationale Ouvrière, regroupant des organisations socialistes et ouvrières de toute l’Europe, avait décidé d’agir pour empêcher le déclenchement de la guerre. Mais une fois la guerre déclarée, presque tous ces partis ont soutenu les capitalistes de leur propre pays. Cette trahison du mouvement des travailleurs eut des proportions véritablement historiques et de gigantesques conséquences.

Par Robert Bechert (version plus longue d’un article publié dans l’édition d’été de Socialism Today, magazine du Socialist Party, section du Comité pour une Internationale Ouvrière en Angleterre et au pays de Galles)

La Première Guerre mondiale était prévisible tout autant qu’une surprise. Prévisible, parce que la concurrence croissante entre puissances impérialistes majeures, et certains plus mineures, signifiait qu’un conflit était considéré comme inévitable de nombreuses années avant 1914. Surprise, parce que l’attentat de Sarajevo ne semblait initialement pas aux yeux de beaucoup immédiatement menacer de déclencher une guerre européenne. Cela a cependant changé l’espace de quelques semaines à peine. Le plus grand choc, pour les défenseurs des idées du socialisme, ce fut toutefois que la majorité des dirigeants des organisations socialistes et ouvrières aient pris la défense de leurs propres classes dirigeantes nationales dans ce sanglant conflit.

Pourtant, au cours des années ayant précédé 1914, la menace croissante d’une guerre était un thème discuté à de nombreuses reprises dans les organisations socialistes et ouvrières de masse. Les campagnes contre le militarisme, contre les dépenses d’armement et contre la menace d’une guerre ont constitué de réguliers sujets d’activité des socialistes, avec d’ailleurs parfois l’arrestation et l’emprisonnement de militants. Le capitalisme et la guerre étaient considérés comme inévitablement liés. De larges discussions existaient au sein des divers partis de l’Internationale et de l’Internationale elle-même concernant ce qui pouvait être effectué afin de prévenir le déclenchement de toute guerre.

Comme les nuages de la guerre s’amoncelaient en 1914, les déclarations d’opposition à la guerre furent nombreuses de la part de l’Internationale et des partis groupés en son sein. Quelques semaines encore avant le début de la Première Guerre mondiale un congrès du parti socialiste français de l’époque, la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) appelait à la grève générale en cas de déclaration de guerre. Des manifestations contre la guerre ont eu lieu dans de nombreux pays, y compris en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne, les jours mêmes ayant précédé le début des hostilités.

Initialement, la plupart des gens estimaient que les assassinats de Sarajevo ne devaient pas conduire à une guerre, à l’instar de précédents «incidents» internationaux, comme lors des crises de 1905 et de 1911 qui ont vu la France et l’Allemagne s’opposer au sujet de la domination du Maroc. Ces incidents, de même que la course aux armements et l’évolution des alliances internationales, alimentaient le débat public sur la possibilité d’une guerre. Ce fut par exemple le cas de l’alliance de la Grande-Bretagne avec son vieil ennemi français, symbolisée par l’Entente Cordiale en 1904. En dépit du fait que la période n’était pas marquée par la paix dans le monde (comme en témoignent les guerres coloniales continuelles que se livraient des pays impérialistes comme la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne en Afrique et en Asie), aucune guerre majeure n’avait éclaté en Europe depuis 1871, en dehors des Balkans.

Les craintes éprouvées face à la guerre avaient été décuplées par les énormes pertes et dégâts qui pouvaient découler de l’utilisation de la technologie militaire moderne. Friedrich Engels, le plus proche collaborateur de Marx, décrivait ainsi en décembre 1887, avec une précision surprenante, l’impact humain, économique et politique d’une guerre à venir, qu’il décrivait déjà comme une «guerre mondiale»:

« Et enfin, il n’y a plus pour la Prusse-Allemagne d’autre guerre possible qu’une guerre mondiale, et, à la vérité, une guerre mondiale d’une ampleur et d’une violence jamais imaginées jusqu’ici. 8 à 10 millions de soldats s’entrégorgeront ; ce faisant, ils dévoreront et tondront toute l’Europe comme jamais ne le fit encore une nuée de sauterelles. Les dévastations de la guerre de Trente ans, condensées en 3 ou 4 années et répandues sur tout le continent ; la famine, les épidémies, la sauvagerie générale des armées ainsi que des masses populaires provoquée par l’âpreté du besoin, le gâchis sans nom de notre mécanisme artificiel du commerce, de l’industrie et du crédit finissant dans la banqueroute générale. L’effondrement des vieux États et de leur sagesse politique traditionnelle, et tel que les couronnes rouleront par dizaines sur le pavé et qu’il ne se trouvera personne pour les ramasser ; l’impossibilité absolue de prévoir comment tout cela finira et qui sortira vainqueur de la lutte ; un seul résultat est absolument certain : l’épuisement général et la création des conditions nécessaires à la victoire finale de la classe ouvrière.

« Telle est la perspective si le système du surenchérissement mutuel en fait d’armements militaires, poussé à l’extrême, porte enfin ses fruits inévitables. Voilà, Messieurs les monarques et les hommes d’État, où votre sagesse a amené la vieille Europe. Et s’il ne vous reste rien d’autre qu’à ouvrir la dernière grande danse guerrière, ce n’est pas pour nous déplaire. La guerre va peut-être nous rejeter momentanément à l’arrière-plan, elle pourra nous enlever maintes positions déjà conquises. Mais, si vous déchaînez des forces que vous ne pourrez plus maîtriser ensuite, quelque tour que prennent les choses, à la fin de la tragédie, vous ne serez plus qu’une ruine et la victoire du prolétariat sera déjà conquise, ou, quand même, inévitable. » (Marx-Engels Collected Works, volume 26, page 451. traduction française : texte du fascicule XXIV de la Bibliothèque social-démocrate publiée à Goettingue-Zürich en 1888.)

Ce sont ces expériences et ces craintes qui avaient jeté les bases pour l’opposition du mouvement ouvrier tant face au capitalisme qu’à la guerre. Puisque de nombreux militants socialistes et ouvriers avaient tiré la conclusion que le capitalisme signifie la guerre, les débats et discussions, parfois houleux, se poursuivaient quant à la manière d’éviter la catastrophe.

L’opposition internationale à la guerre

Le thème était en tête de l’actualité en 1912, lorsqu’éclata la première guerre des Balkans, perçue comme menaçant de se développer en une guerre européenne. Des manifestations de masse ont eu lieu à travers l’Europe dès le mois d’octobre, la plus imposante ayant réuni 250.000 personnes à Berlin, avec une journée de protestation organisée à l’échelle européenne à l’appel de la Deuxième Internationale, le 17 novembre. L’Internationale Ouvrière, fondée en 1889, réunissait des organisations ouvrière particulièrement en Europe, mais pas uniquement. Au fil des ans, cette organisation avait joué un rôle vital en aidant au développement d’organisations de masse et en représentant un forum de débat et d’échange pour les idées socialistes et les tactiques du mouvement des travailleurs. A une époque caractérisée par l’impérialisme et la menace de guerre, l’Internationale était un puissant symbole d’internationalisme et d’unité de la classe ouvrière. Ainsi, en novembre 1912, son appel aux protestations avait été entendu et des manifestations simultanées ont eu lieu dans pas moins de 11 pays européens, la plus grande prenant place à Paris et ayant réuni 100.000 personnes. Une semaine plus tard, à Bâle (Suisse), eut lieu un Congrès d’urgence de l’Internationale avec la participation de 500 délégués issus de toute l’Europe. Le Congrès fut accueilli par une manifestation internationale de 30.000 opposants à la guerre.

Politiquement, ce Congrès spécial faisait suite au développement des débats contre la guerre lors des précédents Congrès, réguliers, qui s’étaient tenus à Stuttgart en 1907 et à Copenhague en 1910. L’une des questions débattues était de savoir s’il fallait appeler à la grève générale pour empêcher qu’une guerre n’éclate. Cet appel a été soutenu par la SFIO française, entre autres, et le Congrès extraordinaire de 1912 comprenait « la grève générale et l’insurrection » parmi les actions qui devaient être prises en cas de menace de guerre.

La déclaration du Congrès international de Bâle résuma une grande partie des débats des années précédentes et, malgré quelques faiblesses, définissait une opposition claire à la guerre entre les puissances capitalistes:

« Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c’est un devoir pour leurs représentants dans les Parlements, avec l’aide du Bureau international, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent les mieux appropriés, et qui varient naturellement selon l’acuité de la lutte des classes et la situation politique générale.

« Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser, de toutes leurs forces, la crise politique et économique créée par la guerre, pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste.

« Le dépassement de l’antagonisme entre l’Allemagne d’une part, et la France et l’Angleterre d’autre part, permettrait d’éliminer le plus grand danger pour la paix mondiale, d’ébranler le pouvoir tsariste qui exploite cet antagonisme, de rendre une attaque de l’Autriche-Hongrie contre la Serbie impossible et de sécuriser la paix dans le monde. Tous les efforts de l’Internationale, par conséquent, doivent être dirigés vers ce but. (…)

« Il [le Congrès] appelle les travailleurs de tous les pays à opposer la puissance de la solidarité internationale du prolétariat à l’impérialisme capitaliste. Il met en garde les classes dirigeantes de tous les Etats de ne pas augmenter par des actes de guerre la misère des masses provoquée par le mode de production capitaliste. Il exige la paix avec force. Que les gouvernements se souviennent que dans l’état actuel de l’Europe et avec l’atmosphère présente parmi la classe ouvrière, ils ne peuvent pas déclencher de guerre sans se mettre eux-mêmes en danger. Qu’ils se souviennent que la guerre franco-allemande a été suivie par la flambée révolutionnaire de la Commune, que la guerre russo-japonaise mit en mouvement les énergies révolutionnaires des peuples de l’Empire russe, que la course aux armements militaires et navals a donné à la lutte de classe en Angleterre et sur le continent une netteté inouïe et a déclenché une grande vague de grèves. Ce serait folie pour les gouvernements de ne pas se rendre compte que l’idée même de la monstruosité de la guerre mondiale susciterait inévitablement l’indignation et la révolte de la classe ouvrière. Aux yeux des prolétaires c’est un crime que de s’entre-tuer au profit du gain capitaliste, de la rivalité dynastique et de la floraison des traités diplomatiques.

« Le prolétariat est conscient d’être en ce moment porteur de tout l’avenir de l’humanité. Le prolétariat a utilisé toute son énergie pour empêcher l’annihilation de la fleur de tous les peuples, menacée par toutes les horreurs de l’assassinat de masse et de la famine.

