Arrestation de militants en Irlande: Interview de Paul Murphy

Vous pouvez tous nous arrêter, nous ne reculerons pas!

Vous pouvez tous nous arrêter, nous ne reculerons pas!

Plus d’une vingtaine d’activistes anti-austérité ont été arrêtés une journée durant en Irlande, à partir du lundi 9 février dernier (voir nos articles à ce sujet). Parmi eux se trouvaient plusieurs mineurs, ainsi que Paul Murphy, député de l’Anti-Austerity Alliance (AAA) et du Socialist Party, organisation-sœur de la Gauche Révolutionnaire. Jeudi dernier, plus de 1000 personnes se sont réunies face au ministère de la Justice pour protester contre ces arrestations éminemment politiques. Dans cette interview, réalisée pour le site socialistworld.net (site du Comité pour une Internationale Ouvrière), Paul Murphy nous parle de cette vague d’arrestations qui a frappé le milieu des opposants à la taxe sur l’eau.

Plusieurs activistes ont été arrêtés dans le cadre de leur implication dans la campagne contre la nouvelle taxe sur l’eau qui vise à mettre fin à la gratuité de l’eau dans le pays. Pourquoi ne vous a-t-on pas simplement envoyé une citation à comparaître ?

La procédure normale est effectivement de contacter les témoins ou les suspects et de convenir d’un rendez-vous pour un interrogatoire. C’est en tout cas ce traitement qui a été appliqué aux politiciens corrompus et aux banquiers interrogés ces dernières années au cours des enquêtes liées à l’effondrement du système bancaire. Comparer les traitements réservés aux super-riches et aux activistes contre la taxe sur l’eau est extrêmement révélateur des véritables priorités de la classe dirigeante et de la nature de l’Etat. Récemment encore, il a été révélé que des milliards d’euros sont cachés en dépôt dans des comptes bancaires secrets suisses détenus par des citoyens irlandais, à la banque HSBC. Les autorités irlandaises ont décidé de ne pas poursuivre ces fraudeurs alors que les grands moyens ont été utilisés pour charger les manifestants opposés à la taxe sur l’eau.

Environ 100 agents de police ont arrêté une vingtaine de personnes pour avoir participé à une manifestation qui a bloqué la voiture de la vice-première ministre quelques heures, parmi lesquels trois élus de l’Anti-Austerity Alliance (AAA) et des militants locaux. La police est intervenue au domicile des militants, avant 7 heures du matin, les sortant de leurs lits pour les arrêter en face de leurs familles. Il s’agit clairement d’un acte politique destiné à criminaliser les manifestants et à décourager les gens de participer aux actions de protestation dans la période à venir. On a pu lire dans les médias que la police a l’intention de poursuivre les arrestations un certain temps. Parmi les personnes arrêtées, on trouve des adolescents de 14, 15 et 16 ans qui se préparaient à se rendre à l’école quand la police a débarqué chez eux. Cela instaure un climat de peur dans les quartiers où vivent ceux qui ont participé à la manifestation.

Quelles sont les accusations retenues contre eux ?

Les manifestants ont été arrêtés sous l’accusation de ‘‘séquestration’’. Il s’agit d’une accusation très grave qui revient quasiment au même qu’un enlèvement. La peine encourue peut atteindre les 15 ans de réclusion. S’ils s’appuient sur cela, ils n’iront nulle part. Mais ils peuvent encore faire appel à d’autres accusations comme infraction à l’ordre public.

Quel est le contexte politique derrière ces arrestations ?

Cette répression n’est pas arrivée par accident. La nouvelle taxe sur l’eau a conduit à une véritable explosion sociale ces derniers mois. En octobre, 100.000 personnes ont manifesté dans les rues de Dublin contre la taxe et d’autres manifestations de masse ont suivi en novembre et décembre. De très nombreux groupes locaux se sont organisés pour développer la campagne contre la taxe.

