Leçons à tirer du caractère et des limites du populisme de droite dans les gouvernements en Europe

Viktor Orbán a admis sa défaite aux élections parlementaires de Hongrie, mettant fin à la première – et la plus longue – « expérience » de populisme de droite de cette ère. Au moment de l’élection du 12 avril, Orbán était le dirigeant de l’Union européenne en place depuis le plus longtemps. Steve Bannon, le podcaster et ancien conseiller d’extrême droite de Trump, l’a déjà décrit comme « Trump avant Trump ». Beaucoup des politiques de Trump aux États-Unis, surtout de son second mandat, ont d’abord été mises en œuvre par Orbán (voir ici). Mais le soutien de populistes de droite, comme la visite à la veille des élections du vice-président des États-Unis JD Vance, n’ont pas eu de grand impact.
La défaite d’Orbán est de grande ampleur. Dans les listes des partis aux élections, son parti Union civique hongroise, appelée Fidesz, alliée au KDNP (Parti populaire démocrate-chrétien), a perdu plus de 800 000 voix par rapport aux élections de 2022, tombant de plus de 3 millions de votes à 2,2 millions. Au total, l’alliance Fidesz-KDNP a perdu 79 sièges sur les 199 du parlement. Et ce avec 80 % de participation, le taux le plus élevé de l’histoire de la démocratie capitaliste en Hongrie, instaurée en 1990 à la fin du régime de parti unique stalinien.
Le parti d’opposition Respect et liberté (Tisza), a obtenu une majorité écrasante de 136 sièges, soit plus de deux tiers des sièges du parlement, lui donnant le pouvoir de modifier la constitution. Cette position était celle d’Orbán pendant ses quatre mandats parlementaires. Il s’en est servi pour apporter des changements substanciels à l’État capitaliste hongrois et ses lois dans le but de construire une soi-disant « démocratie illibérale ». Cependant, Tisza a dépassé même le plus grand score de Fidesz-KDNP de plus de 50 000 voix. Après seize ans d’« Orbánisme » au pouvoir, le verdict est tombé : il a échoué à résoudre le moindre problème fondamental posé par le capitalisme post-stalinien en Hongrie.
Pourquoi Tisza ?
L’éviction d’Orbán est vue comme une victoire par des millions de Hongrois. Cela ressortait clairement des images de la soirée électorale à Budapest, où des gens célébraient et pleuraient de joie en regardant le discours de concession d’Orbán. Tisza a bénéficié d’une révolte électorale, motivée principalement mais en aucun cas exclusivement par les jeunes générations des villes. Malgré l’accroissement du revenu moyen et un déclin du chômage pendant le règne d’Orbán, une inflation cumulée de 57 % depuis la pandémie de Covid-19 a affaibli ou évincé une grande partie des acquis. Les scandales de corruption sont devenus de plus en plus fréquents et de plus en plus scandaleux à la fin de son règne, tandis que la richesse d’une partie de la société en lien avec le gouvernement a été exposée. Les services publics se sont fortement dégradés. Tout cela a amené une frustration et une colère convergeant vers Tisza qui apparaissait « nouveau ». Tisza s’est positionné fermement contre Orbán et Fidesz, mais aussi contre les partis d’opposition établis. La plupart de ses députés y seront pour la première fois.
Cependant, tandis que Tisza était une nouvelle option aux élections, et que ses députés y seront de nouvelles têtes, les politiques derrière Tisza n’ont rien de « neuf ». Péter Magyar, le dirigeant de Tisza, est un ancien politicien de Fidesz, et il contrôle étroitement Tisza. Le parti a été enregistré pour participer aux élections de 2022 par deux « entrepreneurs politiques » qui ont ensuite échoué à se présenter. Rangé dans un placard comme parti de secours, Magyar l’a récupéré pour participer aux élections européennes de 2024. Pendant celles-ci, Tisza a gagné près de 30 % des voix et sept sièges au Parlement européen, dont Magyar lui-même. (L’origine et la montée de Tisza sont analysées plus profondément dans notre article pré-élections.)
Le manifeste électoral de Tisza promettait une politique nationale ciblée sur la fin de la corruption, l’amélioration des services de santé, de l’éducation, des aides, de la protection de l’enfance et des transports. Cela incluait aussi des propositions sur un impôt sur la fortune et des baisses d’impôts pour les bas revenus. Cependant, c’est un projet de droite. Au mieux, un « Orbán allégé ». Magyar reprenait à son compte les discours anti-immigration de Fidesz. Il est resté muet sur les droits LGBTQ+ et n’a pas dit si son gouvernement mettrait fin aux lois anti-LGBTQ+. Dans le Parlement européen, Magyar et ses six autres eurodéputés font partie du Parti populaire européen, aux côtés des Républicains, de la CDU allemande, du Parti populaire autrichien et de la Forza Italia de Silvio Berlusconi – en d’autres termes les partis de droite traditionnelle d’Europe. La victoire écrasante de Tisza a résulté en un parlement dans lequel seulement trois partis sont représentés, tous de droite. En plus des parlementaires de Tisza, 56 sont de Fidesz et 6 sont du Mouvement Notre patrie (MHM), d’extrême droite. Quelles que soient ses postures actuelles, ce parlement sera un ennemi de la classe ouvrière.