« Le Congrès en appelle donc à vous, prolétaires et socialistes de tous les pays, pour faire entendre votre voix en cette heure décisive! Proclamez votre volonté sous toutes les formes et en tous lieux ; protestez de toutes vos forces dans les parlements ; unissez-vous dans de grandes manifestations de masse ; utilisez tous les moyens que l’organisation et la force du prolétariat met à votre disposition! Veillez à ce que les gouvernements soient constamment tenus au courant de la vigilance et de la soif passionnée de paix de la part du prolétariat! Opposez le prolétariat de la paix et de la fraternité des peuples au monde capitaliste d’exploitation et d’assassinat de masse! »

Le choc de la capitulation

Compte tenu de la montée en puissance des partis de l’Internationale, et plus particulièrement du SPD allemand qui, cette même année, avait remporté plus d’un tiers des voix en Allemagne, l’idée que ces partis, même s’ils n’étaient pas capables d’empêcher le déclenchement de la guerre, s’opposeraient à elle et utiliseraient la crise consécutive pour œuvrer au renversement du capitalisme était généralement admise. Le choc fut donc complet pour de nombreux militants quand, en août 1914, pratiquement tous les dirigeants des partis de l’Internationale soutinrent leurs « propres » classes dirigeantes.

Tout comme en 1912, de nombreux pays avaient connu des manifestations de masse contre la guerre en juillet 1914, mais souvent avec des revendications assez vagues. Dans toute l’Allemagne, entre le 25 juillet et le 30, au moins 750.000 personnes ont répondu aux appels à manifester contre la guerre lancés par le SPD. En France, bien que les manifestations aient été interdites à Paris, environ 90.000 ont participé à des manifestations en dehors de la capitale entre le 25 juillet et le 1er août. De même, en Grande-Bretagne, la «section britannique » de l’Internationale (le Parti travailliste, le Parti travailliste indépendant et Parti socialiste britannique) a organisé une série de manifestations au cours du week-end des 1er et 2 août sous le slogan de « guerre à la guerre ». La plus grande manifestation a réuni 20.000 personnes dans le centre de Londres.

Mais le compte à rebours de la guerre a continué et la pression fut croissante de la part de la classe dirigeante pour assurer que les dirigeants des organisations ouvrières de tous les pays soutiennent leurs « propres » gouvernements. Dans le même temps, la propagande de la classe dirigeante a joué sur les peurs et les préjugés populaires historiques afin d’attiser le soutien à la guerre. Le dirigeant socialiste autrichien Victor Adler expliquait ainsi lors d’une réunion internationale à la veille de la guerre que « nous voyons maintenant les résultats d’années d’agitation et de démagogie de classe (de la part de la classe bourgeoise, NDLR) (…) Dans notre pays, l’hostilité à la Serbie est presque une seconde nature. »

Alors que la guerre devenait plus probable, chaque classe dirigeante cherchait à mobiliser l’opinion publique pour la guerre et exerçait une pression constante sur les dirigeants ouvriers pour « rentrer dans le rang ». Mais cela ne permettait pas simplement de défendre les actes de ces dirigeants qui ont soutenu leur propre classe capitaliste. En guise d’excuses et de justifications dans leurs pays respectifs, ils ont présenté la guerre comme une « défense nationale ». En Allemagne, la menace de la Russie tsariste a été utilisée, tandis que la Grande-Bretagne et la France parlaient de la menace du militarisme prussien / allemand et de la défense de la « pauvre petite Belgique ».

Tout cela n’était qu’hypocrisie complète. Aucun de ces Etats européens n’était démocratique, même dans un sens formel. Le droit de vote des femmes y était partout nié, et dans certains cas celui des hommes également. Toutes ces puissances coloniales étaient en permanence impliquées dans des guerres brutales destinées à créer ou développer leurs empires. La Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne ont ainsi participé au découpage de la Chine entre puissances impérialistes rivales. Entre 1904 et 1907, l’armée allemande a effectué de grands massacres dans ce qui est aujourd’hui la Namibie. Quelques jours seulement après que la guerre de 1914 ait éclaté, l’armée britannique tirait de son côté sur des manifestants désarmés à Abeokuta, au Nigeria pour réprimer des manifestations opposées aux nouvelles taxes coloniales et au travail forcé. La classe capitaliste qui dirigeait la « pauvre petite Belgique » n’était pas si pauvre et Léopold II, roi du pays jusque peu avant la guerre, avait écrit à un ministre : « Il faut à la Belgique une colonie », avant d’établir son règne personnel et particulièrement brutal sur le Congo, transféré à la Belgique à sa mort.

Pourtant, certains opposants à la guerre, comme le dirigeant français Jean Jaurès, assassiné par un nationaliste alors que la guerre commençait, entretenaient l’espoir que les capitalistes arrêteraient eux-mêmes la guerre. Lors d’un rassemblement anti-guerre international qui a eu lieu à Bruxelles deux jours avant son assassinat, Jaurès disait encore que « Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. (…) j’ai le droit de dire devant le monde que le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. » Comment Jaurès, généralement plutôt à la droite du mouvement ouvrier, aurait réagi face au fait que, cinq jours plus tard, c’est l’Allemagne qui a officiellement déclaré la guerre à la France, voilà une question qui reste ouverte.

La capitulation de dirigeants socialistes précédemment «anti-guerre» a été généralisée, sous la double pression de la vague patriotique qui a accompagné l’éclatement de la guerre et des intenses efforts des classes dirigeantes pour « l’unité » sur le « front intérieur ». En Grande-Bretagne, Arthur Henderson, qui avait proposé la résolution « guerre à la guerre » au meeting du 2 août à Londres, est rapidement devenu partisan de la guerre et, en 1915, il a même rejoint la coalition de guerre. C’était la première fois qu’un membre du Parti travailliste obtient un poste de ministre britannique. Dans le même temps, ces deux pressions ont favorisé la position d’éléments déjà pro-capitalistes au sein des organisations ouvrières. Ces gens n’avaient aucun désir pour la transformation socialiste de la société ou considéraient cela comme impossible.

Mais alors que le déclenchement d’une guerre n’était pas inattendu, l’effondrement presque complet de l’opposition à la guerre des partis de l’Internationale, comme dans la plupart des pays belligérants (aux seules exceptions de la Russie, de la Bulgarie et de la Serbie) a été très choquante pour les socialistes qui continuaient à défendre les positions anti-guerre. Ce que la Première Guerre mondiale a révélé, c’était la différence entre les mots et les actes, à savoir que, en dépit du fait que de nombreux dirigeants aient publiquement toujours maintenu une position révolutionnaire – le rejet du capitalisme – dans les mots, ils avaient dans la réalité été intégrés au système capitaliste et avaient trahis le socialisme. Beaucoup de dirigeants ouvriers sont bel et bien devenus nationalistes. L’éditorial du 5 août du principal quotidien socialiste autrichien, l’Arbeiter-Zeitung de Vienne, titrait ainsi : « Tag der deutschen Nation Der » (Le Jour de la Nation allemande).

Cette trahison a été le plus fortement symbolisée en Allemagne, où le SPD, le parti le plus fort de l’Internationale, était tombé aux mains de dirigeants qui, en réalité, n’avaient pas l’intention de mener la lutte contre le capitalisme. La vieille devise du SPD « Système diesem keinen Mann und keinen Groschen! » (Pour ce système, pas un homme et pas un sou!) avec laquelle un de ses fondateurs, Wilhelm Liebknecht, avait accueilli la fondation de l’Empire allemand en 1871, a été remplacée en août 1914 par « Burgfrieden » (pour la paix civile). Mais alors que les dirigeants du SPD avaient déclaré « la paix civile » au Kaiser et aux capitalistes, ils ont par contre imposé un régime de plus en plus policier à l’intérieur du parti afin d’y étouffer les critiques et, quand cela ne suffisait pas, de commencer à expulser ceux qui s’opposaient à la guerre.

Quand la révolution a éclaté en Allemagne en 1918, certains de ces traîtres ont travaillé avec les bandes militaires et les proto-fascistes pour réprimer la révolution dans le sang, y compris par l’exécution sommaire de dirigeants révolutionnaires tels que Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Cet assassinat commis en janvier 1919 fut réalisé à la demande de dirigeants du SPD. Mais la collaboration de classe au sein de gouvernements capitalistes ne s’est pas limitée au SPD, la même chose s’est produite en Grande-Bretagne, en France, en Belgique et, en 1917, dans la première période de la révolution russe, avant que les bolcheviks n’arrivent au pouvoir.

La croissance du réformisme

Ce qui s’est passé en Allemagne a eu plus d’impact à la fois en raison de la puissance économique et scientifique du pays tout autant que parce que le SPD était internationalement considéré comme un modèle pour le mouvement des travailleurs. Dans les faits, le SPD dirigeait politiquement l’Internationale, qui comprenait alors des partis fondamentalement marxistes.

Internationalement, le SPD avait ouvert la voie à la création d’organisations de masse de la classe ouvrière qui, formellement au moins, avaient pour but le renversement du capitalisme. Rejetant les « efforts révisionnistes » visant à formellement orienter le parti vers une simple réforme du capitalisme, le Congrès de 1901 du SPD, par exemple, avait condamné les tentatives qui visaient à « supplanter la politique de conquête du pouvoir en triomphant de nos ennemis par une politique d’accommodation à l’ordre existant. » Sur le plan organisationnel, le SPD a connu une énorme croissance. Après avoir émergé en 1890 de 12 années d’illégalité, le SPD a augmenté son soutien à chaque élection nationale, atteignant les 4,25 millions de votes (34,7%) en 1912. En 1913, son nombre de membres a culminé à 1.085.900, alors que la population totale de l’Allemagne était d’environ 68 millions d’habitants.

L’héritage révolutionnaire du SPD avait cependant été mis à mal par une combinaison d’illusions semées par la croissance économique connue durant cette période et, paradoxalement, par la croissance du SPD lui-même, année après année. La plupart des couches dirigeantes du SPD et des syndicats ont commencé à estimer que le mouvement continuerait de progresser ainsi, presque automatiquement, jusqu’à remporter la majorité et que des réformes étape-par-étape seraient suffisantes pour améliorer constamment le sort des travailleurs. Au fil du temps, cela a conduit à l’abandon de facto de l’idée que la crise finirait par se saisir du système et qu’une perspective révolutionnaire arriverait, puisqu’un nombre croissant de dirigeants pensaient que le capitalisme continuerait à se développer de façon généralement constante.

Cette évolution – une adaptation au capitalisme – a été renforcée par le fait que les organisations ouvrières avaient naturellement de plus en plus de travail en dehors des activités de propagande. Elles ont dû s’impliquer dans de plus en plus de combats de la vie quotidienne, pour l’obtention de réformes qui pourraient directement améliorer la vie de la classe des travailleurs et dans les problèmes des milieux de travail. Puisque le SPD ne disposait pas d’un pont entre son programme maximum de la révolution socialiste et son programme minimum de réformes immédiates, les luttes quotidiennes ont souvent été considérées comme distinctes de l’objectif plus large de la construction d’un mouvement conscient visant à en finir avec le capitalisme.

