Malcom X : 50 ans après son assassinat

MALCOLM X

Malcolm X

Le mois de février 2015 marque le 50ème anniversaire de l’assassinat de Malcolm X (19 mai 1925 – 21 février 1965). Dans le sillage des révoltes qui ont lieu aux Etats-Unis contre la violence policière endémique, l’exploitation économique et l’aliénation sociale, aujourd’hui l’embryon d’un nouveau mouvement dirigé par de jeunes noirs grandit sous la bannière #BlackLivesMatter (La vie des Noirs compte).

Malcolm X reste une figure imposante dans le panthéon des révolutionnaires du 20ème siècle. Examinons les 11 derniers mois de sa vie et l’héritage qu’il a laissé derrière lui.

D’après un article de Eljeer Hawkins, Socialist Alternative (section du Comité pour une Internationale Ouvrière aux Etats-Unis), paru sur le site socialistworld.net

1964 – L’évolution d’un révolutionnaire

Le 8 mars 1964, Malcolm X décida d’annoncer qu’il quittait la Nation de l’Islam et prenait ses distances de son leader spirituel Elijah Muhamad afin de s’engager complètement dans la lutte pour les droits civiques et humains aux Etats-Unis et à l’étranger. Malcolm X fonda Muslim Mosque Inc. (Mosquée Musulmane S.A.) pour regrouper les membres de la Nation de l’Islam qui l’avaient suivi. En juin, il en développa le bras politique : l’Organisation de l’Unité Afro-Américaine (OUAA) basée sur le modèle de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA – précédant l’Union africaine actuelle) née après les victoires des luttes anti-coloniales de libération dans le monde néocolonial.

La Nation de l’Islam dénonçait l’hypocrisie de la «démocratie» américaine, le capitalisme, la suprématie blanche et les conditions de vie épouvantables de la population noire depuis l’esclavage. Recrutant ses membres parmi la classe ouvrière, les pauvres, les détenus et les travailleurs précaires noirs, la Nation de l’Islam prêchait et pratiquait une combinaison de nationalisme culturel noir et d’idéaux pro-capitalistes comme le mouvement de Marcus Garvey (UNIA, d’où étaient issus beaucoup de ses membres), le plus large mouvement dirigé par des Noirs et auquel les parents de Malcolm X appartenaient.
La Nation de l’Islam était une organisation pyramidale, aux décisions prises par la direction et imposées à la base, qui comprenait également une branche paramilitaire (appelé Fruit of Islam). L’organisation prêchait que le peuple noir était le «peuple élu» destiné à être libéré du Mal, de la suprématie blanche et des lois ségrégationnistes. Elle mettait en avant qu’il existe une connexion mondiale entre les peuples basanés d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Amérique-Latine.

La forme spécifique d’Islam afro-américain de la Nation de l’Islam n’était pas reconnue par l’Islam sunnite. Sa politique vis-à-vis du mouvement des droits civiques était basée sur le non-engagement alors qu’il s’agissait du mouvement social le plus important de l’époque. Elijah Muhammad craignait que le gouvernement ne s’attaque à son organisation. Alors que des évènements bouleversants se produisaient partout dans le monde avec des révolutions, des contre-révolutions, des rébellions et avec le Mouvement des droits civiques aux USA, l’embrasement politique et spirituel de Malcolm pour un engagement plus complet dans la lutte était de plus en plus palpable. En tant que porte-parole national de la Nation de l’Islam, Malcolm politisait la théologie d’Elijah Muhammad au grand désarroi de ce dernier, ce qui provoqua la colère de la direction de l’organisation.

Après avoir quitté la Nation de l’Islam, Malcolm entreprit dès avril 1964 deux voyages internationaux qui se sont étendus à l’Afrique, à l’Europe et au Moyen-Orient. Ce voyage avait des objectifs à la fois politiques et religieux. Malcolm voulait compléter son pèlerinage à La Mecque et accepter formellement les enseignements de l’Islam sunnite. Il souhaitait devenir un point de référence aux Etats-Unis pour l’Islam, théologiquement et d’un point de vue organisationnel. Les voyages de Malcolm à travers l’Afrique et le Moyen Orient ont eu un énorme impact sur sa manière
de penser l’Islam et la révolution.

Lier la lutte de libération des Noirs à l’anticolonialisme

Politiquement, Malcolm souhaitait mettre en avant sur la scène internationale la cause des 22 millions d’Afro-Américains qui subissaient la pauvreté, les violences policières, l’exclusion politique, etc. de la ségrégation américaine.
Malcolm a dû voyager à travers un monde d’après-guerre qui connaissait révolutions et contre-révolutions. Les révolutions dans le monde colonial comme en Chine, en Algérie, au Vietnam ou à Cuba et le mouvement des pays non-alignés qui donna naissance à la conférence de Bandung en 1955. Tout ceci a eu un impact immense sur sa vision politique du monde. Les révolutions anticoloniales ponctuaient le déclin de la puissance coloniale européenne, l’émergence des Etats-Unis comme une superpuissance capitaliste proéminente et le renforcement de la social-démocratie ainsi que du Stalinisme en Europe de l’Est. Voilà la toile de fond de l’évolution des idées de Malcolm sur une période de 11 mois.