Pourquoi Orbán a-t-il accepté sa défaite ?
L’émergence d’un populisme de droite dans le courant dominant des politiques capitalistes dans tant de pays a suscité des craintes dans la société, principalement chez les jeunes. En plus d’une rhétorique anti-démocratique et réactionnaire, quand ils sont au gouvernement, les populistes de droite introduisent des lois anti-démocratiques et attaquent les droits des minorités, par exemple les migrants et les LGBTQ+. Ils s’appuient pour cela, parfois brutalement, sur les forces répressives de l’État capitaliste. Beaucoup se demandent jusqu’où cela peut aller, se demandant si c’est la voie vers un gouvernement fasciste. Cette idée est activement poussée par des commentateurs capitalistes libéraux qui n’ont plus d’autre choix que d’exprimer leur surprise face à la faible réaction d’Orbán et sa volonté de céder le pouvoir. Ceux à gauche, dont certains qui se revendiquent marxistes, qui défendent l’idée que le populisme de droite est « un fascisme du 21e siècle », vont maintenant avoir du mal à expliquer ce qui s’est passé. C’est parce qu’ils ont remplacé l’analyse sérieuse des rapports de force entre classes sociales par la rhétorique des courants capitalistes populistes de droite dans chaque pays où ils ont gagné des soutiens.
Parmi les gouvernements capitalistes de toutes couleurs politiques, il y a une tendance croissante à réprimer et attaquer les droits démocratiques. Cela est souvent plus marqué sous les gouvernements populistes de droite : leurs dirigeants l’assument ouvertement, certains, comme Trump ou Orbán, allant jusqu’à revendiquer leur rôle d’« hommes forts ». Lorsqu’ils parlent de démocratie capitaliste et des droits démocratiques, ils emploient un vocabulaire politique en contradiction avec les notions habituelles – et profondément hypocrites – de libertés universelles et de droits humains universels utilisées par leurs adversaires libéraux capitalistes, voire par les conservateurs traditionnels, derrière lesquels les classes dirigeantes cachent depuis des décennies la dictature du capital. C’est un choix politique conscient, visant à accentuer l’écart entre les partis populistes de droite et l’« ancien » establishment politique.
Après sa victoire aux élections de 2018, Orbán a déclaré que « L’ère de la démocratie libérale est révolue », avant d’ajouter « Nous avons remplacé une démocratie libérale naufragée par une démocratie chrétienne du 21e siècle, qui garantit la liberté et la sécurité du peuple. » Les huit années de règne d’Orbán qui ont suivi, sans parler de son acceptation de la défaite électorale lors de ces élections, montrent que quelles que soient ses intentions, il ne proclamait pas la fin de la démocratie capitaliste. Cela ne signifiait évidemment pas que les droits démocratiques étaient « à l’abri » sous son régime. Durant ses seize années au pouvoir, ses gouvernements ont eu recours au charcutage électoral (découpage des circonscriptions en sa faveur), manipulé les institutions d’État, nommé des « loyalistes » à des postes publics clés et utilisé le droit et l’appareil répressif de l’État capitaliste pour intimider l’opposition et s’en prendre aux minorités. Mais comme le CIO l’a déjà souligné, le populisme de droite ne défend ni la destruction du mouvement ouvrier ni l’abolition des droits démocratiques et des gouvernements élus en général (voir ici). L’idée d’utiliser la majorité absolue de Fidesz pour remplacer la démocratie capitaliste par une dictature fasciste n’a jamais été évoquée, malgré l’opportunité formelle offerte par l’adoption d’une nouvelle constitution en 2011.
C’est surtout parce que le populisme de droite en Europe est avant tout un phénomène électoral. L’un des rôles que le populisme de droite tente de jouer à cette époque est de rallier une base sociale au capitalisme, base que les partis capitalistes traditionnels ont été incapables de maintenir. Pour y parvenir, ils font appel aux « valeurs » sociales et familiales conservatrices, au nationalisme et autres idées rétrogrades. En Hongrie, par exemple, Orbán a étendu le droit de vote à toutes les populations d’origine hongroise des pays voisins. Au moins au départ, ces groupes étaient plus enclins à voter pour le Fidesz-KDNP, qui se posait comme le « défenseur » des minorités ethniques hongroises. En parallèle, les populistes de droite se posent en opposition aux « élites » déconnectées, dont les partis de représentation traditionnels, donnant un certain débouché à la colère de classe au sein de la société. La puissance de certains ingrédients de ce cocktail réactionnaire varie de pays à pays selon le contexte national.