Parallèlement, la croissance des organisations ouvrières a entraîné le danger de considérer cette croissance comme une fin en soi. Ces organisations en expansion étaient également confrontées au risque de devenir des moyens pour accéder à un certain confort personnel ou à une carrière pour une minorité privilégiée, choses qui ne peuvent être évitées que par une base de membre politiquement active. Dans de nombreux cas, il s’agissait aussi d’une politique consciente de la part de la classe dirigeante de développer une couche de dirigeants pro-capitalistes au sein des organisations ouvrières, ceux que le pionnier américain du socialisme Daniel De Leon a appelé les « lieutenants ouvriers du capital ». Par exemple, le vote des crédits de guerre d’août 1914 par le SPD a été partiellement préparé par des entretiens privés entre le chancelier allemand et le député de l’aile droite du SPD, Südekum, qui a ensuite fait rapport de ses entretiens à la direction du SPD.

En 1914, il s’agissait encore d’un phénomène neuf, d’où le choc qui a suivi. Il y avait toutefois déjà eu de précédents exemples de dirigeants socialistes qui ont individuellement évolué vers la droite et vers le camp du capitalisme. Le  cas le plus célèbre est celui de Millerand, qui a rejoint le gouvernement français en 1899, conduisant à un débat international aboutissant à la condamnation de son attitude par l’Internationale en août 1904. Bien que Jaurès ait réussi à empêcher l’expulsion de Millerand par le Congrès du Parti socialiste français de 1903, ce dernier fut tout de même expulsé plus tard par la fédération régionale de la Seine, en janvier 1904. Mais un virage à droite de cette nature de la part de partis dans leur entièreté n’avait pas été vu avant l’année 1914. Malheureusement, les actuels défenseurs des idées du socialisme ont beaucoup plus d’expérience quant aux forces et individus s’adaptant et s’intégrant au système capitaliste, mais ils ont aussi tiré des leçons quant à la manière de lutter contre le développement de tendances pro-capitalistes et carriéristes.

Mais en 1914, pour de nombreux militants, la nouvelle que les députés du SPD avaient voté en faveur de la guerre fut un véritable choc. Il est bien connu que Lénine, alors en exil, a tout d’abord pensé que l’édition du principal quotidien du SPD, Vorwärts, annonçant que le parti soutenait la guerre était un faux produit par l’armée allemande dans le cadre de sa propagande. Le soutien du SPD pour la guerre du Kaiser a illustré au grand jour le fait que la majorité de ses dirigeants avait clairement adopté une position pro-capitaliste et serait, à l’avenir, opposée à la révolution socialiste. Ce fut la signification essentielle du 4 août 1914, lorsque le SPD a voté au parlement pour soutenir «son» côté dans une guerre inter-impérialiste.

La décision de la direction du SPD de soutenir cette guerre – en complète contradiction avec l’opposition de ses fondateurs à l’occupation prussienne de la France en 1870 – et même ensuite d’entrer dans un gouvernement capitaliste ont été des coups de massue qui ont publiquement marqué la fin de ce parti en tant que force se réclamant du socialisme et de la révolution. Ce fut une étape décisive vers l’intégration au système capitaliste des dirigeants du SPD qui a préparé la voie au rôle ouvertement contre-révolutionnaire joué dans et après la révolution allemande de 1918/19.

Préparer la révolution

Malgré le choc éprouvé par beaucoup, ce développement ne tombait pas tout simplement du ciel, même si presque personne n’imaginait que le SPD allait pleinement soutenir la guerre. Avant 1914, Rosa Luxemburg était devenue la principale opposante au réformisme, au rejet de la révolution et à l’aile pro-capitaliste de facto au sein du parti. En 1914, le SPD était en fait divisé en trois tendances : l’aile ouvertement réformiste, le prétendu centre (dirigé par Kautsky) et les radicaux (c’est-à-dire la gauche marxiste), cette dernière tendance était dirigée par Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et d’autres. Mais, contrairement aux bolcheviks russes dans leur lutte au sein du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR) entre 1903 et 1912, Luxemburg n’a pas tenté de réunir l’aile marxiste en une opposition cohérente combattant systématiquement pour défendre ses idées et renforcer son soutien. Cela a tragiquement contribué à leur faiblesse au début de la guerre et, plus tard, au début de la révolution allemande en 1918.

A l’approche de la guerre, la vague patriotique connue dans la plupart des pays a effrayé de nombreux dirigeants, et est devenue une autre raison de ne pas s’opposer à la guerre. Ainsi, le chef autrichien de la social-démocratie, Victor Alder, a déclaré à la dernière réunion du Bureau de l’Internationale avant que la guerre n’éclate « Nous courons le risque de détruire 30 ans de travail sans aucun résultat politique. »

Aucun dirigeant ouvrier ne veut détruire ou affaiblir le mouvement des travailleurs par l’aventurisme, mais il est nécessaire de dire la vérité, même en le faisant avec habileté, afin de préparer l’avenir. Le défi était de savoir comment se préparer aux effets inévitablement révolutionnaires de la guerre qui, comme Engels l’avait prédit, n’aurait qu’une conséquence « absolument certaine » : « l’épuisement universel et la création des conditions pour la victoire finale de la classe ouvrière. »

C’est exactement ce qui s’est produit lorsque l’enthousiasme patriotique initial de la Première Guerre mondiale a été emporté par les horreurs de la guerre et le cynisme des classes dirigeantes pour être remplacé par la révolte et une vague révolutionnaire qui a déferlé dans le monde entier.

Le défi était de voir comment se préparer pour ces conséquences révolutionnaires inévitables, c’est ce qui a dominé la vie politique des véritables socialistes au cours de la première période de la guerre. Il fallait étudier pourquoi l’Internationale s’était effondrée, pourquoi la résolution de Bâle avait été ignorée, pourquoi les partis de l’Internationale se trouvaient de différents côtés des tranchées et quelles conclusions politiques et organisationnelles devaient être tirées de tout cela. Cela a fait l’objet de débats entre militants socialistes alors qu’ils cherchaient à reconstruire le mouvement socialiste.

Dans son article 1915, « La Faillite de la Deuxième Internationale », Lénine, tout en critiquant les arguments des dirigeants soutenant la guerre, a également souligné que l’abandon des idées du Manifeste de Bâle de non seulement s’opposer à la guerre mais aussi de se préparer aux événements révolutionnaires que la guerre apporterait dans son sillage signifiait un changement qualitatif fondamental au sein des vieux partis. La majorité des anciens dirigeants s’était placée du côté de leur «propre» classe dirigeante.

« Examinons quant au fond l’argument suivant lequel les auteurs du manifeste de Bâle avaient sincèrement supposé l’avènement de la révolution, mais se sont trouvés déçus dans leur attente par les événements. Le manifeste de Bâle dit 1) que la guerre engendrera une crise économique et politique; 2) que les ouvriers considéreront comme un crime de participer à la guerre, de « tirer les uns sur les autres pour le profit des capitalistes ou l’orgueil des dynasties, ou les combinaisons des traités secrets »; que la guerre suscite parmi les ouvriers « l’indignation et la colère »; 3) que cette crise et cet état d’esprit des ouvriers doivent être utilisés par les socialistes pour « agiter les couches populaires » et « précipiter la chute de la domination capitaliste »4) que les « gouvernements » – tous sans exception – ne peuvent déclencher la guerre « sans péril pour eux-mêmes »; 5) que les gouvernements « ont peur » de la « révolution prolétarienne »; 6) que les gouvernements « feraient bien de se rappeler » la Commune de Paris (c’est-à-dire la guerre civile), la révolution de 1905 en Russie, etc. Autant d’idées parfaitement claires; elles ne contiennent pas la garantie que la révolution viendra; l’accent y est mis sur la caractéristique exacte des faits et des tendances.(…)

« Cette situation se maintiendra-t-elle encore longtemps et a quel point s’aggravera-t-elle ? Aboutira-t-elle à la révolution ? Nous l’ignorons, et nul ne peut le savoir. Seule l’expérience du progrès de l’état d’esprit révolutionnaire et du passage de la classe avancée, du prolétariat, à l’action révolutionnaire le prouvera. Il ne saurait être question en l’occurrence ni d’ »illusions » en général, ni de leur effondrement, car aucun socialiste ne s’est jamais et nulle part porté garant que la révolution serait engendrée précisément par la guerre présente (et non par la prochaine), par la situation révolutionnaire actuelle (et non par celle de demain). Il s’agit ici du devoir le plus incontestable et le plus essentiel de tous les socialistes le devoir de révéler aux masses l’existence d’une situation révolutionnaire, d’en expliquer l’ampleur et la profondeur, d’éveiller la conscience et l’énergie révolutionnaires du prolétariat, de l’aider à passer à l’action révolutionnaire et à créer des organisations conformes à la situation révolutionnaire pour travailler dans ce sens.

« Aucun socialiste responsable et influent n’a jamais osé mettre en doute ce devoir des partis socialistes; et le manifeste de Bâle, sans propager ni nourrir la moindre « illusion », parle précisément de ce devoir des socialistes : stimuler, « agiter » le peuple (et non l’endormir par le chauvinisme, comme le font Plékhanov, Axelrod, Kautsky), « utiliser » la crise pour « précipiter » la chute du capitalisme; s’inspirer des exemples de la Commune et d’octobre-décembre 1905. Ne pas accomplir ce devoir, voilà en quoi se traduit la trahison des partis actuels, leur mort politique, l’abdication de leur rôle, leur passage aux côtés de la bourgeoisie. »

Lénine, Trotsky et les bolcheviks, en Russie, en 1917, ont été guidés par ces exemples pour gagner le soutien des masses et mener à bien la révolution d’Octobre, un exemple qui a ensuite inspiré des millions de personnes à travers le monde.

La Première Guerre mondiale a marqué la fin de la Deuxième Internationale en tant que force pour le socialisme, elle était devenue un frein pro-capitaliste pour le mouvement des travailleurs, ce qui a contribué à façonner la suite de l’Histoire. Mais de cette défaite est né un nouveau mouvement, qui s’est efforcé de lier les leçons du passé à celles de la révolution russe de 1917. Une nouvelle internationale est née, la Troisième Internationale, l’Internationale Communiste. Ce fut le plus grand mouvement révolutionnaire que le monde ait connu jusqu’ici, construit par une combinaison de militants d’avant-guerre qui s’étaient opposés à la guerre et à la collaboration de classe et de nouveaux militants, particulièrement des jeunes, radicalisés par l’expérience de la guerre et de la révolution. Malheureusement, cette nouvelle Internationale a été étouffée par le développement du stalinisme en Union Soviétique, ce qui a finalement conduit à son effondrement.

Aujourd’hui, les caractéristiques fondamentales du capitalisme sont similaires à celles d’avant la Première Guerre mondiale. Le capitalisme est toujours un système synonyme d’instabilité et, dans de nombreux cas, de guerre. Même si, aujourd’hui, les principales puissances impérialistes veulent éviter toute confrontation directe entre elles, cela n’a pas signifié l’arrivée d’un monde pacifique, des dizaines de millions de personnes sont mortes au cours de conflits qui ont suivi la fin de la dernière guerre mondiale, en 1945.