Aux USA, le mouvement de libération des Noirs – avec la naissance en 1955 du Mouvement des droits civiques suite à la mort brutale d’Emmett Till et au refus de Rosa Parks de se lever d’un siège dans un bus de Montgomery – déclencha un puissant mouvement social contre cet esclavage d’un autre nom qu’était le système Jim Crow (un ensemble de lois ségrégationnistes).

La doctrine anti-communiste de 1947 du président Harry Truman, la chasse aux sorcières du sénateur McCarthy et le libéralisme de la Guerre froide à travers le bloc de l’Ouest ont eu un effet dévastateur sur le mouvement de libération noir radical, ses activistes de gauche et ses dirigeants radicaux. « Le soutien de beaucoup de libéraux afro-américains à la politique étrangère américaine pendant la Guerre froide et à sa position sur le racisme et le colonialisme à l’étranger a nui à la lutte anticoloniale et à la lutte des Noirs américains pour les droits civiques », comme le dit l’historienne américaine Penny Von Eschen.

Le mouvement des droits civiques

La montée d’une direction réformiste, libérale et s’appuyant sur l’Église dans des organisations comme le NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) et le SCLC (Southern Christian Leadership Conference) ont conduit le Mouvement des droits civiques à devenir la force dominante.
Dans la lutte pour la liberté, le mouvement dominait par sa tactique de désobéissance civile non violente et sa lutte pour des réformes politiques et sociales, accordées par l’establishment politico-économique pendant la période de croissance d’après-guerre. Une certaine élite libérale et politique pensait que le capitalisme pouvait endiguer la pauvreté, le racisme et l’oppression endémiques. Mais ce sont les militants du Mouvement qui forcèrent l’administration du président Johnson à mettre en place des programmes sociaux-clé sous le nom de programme de guerre contre la pauvreté. C’est ainsi que le Civil Right Act a été signé en 1964, qui déclare la ségrégation et les discriminations illégales et le Voting Rights Act en 1965 qui octroie de facto le droit de vote aux Noirs sans tests ni impôts.

Durant cette période, Malcolm a souligné les limites du libéralisme sous Johnson. Elles sont devenues évidentes après l’implication complète (économique et militaire) de l’impérialisme américain au Vietnam, et le rôle joué par le système bipartiste républicains/démocrates. La récupération des mouvements sociaux par le Parti Démocrate devenait flagrante. Malcom a dénoncé la suprématie blanche, l’hypocrisie de la démocratie américaine face aux explosions sociales qui secouaient de nombreuses villes du pays, la répression violente des militants (lynchages, intimidations et meurtres) et le cadre trop étroit du Mouvement des droits civiques.

Malcolm cherchait à placer la lutte américaine pour les droits civiques dans le cadre de la lutte internationale anticapitaliste et anti-impérialiste. Il souhaitait unir les plus opprimés et les jeunes du «Tiers-Monde» et des États-Unis dans le combat pour une libération totale de l’oppression et de l’exploitation quotidienne. Sa campagne consistait à vouloir traduire les Etats-Unis en justice devant les Nations Unies pour crimes contre l’humanité à l’encontre des Afro-Américains. Les élites dirigeantes internationales, les forces gouvernementales américaines et les membres de la Nation de l’Islam voulaient la mort de Malcolm X à cause de sa capacité d’organisation (nationalement et internationalement) et sa capacité à inspirer les masses en offrant une alternative au racisme et au capitalisme.

La pertinence de Malcolm X aujourd’hui

À la fin de sa vie, Malcolm a tiré une analyse plus profonde du capitalisme et de la suprématie blanche, en fournissant une marche à suivre pour les jeunes générations de militants, d’activistes et d’organisations des mouvements de libération noire. Les conditions matérielles pour l’émergence d’une figure telles que Malcolm X existent toujours aujourd’hui. La pauvreté abjecte, le racisme, le taux de chômage élevé, l’incarcération de masse des Noirs dans les prisons, la violence policière, les licenciements, l’austérité, etc. Ce sont les sous-produits d’un système capitaliste malade basé sur la soif de profits d’une poignée de dirigeants faisant partie de l’élite.

Ces conditions produisent aujourd’hui une nouvelle génération de révolutionnaires, comme les jeunes de Ferguson et d’ailleurs aux Etats-Unis qui seront inspirés par l’exemple brillant de Malcolm X.

A lire : l’article complet (en anglais) sur le site de nos camarades de Socialist Alternative aux US

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