Mais les partis populistes de droite ne se livrent pas à des œuvres de charité au service de la classe capitaliste. Ils constituent également leur propre base électorale pour soustraire la gestion du capitalisme à ses représentants politiques traditionnels, les partis et les politiciens que les populistes de droite tiennent pour responsables de la crise du capitalisme. Un mandat électoral du « peuple » est considéré par les populistes de droite comme crucial pour leur légitimité en tant que véritables représentants de « la nation ». Cette légitimité électorale sert également de base sociale, bien que superficielle, qui leur permet de porter des coups plus décisifs à leurs rivaux capitalistes qu’ils ne le pourraient sans. Aussi odieuses soient-elles, les attaques contre les droits des minorités comme les migrants ou les personnes LGBTQ+ et la répression croissante des différents mouvements de protestation contre les gouvernements, sont utilisés pour rallier et consolider la « vraie nation » en tant que base sociale pour le capitalisme et base électorale du gouvernement populiste de droite en particulier, et non comme un pas vers l’abolition des droits démocratiques et des gouvernements élus en général. Le charcutage électoral et d’autres formes de manipulation électorale, comme l’intimidation et la répression, ont toujours été caractéristiques de la démocratie capitaliste. Cela se développe partout sous la pression de la crise du capitalisme et fait partie intégrante de la stratégie populiste de droite. Mais ses limites sont, pour le moment, bien définies par le niveau des rapports de force nationaux et mondiaux.
Quand il était dans l’opposition, Orbán a instrumentalisé le Fidesz pour lui donner un rôle de premier plan dans les manifestations antigouvernementales entre 2006 et 2010. Mais comme tous les politiciens populistes de droite, et plus généralement les politiciens capitalistes de toutes tendances idéologiques, il préfère que la politique se limite à un spectacle que seule l’élite politique est censée jouer. Si Orbán avait tenté de défier ce qui constituait clairement une révolte électorale décisive contre son pouvoir, il aurait provoqué une invasion de la scène par les manifestants – autrement dit, il aurait déclenché un mouvement de masse. C’est ce qui s’est produit en Corée du Sud en 2024, empêchant une tentative de coup d’État militaire. En Hongrie, plus de 200 000 personnes ont participé à la Marche des fiertés de Budapest en juin 2025, malgré son interdiction par le gouvernement d’Orbán. Cette désobéissance civile massive n’aurait été rien comparée à la réaction qu’aurait entraînée toute tentative de contestation des résultats électoraux. Tout mouvement de masse est susceptible de menacer la stabilité du capitalisme, la richesse et le pouvoir de la classe dirigeante. En Hongrie, cela aurait inclus Orbán et sa clique. Orbán a reconnu sa défaite avant même la fin du dépouillement. Dans un bref discours, il a déclaré avoir déjà félicité le vainqueur et a assuré à l’assistance que « …quel que soit le résultat, nous servirons également notre pays et la nation hongroise depuis l’opposition. »
Cependant, le CIO a mis en garde contre une « zone grise » qui relie les partis populistes de droite aux groupes d’extrême droite et fascistes. Ces derniers structurent leurs organisations dans l’optique de mener, à terme, une « bataille pour les rues » par les mobilisations de masse et la création de branches armées. Encouragés par la progression du soutien électoral aux partis populistes de droite, ces groupes peuvent amener une recrudescence de la violence politique et des attaques contre les minorités. L’équilibre entre le courant dominant populiste de droite et cette frange d’extrême droite est susceptible d’évoluer à l’avenir, à mesure que la crise du capitalisme s’aggrave et que la lutte des classes s’intensifie. Dans les années 1920 et 1930, les politiciens capitalistes de tous bords ont servi de marchepied à la formation de gouvernements fascistes quand l’alternative était le renversement du capitalisme par la classe ouvrière révolutionnaire. Mais les rapports de force ne sont plus les mêmes en Europe aujourd’hui.
Seize années d’orbánisme confirment l’analyse du CIO selon laquelle un gouvernement populiste de droite n’implique pas encore une transformation qualitative de la forme du pouvoir capitaliste comme le font les régimes fascistes ou les dictatures bonapartistes policières ou militaires. Cependant, les marxistes ne raisonnent pas en catégories rigides et figées. Il y a des éléments de bonapartisme dans toute démocratie capitaliste. Ces éléments peuvent se renforcer, donnant naissance à des régimes de bonapartisme parlementaires ou présidentiels. Dans ces régimes, la répression joue un rôle plus important, les droits démocratiques sont plus restreints, et les institutions de la démocratie bourgeoise sont de plus en plus marginalisées, subordonnées ou neutralisées. Orbán a considérablement avancé sur cette voie durant ses seize années au pouvoir.