En ce sens, la lutte pour mettre fin à la guerre sous toutes ses formes se poursuit. Il s’agit toujours d’une tâche à remplir pour le mouvement des travailleurs. Le caractère de la lutte peut bien être différent, en s’efforçant par exemple de construire un mouvement unissant les travailleurs et les pauvres contre les conflits sectaires et la répression. Mais tout dépend de la manière dont le mouvement des travailleurs sera ou non en mesure d’offrir une réponse qui lui soit propre. Comme nous l’avons vu avec l’invasion de l’Irak en 2003, les capitalistes ont beau être capables de déclencher des guerres, ce n’est que le mouvement des travailleurs qui peut les pousser à rendre des comptes, individuellement et collectivement.

Le monde d’aujourd’hui est plus interdépendant que jamais. Aujourd’hui, l’idée d’une Internationale reliant les travailleurs à travers le monde en un mouvement destiné à transformer le monde dispose d’un potentiel plus grand que jamais. Le Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO) s’efforce de tirer profit de ce potentiel, d’apprendre des expériences passées afin d’aider à réaliser l’objectif des pionniers du mouvement des travailleurs : la transformation du monde en le débarrassant du chaos du capitalisme et de la menace de la violence et de la guerre.

Il y a 100 ans, la « Grande Guerre »: des millions de morts pour des intérêts économiques

1418-300x207La Première Guerre mondiale a commencé il y a 100 ans, déclenchant un bain de sang d’une échelle jusque-là sans précédent. Cet anniversaire a figuré en bonne place dans les médias capitalistes, mais la plupart des commentateurs capitalistes ne parviennent pas à expliquer pourquoi des millions de travailleurs ont été envoyés à la mort dans l’horreur des tranchées. C’était pour la soif de profits des capitalistes, pour accroître l’exploitation, pour assurer l’approvisionnement en matières premières et la domination des marchés.

Par Tony Saunois, secrétariat international du Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO)

La Première Guerre mondiale a été surnommée la « Grande Guerre », la « Der’ des ders’ » (la dernière guerre). Pour les dix millions de morts et les plus de dix millions de blessés graves, il n’y avait certainement rien de grand là-dedans… Ces batailles ont connu parmi les plus sanglantes boucheries humaines de l’Histoire. La misère et les pertes subies des deux côtés ne sont surpassées que par l’ampleur de ces événements gigantesques. A Ypres, en Belgique, l’armée britannique a perdu environ 13.000 hommes en trois heures à peine, tout ça pour avancer de 100 mètres! Le premier jour de la bataille de la Somme, 60.000 victimes sont tombées, la plus grande perte jamais subie par l’armée britannique. Et cela en dépit du fait que, les six jours précédents, les lignes allemandes avaient été frappées par trois millions d’obus!

Le nombre total des victimes de la bataille de la Somme, des deux côtés, a été de 1.100.000 hommes. En 1918, les puissances de l’Entente (dirigée par la Grande-Bretagne, la France, la Russie et l’Italie) comptabilisaient 5,4 millions de morts et sept millions de blessés. Les puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman et Bulgarie) ont souffert de quatre millions de morts et de 8,3 millions de blessés. De jeunes conscrits issus de la classe ouvrière ont fait les frais de ces pertes.

Comme les conflits ultérieurs qui ont éclaté autour du globe l’ont démontré, il est évident que ce massacre n’a en rien signifié la fin de la guerre. Le conflit des Balkans dans les années 1990, les carnages actuels en Syrie, en Irak et en Ukraine ne sont que les derniers exemples de la liste. En Syrie, 6,5 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays et 3 millions d’autres sont exilés. La souffrance humaine et le meurtre de masse ont été répétés encore et encore depuis cette « Der’ des ders’ ».

Pourtant, c’est le bain de sang qui a éclaté entre 1914 et 1918 qui a peut-être suscité le plus de commentaires et d’analyses. Une estimation parle d’au moins 25.000 livres publiés sur le sujet. Il s’agissait, après tout, du premier conflit véritablement mondial. Il en a fini avec une époque historique, en a ouvert une autre et a remodelé les relations internationales et de classes sociales. Dans son sillage, les empires se sont effondrés, certains rapidement, tandis que d’autres ont eu un déclin plus lent, moins glorieux. La voie fut ouverte aux Etats-Unis pour remplacer la Grande-Bretagne en tant que principale puissance impérialiste au monde. Mais, surtout, ces événements ont agi comme sage-femme pour le plus grand événement de l’Histoire humaine : la révolution russe de 1917. Là, en Russie, la classe ouvrière a été capable de prendre en main la société. Dans le même temps, une vague révolutionnaire a englouti la plupart de l’Europe.

La perspective d’une révolution socialiste a été posée dans une série de pays européens. En Allemagne, de 1918 à 1919, le kaiser a été forcé d’abdiquer dans le contexte de la révolution ouvrière qui a déferlé sur le pays. En Bavière, une république soviétique a été déclarée, et des conseils ouvriers ont été établis à Berlin et dans d’autres villes. En Hongrie, une république soviétique a été brièvement établie entre mars et août 1919. Des grèves de masse et plus de 50 mutineries militaires ont eu lieu en Grande-Bretagne. Une grève de la police qui s’est déroulée en 1919 a contraint le premier ministre, David Lloyd George, à admettre des années plus tard : « Ce pays était plus proche du bolchevisme ce jour-là qu’à n’importe quel moment depuis lors ». Cependant, à l’exception de la révolution russe, ces mouvements de masse ont finalement été vaincus en raison des politiques erronées adoptées par les dirigeants ouvriers. La défaite des révolutions en Europe a semé les graines du deuxième grand conflit mondial, de 1939 à 1945, de sorte que ces tragiques événements peuvent également être attribués à l’héritage du carnage de 1914-1918.

L’approche de la guerre, en 1914, a placé le mouvement ouvrier international face à un test décisif. A l’exception d’une infime minorité – dont Lénine, Trotsky et les révolutionnaires russes ; Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg en Allemagne ainsi qu’une poignée d’autres – la direction des puissants partis de masse des travailleurs ont capitulé les uns après les autres. Ils ont abandonné leur position anti-guerre socialiste et internationaliste et soutenu leurs classes dirigeantes respectives .

Il n’est guère étonnant que cette grande tragédie de l’Histoire humaine ait provoqué tant de commentaires et d’analyses. Un siècle après le début du conflit, des historiens capitalistes comme Niall Ferguson et Max Hastings continuent de débattre de ses causes et de défendre leurs propres analyses et conclusions. Tous les commentateurs capitalistes éprouvent beaucoup de difficultés à justifier la guerre. Ils justifient le conflit de 1939-1945 comme ayant été une guerre contre le fascisme et pour la démocratie, mais les choses ne sont pas si simples pour la boucherie de masse représentée par la guerre 14-18.

La lutte pour les marchés

L’élément déclencheur de ce carnage a été l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand et de son épouse la duchesse de Hohenberg à Sarajevo, le 28 juin 1914. Un tel événement pourrait-il vraiment être la cause d’un tel conflit mondial? Bien que centré sur l’Europe, la guerre s’est étendue jusqu’en Afrique, en Asie, en Amérique latine et, bien sûr, aux États-Unis. Si le meurtre de l’archiduc a peut-être été le prétexte pour libérer les chiens de la guerre, les véritables causes sous-jacentes sont à chercher ailleurs. La guerre a éclaté en tant que lutte massive pour la défense des intérêts économiques et des marchés ainsi que pour le pouvoir politique et le prestige.

Dans la période allant jusqu’à 1914, la Grande-Bretagne était la puissance dominante du monde avec un vaste empire couvrant 25% de la surface de la terre. La plupart des pays sur lesquelles régnait l’Empire britannique avaient été colonisés avant le milieu du 19e siècle. Cet empire était une source de matières premières et de marchés. La croissance économique de la Grande-Bretagne ralentissait cependant. Cette puissance était en déclin. La France, l’autre grande puissance européenne de l’époque, disposait d’un empire centré principalement sur l’Afrique et l’Extrême-Orient. Bien que substantiel, son empire ne représentait qu’environ un cinquième de la taille de celui de la Grande-Bretagne, et son industrialisation était très en retard.

L’Allemagne, qui n’a été créé qu’en 1871, n’avait de colonies qu’à hauteur d’un tiers de celles de la France. Le pays avait toutefois connu une industrialisation et un développement économique rapides. Son économie était plus productive que celle de Grande-Bretagne. Alors que la Grande-Bretagne avait une production annuelle de six millions de tonnes d’acier, l’Allemagne en produisait douze millions. Mais elle avait désespérément besoin de plus de colonies afin de lui fournir des matières premières et des marchés beaucoup plus importants – la logique du développement économique capitaliste. Le problème était de savoir comment y parvenir. Il n’était possible de s’agrandir nulle part en Europe tandis que la Grande-Bretagne et la France disposaient de la part du lion en termes de colonies. A l’Est, l’Allemagne a été bloquée par l’expansion de l’empire tsariste russe de même que par les intérêts anglo-français en Europe de l’Est.

Cette lutte pour les marchés est à l’origine de la grande conflagration qui devait éclater en 1914. Le développement des forces productives – industrie, science et technique – avait dépassé les limites imposées par l’État-nation. Cela a conduit les puissances impériales à conquérir et à exploiter de nouvelles colonies dans la chasse aux matières premières et aux nouveaux marchés. Cela avait déjà entrainé des conflits entre la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, le Portugal et l’Allemagne au cours du partage de l’Afrique durant le 19e siècle. Finalement, cette compétition entre grandes puissances les a conduits jusqu’à un horrible conflit, puisque chacun essayait d’obtenir de plus grands marchés ou de défendre ceux qui étaient menacés par les puissances émergentes. Si de nouveaux marchés ne peuvent pas être trouvés, le capitalisme est entraîné vers la destruction de valeurs afin de recommencer à nouveau le processus de production. Le prix de cette lutte de pouvoir devait être payé par la classe ouvrière de tous les pays.

Certains ont fait valoir que cette contradiction du capitalisme avait été surmontée. Il semblait, comme aujourd’hui, qu’une mondialisation majeure de l’économie avait eu lieu. Au cours des quatre décennies suivant la guerre franco-prussienne de 1870-1871 a existé une période de forte croissance économique et d’expansion. L’économie mondiale est devenue plus interdépendante. Entre 1870 et 1914 a eu lieu une mondialisation et une intégration économiques sans précédent jusque-là. Certaines comparaisons peuvent être faites avec la situation qui s’est développée dans une période plus récente, en particulier depuis l’effondrement des anciens États staliniens en Russie et en Europe de l’Est.