En avril, les premières factures doivent parvenir aux ménages. Nous les invitons à boycotter ces factures, à refuser de les payer. Un boycott de masse instaurerait une sérieuse pression sur le gouvernement. L’enjeu est sérieux, et le gouvernement le sait. Voilà la raison derrière ces arrestations : tenter d’endommager le mouvement.

Le Premier ministre irlandais, Enda Kenny, a déclaré que les actions de protestations concernent bien plus que la taxe sur l’eau. C’est au moins une chose sur laquelle nous pouvons être d’accord avec lui. Depuis 6 ans, une austérité des plus vicieuses a frappé le pays, imposée par les gouvernements irlandais successifs et par la Troïka. Les conditions de vie des travailleurs ont gravement été érodées. Les services publics ont été dévastés, les écoles et les hôpitaux sont en crise profonde. Le nombre de sans-abris atteint des records. Les plus vulnérables ont été les plus durement touchés, des milliers de personnes ont été plongées dans la pauvreté. La jeunesse a été poussée à émigrer à la recherche d’un meilleur avenir à un point inédit depuis la Grande Famine qui a touché le pays au milieu du 19ème siècle. Une gigantesque colère a ainsi été construite et la taxe sur l’eau, sans mauvais jeu de mot, a été la goutte qui a fait déborder le vase.

Ce mouvement est une menace majeure pour l’establishment politique pro-austérité. Le gouvernement tombera très certainement si cette taxe peut être vaincue. Il est crucial de complètement changer la situation pour rendre extrêmement difficile à tout autre gouvernement de poursuivre l’application des politiques d’austérité. La chute du gouvernement actuel constituera un atout majeur pour l’avenir en ayant donné confiance dans la résistance active contre l’austérité et dans la lutte pour un autre type de société, où les besoins de la population seraient prioritaires.

L’Irlande peut-elle rejoindre la Grèce et l’Espagne dans la lutte contre l’austérité ?

La presse internationale se fait l’écho de la fable selon laquelle l’Irlande serait la ‘‘succes story’’ de la Troïka. C’est ce que veulent nous faire croire la Commission européenne, le gouvernement irlandais et les gouvernements austéritaires européens. Ce n’est tout simplement pas le cas. L’économie irlandaise se trouve dans une situation très précaire et la dette connait un record. Le remboursement de la dette publique et des intérêts paralyse l’économie : 8 milliards d’euros y sont consacrés chaque année.

Parfois, on peut même entendre dans la presse internationale que les Irlandais se sont pliés de bonne grâce à la ‘‘médecine dure’’ de la Troïka. Encore une fois, c’est un mensonge. L’opposition à l’austérité a été massive mais, malheureusement, un mouvement de masse n’a jamais pris corps, en grande partie à cause du rôle de frein joué par les dirigeants syndicaux.

L’élection du gouvernement Syriza en Grèce et la croissance de la gauche dans les sondages en Espagne a donné un véritable coup de fouet au mouvement contre la taxe sur l’eau et contre l’austérité en Irlande. Toute cette idée selon laquelle il n’y aurait pas d’alternative à l’austérité a reçu une claque sévère.

Cela a ouvert un large débat au sein du mouvement contre la taxe sur l’eau au sujet de ce qui est possible à réaliser en termes d’alternative. Il est essentiel d’assurer que – à l’instar de ce qui s’est produit en Grèce et en Espagne – ce mouvement se traduise également politiquement. L’Anti Austerity Alliance veut relever ce défi politique en réunissant activistes locaux et militants syndicaux. Nous avons également appelé à ce que les divers groupes anti-taxe qui se sont développés à travers le pays considèrent également de présenter des candidats aux élections. Si cela se produit, l’opportunité d’une percée électorale importante serait réelle et cela représenterait un grand pas en avant dans la construction d’une voix politique pour la classe des travailleurs dans les années à venir.

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