La mondialisation de ces dernières décennies est allée plus loin que jamais, mais ceux qui prétendent qu’une évolution analogue n’existait pas avant la Première Guerre mondiale ont tort. Et, en 1914 comme aujourd’hui, cela ne signifiait pas que l’État-nation ou les intérêts nationaux des classes dirigeantes étaient devenus obsolètes ou qu’ils étaient devenus tels des restes de décoration d’une période révolue du capitalisme. La guerre de 14-18 l’a démontré graphiquement. Alors comme aujourd’hui, en dépit d’une économie dominante globale et intégrée, les classes dirigeantes des différents pays disposaient encore de leurs propres intérêts historiques, politiques, militaires, stratégiques et économiques. Les récentes interventions impérialistes ainsi que les conflits militaires locaux ou régionaux ont également révélé que chaque classe dirigeante va agir pour défendre ses intérêts économiques, politiques et stratégiques spécifiques là où elle le peut.

Une catastrophe imminente

En plus de la cause sous-jacente de la «grande guerre» – la lutte pour les colonies et les marchés – d’autres facteurs historiques ont joué un rôle important pour la défense des intérêts des classes dirigeantes d’Allemagne, de France, de Grande-Bretagne et de la Russie tsariste. La guerre franco-prussienne de 1870-1871 avait donné lieu à la création d’une Allemagne unifiée et avait ouvert la voie à son développement ainsi qu’à sa rapide expansion économique. La France s’en était retrouvée affaiblie. L’issue de ce conflit, et d’autres, a eu ses conséquences pour 1914. Karl Marx avait commenté la guerre franco-prussienne en expliquant notamment que les modifications de l’équilibre des forces entraînerait, prévoyait-il, « une guerre entre l’Allemagne et la Russie ». Dans le même texte, il expliquait qu’un tel conflit agirait comme « la sage-femme de l’inévitable révolution sociale en Russie ». (Lettre à Friedrich Sorge, 1er septembre 1870). Il a fallu longtemps, mais l’une des conséquences de la guerre de 1870-1871 prévues par Marx est effectivement née à la suite de la guerre de 1914.

La France affaiblie avait perdu une partie de son territoire, l’Alsace-Lorraine, et a été contrainte de payer des réparations de guerre à l’Allemagne. La France n’était pas en mesure de s’opposer militairement à l’Allemagne en 1914, avec une population équivalente à la moitié de celle de l’Allemagne et un matériel militaire de loin inférieur. Mais la crise de Tanger en 1905 et celle d’Agadir en 1911 avaient souligné le potentiel d’un conflit avec l’Allemagne, qui continuait à s’opposer à l’expansion coloniale française.

Le déclenchement de la guerre des Balkans en 1912 a constitué une étape cruciale vers la guerre de 1914-18. A ce moment, il était généralement considéré que la guerre menaçait à travers l’Europe. Le 8 décembre 1912, le Kaiser Guillaume II a convoqué le Conseil de guerre impérial à Berlin. La plupart des participants ont convenu que la guerre était inévitable à un certain stade, mais celle-ci a été retardée afin de permettre de renforcer la marine allemande. Rien n’a été conclu à ce conseil, mais il était clair que la guerre était en cours de préparation. En fait, la période de la fin du 19ème siècle jusqu’à 1914 a été marquée par une accumulation massive d’armes par toutes les puissances européennes.

C’était également clair pour le mouvement ouvrier international. En novembre 1912, plus de 500 délégués de la Deuxième Internationale, l’Internationale Ouvrière, se sont réunis à Bâle. Ils ont convenu d’une résolution s’opposant à la guerre des Balkans et à la menace de la guerre à travers l’Europe et s’exprimant en faveur de la lutte internationale de la classe des travailleurs. Scandaleusement, un par un, les dirigeants des partis sociaux-démocrates ont capitulé et défendu leurs propres classes capitalistes dans le conflit.

L’empire austro-hongrois en déclin a été contraint d’agir contre les tentatives serbes de s’étendre dans les Balkans, ce qui l’aurait encore plus affaibli. Le déclenchement de la guerre des Balkans en 1912 a représenté un élément crucial dans le conflit mondial. La Russie tsariste a apporté son soutien à la Serbie afin de défendre ses propres intérêts régionaux. L’Allemagne a été contrainte d’encourager l’Autriche. Ainsi, lorsque la Russie a ordonné une mobilisation militaire complète en réponse à la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie le 28 juillet 1914, l’Allemagne a répondu en déclarant la guerre à la Russie et à la France (les 1er et 3 août 1914). Lorsque l’Allemagne a envahi la Belgique pour marcher sur la France, la Grande-Bretagne a déclaré la guerre à l’Allemagne.

Le déclenchement de la guerre

L’expansionnisme économique avait dominé les 40 années ayant précédé la guerre. En 1913, des grèves et des actions de protestation avaient éclaté dans tous les principaux pays, les travailleurs exigeant leur part de la croissance économique. Le parti des travailleurs allemands, le SPD, avait obtenu d’importants gains dans les élections de 1912. Mais en 1913, un changement brusque est survenu avec le début d’une crise économique. Les classes dirigeantes craignaient qu’une nouvelle intensification de la lutte de classe ne se développe. La menace de guerre a été utilisée dans tous les pays pour essayer de briser ce processus.

De chaque côté, la propagande nationaliste a inévitablement entraîné une énorme vague patriotique au début de la guerre. Tous les gouvernements ont affirmé, comme c’est toujours le cas, que la guerre était une juste cause, qui serait gagnée rapidement. En Allemagne, le slogan était: « à la maison avant que les feuilles ne tombent »; en Grande-Bretagne, « tout sera fini à Noël ». En coulisses, les classes dirigeantes parlaient cependant d’une évaluation plus réaliste de la situation. Sir Edward Grey, le ministre des Affaires étrangères britannique de l’époque, avait déclaré : « Les lampes s’éteignent dans toute l’Europe, nous ne les reverrons pas se rallumer de notre vie. »

Des manifestations anti-guerre ont eu lieu dans la plupart des pays. En Allemagne, des centaines de milliers de personnes ont participé à des manifestations pour la paix. De nombreux « objecteurs de conscience » ont fait héroïquement connaître leur opposition à la guerre. L’atmosphère générale au déclenchement de la guerre était cependant faite de fièvre patriotique. Mais l’attitude éprouvée face à ceux qui refusaient de se battre était nettement différente en 1914-18 par rapport à 1939-45. Dans ce dernier cas, le conflit était considéré en Grande-Bretagne comme une « guerre contre le fascisme » et les objecteurs étaient considérés comme des lâches incapables de se battre alors que « l’ennemi est à la porte ». Ce n’était pas le cas dans la première guerre mondiale.

Récemment, l’historien Niall Ferguson a fait valoir que la Grande-Bretagne aurait dû rester en de-hors de la guerre. Il a affirmé qu’il aurait été préférable de permettre à l’Allemagne de dominer l’Europe. La Grande-Bretagne, selon lui, aurait alors été en position de force pour défendre ses intérêts, car elle n’aurait pas utilisé de vastes ressources dans la guerre. A l’instar des autres puissances, l’impérialisme britannique a très certainement chèrement payé sa participation à la Première Guerre mondiale. Jusqu’en 1916, elle a financé la plupart des coûts de l’Entente (la totalité des frais de l’Italie et les deux tiers de ceux de la France et de la Russie). Les réserves d’or, les investissements de l’étranger et le crédit privé manquaient. La Grande-Bretagne a été contrainte d’emprunter 4 mil-liards de dollars aux Etats-Unis. Selon une estimation, la Grande-Bretagne et son empire ont dépensé 47 milliards $ dans le financement de la guerre, contre près de 45 milliards pour l’Allemagne.

Mais comment l’impérialisme britannique aurait-il pu résister à prendre part au conflit en permettant ainsi à son principal rival d’émerger dans une position potentiellement beaucoup plus puissante ? Un impérialisme allemand victorieux aurait été beaucoup mieux placé, économiquement, politiquement et stratégiquement, pour défier les intérêts impérialistes britanniques. En outre, la guerre a sa dynamique et sa logique propres, elle met le prestige des dirigeants capitalistes et impérialistes en première ligne. La puissance impériale dominante de l’époque aurait perdu son prestige. Cela n’aurait fait, au mieux, que reporté l’arrivée d’un conflit entre l’impérialisme britannique et l’impérialisme allemand. Les réflexions abstraites de Ferguson sont déconnectées de la réalité des intérêts des classes capitalistes au pouvoir face à la dynamique de ces conflits. D’autres historiens, comme Max Hastings, ont une évaluation plus réaliste et concluent que la guerre était inévitable. Cela, en soi, est une condamnation écrasante du système capitaliste qu’il défend pourtant…

Une vague révolutionnaire

La vague patriotique a fait place à une opposition massive face aux réalités de la guerre des tranchées telle que vécue par des millions de personnes des deux côtés du conflit. Les troupes ont fraternisé à Noël en 1914, jouant même des matchs de football. La première rupture décisive est venue de la Révolution russe de 1917. L’arrivée au pouvoir des bolcheviks a mis fin à la guerre sur le front de l’Est, ce qui a eu un impact crucial sur le développement de l’opposition à la guerre des deux côtés du conflit. Après la révolution, des grèves massives ont éclaté en Allemagne en 1918.

En combinaison du massacre à ce moment largement considéré comme futile, cela a transformé le regard porté sur les événements par des millions de personnes, essentiellement des soldats et des matelots. Des mutineries ont éclaté dans les armées françaises et britanniques. En France, on a ordonné aux troupes du front de l’Ouest de lancer une seconde et désastreuse bataille de l’Aisne, au Nord de la France. Il avait été promis aux soldats qu’il s’agissait de la bataille décisive, qui devait en finir avec la guerre en 48 heures. L’assaut a échoué, et l’atmosphère des troupes a changé du jour au lendemain. Près de la moitié des divisions d’infanterie française sur le front occidental se sont révoltées, inspirées par la révolution russe. 3400 soldats ont été envoyés en Cour martiale.

En août 1917, une mutinerie a éclaté à bord du cuirassé allemand Prinzregent Luitpold, stationné dans le port de Wilhelmshaven. Quatre cents marins ont débarqué à terre et ont rejoint une manifestation réclamant la fin de la guerre. Le 3 novembre 1918, la flotte s’est mutinée à Kiel et a hissé le drapeau rouge, déclenchant une vague révolutionnaire dans toute l’Allemagne. Le quotidien britannique The Indépendant a récemment publié une lettre émouvante envoyée par un jeune matelot allemand, Albin Kobis, à ses parents : « J’ai été condamné à mort aujourd’hui, le 11 septembre 1917, moi-même et un autre camarade; les autres en ont été quitte pour 15 ans de prison. (…) Je suis un sacrifice pour l’aspiration à la paix, d’autres vont suivre. (…) Je n’aime pas mourir si jeune, mais je vais mourir en maudissant l’Etat militariste allemand. »

Ces événements, surtout la Révolution russe, ont été décisifs pour mettre fin à la guerre. Sa fin a inauguré une vague révolutionnaire en Europe qui a terrifié les classes dirigeantes. À l’exception de la Russie, cependant, ces mouvements massifs n’ont pas abouti à ce que la classe ouvrière puisse prendre le pouvoir et s’y maintenir.

La fin de la guerre a inauguré une nouvelle situation mondiale et a modifié l’équilibre des forces entre puissances impérialistes. Le triomphe des bolcheviks en Russie a introduit un facteur entière-ment neuf pour les classes capitalistes. L’Allemagne a été obligée, par le traité de Versailles, de payer des réparations de guerre massives suite à sa défaite – 22 milliards de livres sterling à l’époque – qui ont eu un impact dévastateur sur l’économie. La dernière tranche de 59 millions de livres a été payée en 2010 seulement : 92 ans après la fin de la guerre! L’échec de la révolution allemande et les politiques erronées des partis ouvriers allemands ont ouvert la voie au triomphe du fascisme et d’Hitler en 1933, conduisant à l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale en 1939. Les conséquences de la Première Guerre mondiale ont également accéléré le déclin de l’impérialisme britannique, ouvrant la voie aux Etats-Unis pour devenir la puissance impérialiste dominante.

L’échec de la révolution socialiste en Allemagne et dans le reste de l’Europe a aussi signifié que la Russie révolutionnaire s’est retrouvée isolée, ce qui a posé les bases pour la dégénérescence de la révolution russe et l’émergence d’un régime bureaucratique stalinien dans l’ancienne Union soviétique. L’URSS a représenté une monstrueuse caricature de socialisme, de même que les régimes similaires instaurés en Europe de l’Est après la deuxième guerre mondiale. Les puissances impérialistes se sont retrouvées comme collées ensemble, elles ont pu en grande partie masquer leurs différences en étant unies contre un ennemi commun qui représentait un système social alternatif au capitalisme, fondé sur une économie nationalisée et planifiée, en dépit de leur gestion anti-démocratique et bureaucratique.

De nouvelles guerres

Cependant, la chute de ces régimes et la restauration du capitalisme ont ravivé les anciennes et nouvelles tensions existant entre les différentes puissances capitalistes. La mondialisation de l’économie, qui a atteint un niveau sans précédent – plus encore qu’en 1870-1914 – a une fois de plus crument révélé à quel point, sous le capitalisme, les forces productives ont dépassé le cadre des Etats-nations. Cependant, comme les différents récents conflits qui ont éclaté entre grandes puissances l’ont démontré, l’Etat-nation n’est pas encore obsolète. Chaque classe dirigeante veut défendre ses propres intérêts économiques, politiques, militaires et stratégiques. Les tensions croissantes entre les Etats-Unis et la Chine en Asie, la crise au sein de l’Union européenne, le conflit des Balkans des années 1990 et l’affrontement actuel entre l’Ukraine et la Russie sont autant d’indications des conflits entre les différentes puissances impérialistes. A la base de cela se trouve aussi la lutte pour acquérir de nouvelles sphères d’influence et des marchés, tout comme ce fut le cas pour la guerre de 1914-1918.

Nombreux sont ceux qui se demandent si une nouvelle guerre mondiale est possible. Même si les Etats-Unis restent la puissance dominante au monde, il s’agit d’une puissance en déclin, à l’instar de la Grande-Bretagne au début du 20e siècle. Mais même ainsi, les Etats-Unis restent loin devant la Chine et le Japon. Les autres puissances émergentes comme la Russie, l’Inde et le Brésil restent loin derrière, mais s’efforcent d’étendre leur influence dans leurs propres domaines. La position affaiblie de l’impérialisme américain a été clairement démontrée récemment par son incapacité à intervenir directement en Syrie ou dans le conflit russo-ukrainien. Les conséquences catastrophiques de l’invasion de l’Irak en 2003 ont rendu beaucoup plus compliqué pour les impérialismes américain ou britannique d’entreprendre de nouvelles interventions directes.

La perspective de conflits et de guerres régionaux est cependant bel et bien posée en cette ère de crise capitaliste et de lutte pour des marchés et des ressources limitées. Pourtant, l’équilibre des forces sociales et des classes empêche, à court et à moyen terme, le déclenchement d’une guerre mondiale. Les conséquences d’un tel conflit – avec l’existence d’armes nucléaires et la menace d’une destruction totale, avec la crainte de bouleversements sociaux et révolutionnaires – agissent comme un contrôle décisif sur les dirigeants capitalistes.

La dure réalité des horreurs de la guerre, la misère et la souffrance humaine qui ont coulé des catastrophes qui se déroulent en Syrie, en Irak, en Russie / Ukraine et ailleurs illustrent quelles sont les sanglantes conséquences de la survie du capitalisme à l’ère moderne. Si le capitalisme et l’impérialisme ne sont pas vaincus, de nouveaux conflits encore plus horribles vont éclater. Les leçons de la boucherie de 1914-1918 doivent être tirées par une nouvelle génération de jeunes et de travailleurs.

La nécessité de disposer de partis de masse des travailleurs indépendants qui luttent pour une alternative socialiste internationaliste contre le capitalisme est aussi cruciale aujourd’hui qu’en 1914 pour éviter un bain de sang. Seul un monde socialiste, basé sur une planification démocratique de d’une économie nationalisée, peut constituer une alternative à la concurrence pour les marchés et les intérêts économiques divergents, conséquences inévitables du capitalisme moderne et source de conflits.

Nigeria : en finir avec la misère pour mettre un terme à la barbarie

4423296_6_46bc_un-groupe-de-chasseurs-mobilises-pour_7f7be2007a6428a8586dcb0f967a790dL’insurrection de Boko Haram et l’enlèvement de plus de 200 écolières en avril sont parmi les expressions les plus horribles de la situation politique qui ravage le Nigeria ; soulignant la pourriture du capitalisme nigérian et des institutions étatiques comme la police ou l’armée. Ce serait un euphémisme que de dire que la situation quotidienne des masses nigérianes est horrible, terrifiante, mais aucune « solution » durable, que ce soit celle des impérialistes ou celles des groupes terroristes réactionnaires, ne pourra être trouvée tant qu’elle sera sur la base d’un fonctionnement économique capitaliste.

Les 200 écolières de Chibok, dans l’Etat de Borno, ont été enlevées par les insurgents de Boko Haram quatre mois après que le gouvernement capitaliste du président Jonathan a renforcé l’état d’urgence dans les trois États de Borno, Adamawa et Yobe, au nord-est du pays, les plus touchés par les attaques meurtrières de Boko Haram – l’état d’urgence y est en vigueur depuis mai 2013. Cela fait maintenant plus de deux mois que les filles ont été enlevées, avec zéro idée concrète sur la manière dont les sauver ; et l’élite dirigeante, soutenue par des pays capitalistes comme les US, l’Angleterre ou la France, n’a rien à proposer d’autre que de durcir encore l’état d’urgence dans ces trois États.

Pourtant, cela n’a en rien empêché que Boko Haram non seulement n’arrête pas mais intensifie ses campagnes ultra-violentes – notamment avec la coupe du monde qui leur a servi de prétexte pour commettre de nouvelles exactions, qualifiant le football « perversion occidentale ».

« Il y a deux Boko Haram : un dirigé par Shekau, l’autre par Jonathan »

Des rapports attestent que Boko Haram prend le contrôle de plus en plus de localités dans le nord-est du pays, attaquant systématiquement les opposants et non-musulmans alors que l’armée brille souvent par son inefficacité ou son absence pure et simple. Ainsi, lors de récentes attaques contre les églises du Nord-Est, les militaires « sont simplement partis et se sont cachés dans la brousse », selon un témoignage paru sur afrik.com. Mais le fanatisme de Boko Haram est tel qu’ils s’attaquent également énormément aux musulmans : en juin, ils ont enlevé un muezzin, l’ont fait appeler à la prière et ont assassiné ceux qui y ont répondu. Un rapport international publié en juin établit qu’en dix mois, 250 000 personnes ont dû quitter leur maison dans le nord-est, faisant grossir les rangs des 3,3 millions de personnes, qui, selon la Commission Nationale aux Réfugiés, ont déjà fui les attaques de Boko Haram depuis l’explosion du conflit en 2009.

Mais dans cette situation, l’armée est loin d’être en reste : l’état d’urgence sert, encore, de carte blanche pour l’armée, qui fait de véritables massacres, exécutions sommaires (alors même que la loi stipule que même en cas d’état d’urgence, les détenus sont censés être menés devant un magistrat dans les 48 heures) ou conditions de détention littéralement mortelles. Selon Amnesty International, des centaines de détenus meurent de faim ou même d’étouffement à cause du nombre de personnes dans les cellules ; des centaines dans une cellule prévue pour une douzaine de personnes. Associated Press (AP) a réussi à se procurer des rapports mortuaires d’hôpitaux dans la région des carnages, qui indiquent qu’entre début octobre et début juillet, les militaires ont tué des milliers de personnes dans le cadre de la répression armée. Le rapport mortuaire d’un seul hôpital atteste que le nombre de personnes qui sont décédées en détention a plus que triplé en juin. À Maiduguri, berceau de Boko Haram, 1795 cadavres ont été apportés à l’hôpital par les militaires, contre 380 entre mi-mars et mi-mai.

D’où vient Boko Haram ?

Les exactions commises par l’armée ne sont pas chose nouvelle et c’est précisément dans les années 1980, avec l’émergence du mouvement Maitasine que des mouvements réactionnaires comme Boko Haram prennent leurs racines. Déjà alors, la doctrine religieuse extrême sur laquelle ce mouvement s’est développé était ancrée dans la misère permanente et les difficultés socio-économiques de la vaste majorité de la population alors même que le pays regorge de ressources naturelles et humaines. Sous le système capitaliste international, et particulièrement dans des sociétés capitalistes néo-coloniales comme le Nigeria, la pauvreté et l’oppression sont abyssales. Ceci constitue la lie de sectes comme Boko Haram, qui, avec leurs prêches fondamentalistes réactionnaires, rencontrent souvent la sympathie des sections les plus durement opprimées des masses, plus réceptives aux promesses d’un monde meilleur au paradis contre un monde plein de pêcheurs incrédules et d’agents de satan ! La popularité initiale de Boko Haram en 2009 était basée sur les discours virulents et parfois les attaques armées contre l’opulence obsène dans laquelle vivent les membres de l’élite dirigeante, mais aussi contre la police – les policiers ont une tendance à voir les masses pauvres comme de simples objets d’extorsion ; alors que la société nigériane est de plus en plus insupportable du point de vue socio-économique.

Ainsi en 2009, le gouvernement et l’appareil militaire adoptèrent une fausse stratégie militaire qui consistait à vouloir supprimer purement et simplement les insurgés. Des centaines sinon des milliers de membres de Boko Haram furent arrêtés et exécutés sommairement lors de ces opérations ; au lieu d’en juger les dirigeants et de déchiffrer les raisons des attaques – la manière classique des élites capitalistes ; vouloir supprimer les symptômes sans traiter la maladie ! Mohammed Youssouf, alors leader de Boko Haram, fut ainsi montré en spectacle à la télévision et exécuté sans procès. Avant ces événements, le groupe existait en tant que secte religieuse fondamentaliste largement tolérée par le reste de la communauté musulmane et du peuple. Mais la stratégie qui voulait exterminer complètement Boko Haram a eu un effet boomerang, déclenchant un chaos qui menace de détruire non seulement le gouvernement en place mais également l’État-nation nigérian lui-même.

La solution de Boko Haram est l’introduction la charia. Mais en l’absence d’une idéologie alternative pour la classe ouvrière, ce genre d’enseignement religieux fondamentaliste rencontre forcément du soutien parmi les couches pauvres et majoritairement analphabètes et non éduquées de la jeunesse dans le nord du pays, qui pensent être les laissés pour compte de la « prospérité » du pays. De plus, la secte offrait également abri et nourriture aux pauvres et jeunes dépossédés qui accouraient massivement à eux. Boko Haram grandit rapidement ; ne pouvant plus être ignoré par les politiciens de l’État de Borno. Ainsi en 2002, le gouverneur de cet État approcha Boko Haram et leur proposa de mettre en place la charia comme loi de l’État en échange de leur soutien électoral. Même si cette histoire a été vigoureusement niée, la réalité est que c’est l’État qui a mis le feu aux poudre de l’insurrection. Et c’est ainsi que fut décidée la répression par les forces armées qui commença en 2009. Le meurtre extra-judiciaire de Mohammed Youssouf et l’arrestation des parents des membres de Boko Haram qui avaient échappé à la police, devint le cri de ralliement du djihad. Très rapidement, le groupe fut mis sous la coupe de fondamentalistes plus hardcore comme Shekau et il y eut également des scissions, menant à la naissance de Ansaru, par exemple.

Les capitalistes n’ont pas de solution à la crise

De toute l’Histoire, jamais les efforts déployés pour supprimer par la force une idée ou un mouvement politique ou religieux n’ont été efficaces, et le plus souvent cela a eu l’effet opposé ; sous le joug de l’extermination forcée ou militaire, le mouvement émerge toujours plus fort. À la suite de l’attaque terroriste sur le World Trade Center en 2001, les principaux pays capitalistes, US en tête, sous la bannière de la « guerre contre le terrorisme », ont créé et nourri les situations chaotiques dont nous sommes témoins au Moyen-Orient. Et l’espace politique international aujourd’hui est occupé par beaucoup plus de groupes terroristes qu’avant le 11 septembre. Il est fondamentalement utopique de croire que des cliques rivales au sein de la classe dirigeante puissent offrir une réelle solution et créer les conditions matérielles et économiques qui permettraient la disparition de tels mouvements réactionnaires et sectaires. La crise a encore une fois souligné l’échec, la faiblesse et l’inefficacité du gouvernement et du président Jonathan ; qui ne sont que des reflets de la faiblesse du capitalisme néo-colonial nigérian même.

Face à la barbarie des attaques de Boko Haram et à l’impressionnante inefficacité des forces armées des capitalistes dirigeants à protéger les Nigérians, des groupes d’autodéfense locaux, parfois armés, se sont développés récemment, qui ont pu affaiblir ou repousser Boko Haram dans certaines communautés du nord-est du pays. Toutefois, il est nécessaire que ces groupes soient construits sur une base réellement non sectaire ; ouverts à toutes les communautés ethniques ou religieuses et sous le contrôle démocratique strict de la communauté et de ses associations, y compris les syndicats de travailleurs ou les organisations de jeunesse. Ceci est crucial pour prévenir la dégénérescence de ces comités en moyens d’avancement personnel et empêcher l’émergence de dirigeants corrompus.

Les mouvements réactionnaires et meurtriers comme Boko Haram ou les milices du Delta du Niger se développent largement à cause de la situation sociale et économique, où il y a une pauvreté massive et une oppression brutale de l’énorme majorité de la population alors que les ressources naturelles et humaines abondantes ne profitent qu’à une poignée de capitalistes, dont l’opulence est réellement extraordinaire. Ainsi, 80% du pétrole nigérian n’appartient qu’à une seule famille. Le Nigeria est la plus grande économie en Afrique, et le plus riche Africain est un Nigérian. Pourtant plus de 100 millions de Nigérians (70% de la population) sont pauvres. Plus de 50 millions de jeunes sont au chômage – on ne connaît pas le nombre de sans-abri. Le 15 mars, plus de 500 000 jeunes diplômés se sont présentés pour rentrer aux Services d’Immigration du Nigeria alors que seuls 5000 postes étaient proposés ; occasionnant la mort tragique d’une vingtaine de personnes qui se sont fait piétiner.

Pour garantir que les ressources soient utilisées et mobilisées pour satisfaire les besoins économiques et sociaux de tous, et pas seulement ceux d’une minuscule communauté de millionnaires, il est absolument nécessaire que le contrôle de l’élite dirigeante sur la société soit détruit et que les principaux secteurs de l’économie et des ressources naturelles, dont les infrastructures clés, soient placés sous la propriété commune des Nigérians, sous le contrôle et l’administration des syndicats et des associations de jeunesse et des communautés. Avec une telle société, les facteurs qui permettent le développement actuel du terrorisme et de la misère massive disparaîtront.

Les élections de 2015

La situation ne s’arrangera pas avec les élections de 2015. Il est d’un cynisme fou de constater que le président Jonathan, juste après l’attribution d’un siège pour le Nigeria au Conseil de sécurité de l’ONU fin juin, déclarait qu’il s’agissait d’une « brillante expression de soutien et d’encouragement pour la participation active du Nigeria dans la promotion de la paix, de la sécurité et de la stabilité en Afrique » ! Son parti, le PDP (People’s Democratic Party), vote des millions de naira de crédits pour aller faire la guerre à Boko Haram mais de nombreux rapports constatent que les militaires dans le nord-est du pays ne sont parfois même pas armés ! C’est le parti qui a voté la privatisation de l’électricité ; c’est à dire la vente de ce secteur au privé pour une bouchée de pain, ce qui a occasionné un effondrement de la qualité du service électrique partout dans le pays, autant pour les particuliers que pour les entreprises, et comme si ce n’était pas suffisant, les tarifs ont encore augmenté en juin – entre 2012 et 2014, le prix du kilowatt/heure a augmenté de plus de 300% ! Et au lieu d’admettre que cette privation était une folie et un échec complet, ils parlent maintenant de privatiser le secteur pétrolier ! Le principal parti « d’opposition », l’APC (All People’s Congress), défend les mêmes politiques pro-riches que le PDP et il est très probable que ce dernier reçoive par ailleurs le soutien du mal nommé Labour Party, fondé en 2002 par le syndicat NLC.

Jusqu’à présent, tout ce que la militarisation croissante du régime a apporté est l’augmentation des capacités répressives de l’État ; principalement contre les droits des masses. Sous le prétexte de combattre le terrorisme, le gouvernement fédéral interdit régulièrement des actions et « rassemblements non autorisés ». Face à cette situation, la réponse des principales organisations syndicales est effrayante. Ainsi, la bureaucratie de la centrale syndicale NLC (Nigeria Labour Congress) non seulement ne rejette en rien la possibilité d’une intervention impérialiste au Nigeria, mais en plus de cela, en appelle à l’État, comme ils l’ont déjà fait par le passé, pour renforcer l’intervention militaire dans le nord du pays. Ceci est désastreux pour le mouvement ouvrier et les masses. Le manque total d’indépendance de classe claire de la part des bureaucraties syndicales corrompues pourrait même être utilisé par Boko Haram à son avantage en l’absence d’une riposte généralisée et organisée. Pourtant il est significatif que Boko Haram n’ait osé lancer aucune attaque quand les masses du pays étaient unies dans la grève générale de janvier 2012 contre l’augmentation des prix du carburant. Ce jour-là, pas une seule bombe n’a explosé dans le pays.

C’est aux masses nigérianes que la solution appartient

Autant les groupes fondamentalistes réactionnaires que les élites dirigeantes capitalistes sont incapables d’apporter de solution durable à la crise au Nigeria et de faire avancer la société d’une quelconque manière qui soit bénéfique au plus grand nombre. La seule réponse efficace à la crise passe par la mobilisation, par le mouvement ouvrier, des travailleurs et des masses pauvres, qui doivent prendre en main leur propre destinée. Il n’y a aucune armée ou groupe terroriste qui soit plus fort que la classe ouvrière organisée et mobilisée en masse. Une journée de grève générale et de protestations de masses appelée par les syndicats enverrait le message à la fois aux capitalistes et à Boko Haram que les travailleurs organisés sont préparés à se défendre contre les attaques des deux. Avec un tel mouvement, cela démontrerait aussi que les masses sont capables de combattre la pauvreté, le chômage et les crises du logement et de l’éducation ; qui ont pu pousser des jeunes vers Boko Haram ou d’autres sectes réactionnaires. C’est le mouvement ouvrier qui doit aussi prendre la responsabilité de la protection des zones où Boko Haram et l’armée mènent des attaques, avec l’établissement de comités démocratiques, comme mentionné plus haut.

Pour que cela ait un effet durable et décisif, il faut que ces étapes fassent partie d’une lutte plus générale ; un plan pour construire une campagne unifiée des travailleurs, jeunes, pauvres et opprimés de tout le Nigeria pour combattre les crises sociales et économiques nourries par le capitalisme. Une telle campagne affaiblirait considérablement Boko Haram, et empêcherait également les travailleurs de se battre entre eux pour les ressources vitales que sont la terre et l’eau. Les bureaucrates syndicaux, profitant joyeusement d’un niveau de vie largement privilégié, feront tout pour freiner un mouvement qui affaiblirait l’élite dirigeante actuelle. Ils ont peur que les masses et la jeunesse puissent prendre le contrôle et amener la fin de la société capitaliste. Et pourtant ce n’est qu’une restructuration socialiste de l’économie, menée par un gouvernement formé par la classe ouvrière, qui pourra assurer que toute la richesse de la société soit utilisée pour améliorer le sort de la majorité.

C’est pour cela que le DSM (Democratic Socialist Movement, section nigériane du Comité pour une Internationale Ouvrière) se bat. Pour aller dans cette direction, nos camarades appellent à un parti de masse de la classe des travailleurs doté d’un programme socialiste, car les travailleurs ont cruellement besoin d’une nouvelle voix politique qui représente leurs intérêts et donne un programme et une stratégie politiques à leurs luttes ; ainsi qu’une perspective réellement socialiste qui place la nationalisation, sous le contrôle et l’administration démocratiques des travailleurs et de la population, des principaux secteurs de l’économie au centre de son programme. C’est dans cette optique qu’ils ont initié la formation du Socialist Party of Nigeria (SPN) et réussi à terminer le parcours du combattant qu’est l’inscription d’un parti à la Commission Électorale – ainsi le SPN aura une plate-forme à présenter aux masses qui veulent contester les capitalistes aux élections de l’année prochaine. Et la campagne électorale pourra être un pas important vers la construction d’un mouvement qui pourrait constituer la base d’un gouvernement des travailleurs.

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Cécile

Le rôle de l’impérialisme occidental dans le conflit israélo-palestinien

israel_alliot-mariePar Niall Mulholland, Socialist Party (CIO-Angleterre et Pays de Galles)

A mesure que le nombre de victimes tombées à Gaza prenait de l’ampleur, les puissances occidentales ont eu quelques déclarations de condoléances et ont appelé à un « cessez-le feu ». En Grande-Bretagne, sous la pression croissante de l’opinion publique, des fissures sont apparues au sein du gouvernement Conservateurs-Libéraux Démocrates, et la ministre des Affaires Étrangères, la baronne Warsi, a démissionné, expliquant qu’à ses yeux la politique du gouvernement concernant la bande de Gaza était « moralement indéfendable ».

La Maison Blanche a timidement regretté les attaques des Forces de défense israéliennes sur les écoles de l’ONU, sans pourtant blâmer explicitement l’État d’Israël. Parallèlement, le Sénat américain a voté à l’unanimité pour l’octroi de 225 millions $ pour réapprovisionner l’arsenal militaire américain et pour le système antimissile « Dôme d’acier ».

Le dirigeant travailliste britannique Ed Miliband a finalement retrouvé sa voix dernièrement pour critiquer la position pro-israélienne du premier ministre conservateur David Cameron. Mais jusqu’à très récemment, ni les Travaillistes, ni les Conservateurs, ni les Libéraux-Démocrates n’ont trouvé utile de remettre en question le très lucratif commerce d’armes entre la Grande-Bretagne et Israël. Ce n’est que sous la pression croissante du public que des ministres disent maintenant qu’ils vont examiner la vente prévue de 8 milliards de livres sterling d’armes à Israël. Downing Street (siège du premier ministre) a cependant de suite déclaré qu’il n’était pas question d’une interdiction des ventes de matériel militaire à Israël.

Alors que plus de 70% des victimes sont des civils et 25% des enfants, le gouvernement Hollande-Valls a attendu quatre semaines de conflit pour enfin déclarer qu’il fallait « agir » pour mettre fin aux «  massacres » à Gaza. Il aura été le seul gouvernement à faire interdire les manifestations à Paris contre l’offensive de l’armée israélienne.

Le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon a condamné l’attaque israélienne à Gaza comme étant un « acte criminel » et a appelé à mettre fin à « cette folie ». Mais l’ONU – dominé qu’il est par les grandes puissances impérialistes – ne propose aucune mesure concrète face au mépris d’Israël quant au droit international, sans même parler de véritables négociations face à cette crise qui dure depuis des décennies.

La création d’Israël

Quel est le rôle de l’impérialisme occidental dans ce conflit sanglant ? L’Etat moderne d’Israël a été créé en 1948, après que des Juifs aient fui l’Holocauste et les persécutions nazies vers une nouvelle « patrie », qui était alors la Palestine.

Alors que l’occupation impérialiste britannique de la Palestine prenait fin et qu’éclatait la première guerre israélo-arabe, les dirigeants sionistes de droite ont expulsé des centaines de milliers de Palestiniens, en utilisant des méthodes paramilitaires et le « terrorisme ». Initialement, le mouvement sioniste a oscillé entre l’impérialisme occidental et l’Union Soviétique stalinienne pour trouver du soutien à la création d’Israël. La nouvelle classe dirigeante a promis une « terre de lait et de miel » à son peuple, mais n’a au final délivré que des crises et des guerres des décennies durant, et, dans la période récente, un approfondissement important du fossé entre riches et pauvres.

L’une des principales raisons qui permet d’expliquer comment Israël a été en mesure de survivre est l’énorme aide économique et militaire de l’impérialisme américain. Ce dernier considère Israël comme un Etat client clé dans une région stratégiquement vitale et riche en ressources naturelles. Les Etats-Unis arment et financent Israël à hauteur de 3 milliards de dollars par an, ayant ainsi aidé à la création de la quatrième armée la plus forte au monde.

Après une politique « d’intégration forcée » des Palestiniens sous occupation entre 1967 et la fin des années ‘80, la politique israélienne s’est orientée vers la « séparation » au cours des années 1987-1993 et de la Première Intifada («soulèvement») de masse, lorsque les élites dirigeantes ont réalisé qu’elles ne pouvaient pas tout simplement agir de la même manière que par le passé.

Après les accords d’Oslo (1993) et la création de l’Autorité Palestinienne (AP) dirigée par le Fatah, Israël a renforcé son contrôle autour de Gaza, surtout après la seconde Intifada de 2000-2005 et l’arrivée au pouvoir du Hamas en 2006. Les gouvernements israéliens successifs et les puissances occidentales ont cherché à faire chuter le Hamas du pouvoir. La bande de Gaza, la plus grande prison à ciel ouvert au monde, a été efficacement fermée et scellée.

Israël a encouragé les divisions entre le Fatah et le Hamas. Ses énormes attaques militaires contre la bande de Gaza en 2008-9 et en 2012 étaient destinées à «tondre le gazon», c’est-à-dire à affaiblir le Hamas et à renforcer le pouvoir israélien. L’agression actuelle qui a commencé le 6 juillet est destinée à faire de même et à détruire toute tentative de réconciliation du Hamas et du Fatah.

Le Hamas

Mais la féroce agression militaire d’Israël a renforcé le Hamas, organisation considérée comme la seule force de résistance contre la boucherie commise par l’armée israélienne, même chez ses critiques les plus sévères dans la bande de Gaza. La question des droits des Palestiniens est également revenue au centre de l’attention internationale.

Au cours de ces derniers mois, le Hamas est entré en discussion avec le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas (Fatah), étant dans une position de faiblesse croissante. Le Hamas avait perdu le soutien de la Syrie et de l’Iran après son refus de soutenir le régime d’Assad, confronté à une rébellion armée.

Le Hamas est également confronté à l’hostilité du régime égyptien, qui a renversé dans le sang le précédent gouvernement dirigé par les Frères musulmans, proches alliés du Hamas. « L’économie de tunnels souterrains » entre l’Egypte et Gaza a systématiquement été démantelée par l’Égypte et le Hamas a été incapable de payer les salaires des employés du gouvernement.

Ces développements, aggravés par le règne autoritaire du Hamas et par son incapacité à montrer une voie de sortie hors de la pauvreté et de l’oppression nationale pour les masses palestiniennes, ont entraîné une forte baisse de son soutien à Gaza. Mais les critiques formulées contre le Hamas ont naturellement été mises en sourdine lorsque l’assaut de l’armée israélienne a commencé.

Les habitants de Gaza ont, bien sûr, le droit de se défendre, mais les tirs de roquettes à partir de Gaza depuis le 6 juillet n’ont fait que refléter le désespoir des Palestiniens dans la bande de Gaza. Ces tirs ne sont aucunement dissuasifs pour le régime israélien et son écrasante supériorité militaire. Plus encore, ces attaques aveugles à la roquette contre des civils israéliens, lancées par des groupes qui ne sont pas démocratiquement contrôlés, sont contre-productives : elles provoquent une peur généralisée au sein des diverses collectivités en Israël, peur impitoyablement exploitée par le gouvernement israélien pour être en mesure d’encore plus réprimer les Palestiniens.

Les intérêts et objectifs d’Israël et de ses alliés impérialistes occidentaux ne sont pas toujours concordants. Les pouvoirs occidentaux aimeraient voir un accord à long terme survenir entre dirigeants palestiniens et israéliens vers, selon les paroles de John Kerry, « deux Etats pour deux peuples ». Aux yeux de l’impérialisme, cela ne signifie aucunement la libération de la Palestine, mais plutôt une sorte de mini-État palestinien dirigé par une élite dirigeante docile.

Les puissances occidentales espèrent que cela entraînerait une plus grande stabilité dans la région ainsi que la sauvegarde de leurs intérêts. Les élites dirigeantes corrompues et despotiques des États arabes, en dépit de leur soutien de parole pour les droits des Palestiniens, craignent également la création d’une Palestine indépendante, car des développements radicaux pourraient provoquer le début de la fin de leur domination.

Après que l’Union Européenne et les États-Unis aient indiqué qu’ils étaient prêts à discuter avec un nouveau régime Hamas-Fatah, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, sous la pression de ses ministres d’extrême-droite et du puissant mouvement des colons, a fait monter les enchères. Le 12 juin, la disparition de trois étudiants israéliens en Cisjordanie a été utilisée comme justification pour lancer des opérations militaires contre Gaza et attiser les craintes israéliennes face au Hamas, au « terrorisme de roquettes » et plus tard au « terrorisme de tunnels ».

Mais l’objectif principal du régime israélien était de terroriser la population de Gaza et de briser la résistance palestinienne. Mais puisque les voisins d’Israël et toute la région sont dans la tourmente (la Syrie et l’Irak sont bouleversés par la guerre civile, la Jordanie et le Liban sont instables, l’Égypte est sous domination militaire, la Libye est déchirée par les seigneurs de guerre,…), l’État israélien a également voulu afficher sa puissance militaire et s’assurer un certain respect.

Même si l’armée israélienne parvient à complètement éliminer le Hamas, d’autres groupes armés palestiniens apparaîtront, peut-être même des ennemis encore plus féroces, comme les djihadistes de Daesh (qui sévissent au Nord Irak).

De nouvelles explosions

Netanyahu affirme que le conflit actuel confirme son argument selon lequel un « contrôle sécuritaire » est nécessaire sur la Cisjordanie. Cela implique de consolider l’occupation et d’étouffer le moindre espoir palestinien d’une solution à deux Etats.

Mais cette politique ne pourra qu’enraciner encore plus profondément les divisions et assurer de nouvelles explosions et de plus terribles conflits. La population palestinienne en Israël augmente et menace même de devenir une majorité. L’élite israélienne pourrait avoir à faire face à des soulèvements en Cisjordanie et en Israël même, là où l’horloge démographique est à son désavantage. L’extrême droite israélienne va essayer de contrer ce processus en forçant de nouveaux mouvements population ou en dégradant encore plus les droits de Palestiniens vivant en Israël.

Les socialistes révolutionnaires que nous sommes soutiennent le droit à l’autodétermination pour les Palestiniens et appellent à l’expulsion de l’impérialisme hors de la région. Quelle force est capable d’atteindre un tel objectif? La lutte de masse des Palestiniens, sous leur propre contrôle démocratique, est un élément essentiel pour obtenir une véritable libération nationale.

A travers la construction de mouvements et partis de masse des travailleurs dans toute la région, il sera possible de faire reculer les forces pro-capitalistes et de commencer à faire prendre forme aux idées socialistes. Une Palestine socialiste et un Israël socialiste, dans le cadre d’une confédération socialiste du Moyen-Orient, poserait les bases d’un avenir sans guerre, sans terreur et sans pauvreté.

C’est le programme que défend courageusement le Mouvement Socialiste de Lutte (CIO) en Israël-Palestine (http://maavak.org.il/maavak).

(photo: http://blog.fanch-bd.com)