Le capitalisme hongrois
Pendant la transition du stalinisme au capitalisme, la seule voie possible pour l’élite hongroise était l’intégration à l’ordre mondial unipolaire dominé par les États-Unis. Cela impliquait d’adhérer à l’Union européenne et à l’OTAN. En contrepartie, une classe capitaliste hongroise devait se développer, accumulant suffisamment de richesses pour acheter la paix sociale dans le nouveau système capitaliste, grâce à une amélioration du niveau de vie et à d’autres concessions à la classe ouvrière. Cette stratégie s’est heurtée à la crise économique mondiale de 2007-2009, qui a durement frappé l’Europe de l’Est. C’est dans ce contexte qu’Orbán et le Fidesz sont revenus au pouvoir en 2010 après huit ans dans l’opposition. Cependant, de profondes frustrations existaient déjà au sein de cette nouvelle petite classe capitaliste et parmi les groupes qui aspiraient à l’intégrer. La part importante de propriété étrangère dans les anciennes industries d’État ayant résulté de l’intégration aux marchés européens donnait à ces couches sociales le sentiment d’avoir été lésées. Cela a été renforcé par la crise de 2007-2009, qui a contraint le capitalisme hongrois à se tourner vers l’Union européenne et le FMI pour s’en sortir, au prix de conditions.
Face à ces frustrations, Orbán a mis en œuvre une nouvelle politique visant à renforcer et à étendre la classe capitaliste hongroise. Fidèlement à la tradition, le contrôle de l’État capitaliste était le seul levier à sa disposition. Dans des secteurs clés, la propriété étrangère a été supplantée par la propriété hongroise. Les multinationales autorisées à opérer en Hongrie étaient tenues de conclure des accords secrets avec le gouvernement. Beaucoup des modifications apportées par Orbán à l’État capitaliste et à sa législation visaient à faciliter ce « projet de classe ». C’est ce que les classes dirigeantes dominantes de l’UE contestent le plus dans l’« orbánisme » : l’utilisation de versions modernes de politiques qu’elles ont elles-mêmes employées pour bâtir leur richesse et leur pouvoir. Les règles de l’UE étant conçues pour défendre ceux qui sont déjà établis, beaucoup de politiques d’Orbán ont contourné, voire enfreint, les règles et les lois européennes, ce qui a été dénoncé hypocritement comme du « capitalisme de connivence ».
Pour contourner cet obstacle, Orbán a privilégié l’accès aux marchés hors UE. De nouvelles possibilités se sont ouvertes pour cela dans le monde de plus en plus multipolaire qui se forme depuis la crise de 2007-2009. Orbán a tenté de s’appuyer sur un impérialisme russe de plus en plus affirmé contre « Bruxelles ». Ses gouvernements se sont également rapprochés de la Chine, la Hongrie devenant le premier État membre de l’UE à adhérer à la nouvelle route de la soie en 2015. Cependant, la classe capitaliste hongroise est trop faible pour maintenir indéfiniment un tel équilibre. L’invasion de l’Ukraine par le régime de Poutine en 2022 a exacerbé les tensions entre le gouvernement d’Orbán et l’UE, qui a de plus en plus gelé le versement de « fonds de développement », qui constituent une source majeure d’investissements et de profits pour les capitalistes. Entre 2013 et 2020, ils représentaient 4 à 6 % du PIB hongrois chaque année. Orbán a néanmoins durci sa position, bloquant l’aide européenne au régime ukrainien de Zelensky et s’opposant à de nouvelles sanctions contre la Russie. Cette position a creusé les divisions avec la classe dirigeante hongroise. Dans ce contexte, Magyar a placé le rapprochement avec le capitalisme européen au cœur de sa campagne.
Seize années d’« orbánisme » ont renforcé le poids du capital national en Hongrie, mais n’ont pas fondamentalement amélioré la position de la classe capitaliste hongroise dans le monde. Elle n’est pas plus en mesure de mener une politique « indépendante » à l’échelle mondiale qu’il y a seize ans. En ce sens, l’orbánisme a également échoué pour la classe capitaliste. En 2024, la Hongrie ne représentait encore que 1,15 % du PIB de l’UE et elle demeure fortement dépendante des marchés européens, notamment de l’Allemagne, pour ses exportations. Le fait qu’Orbán n’ait jamais entrepris de démarches sérieuses en vue d’un retrait de l’UE (ou de l’OTAN), malgré ses attaques constantes contre « Bruxelles » durant son mandat, souligne le manque d’alternatives pour la classe capitaliste hongroise. La promesse de Magyar d’améliorer les relations avec l’UE et l’OTAN laisse penser qu’une partie de la nouvelle classe capitaliste « orbánite » partage ce constat et conclut que l’orbánisme a atteint ses limites. Encaisser immédiatement ses gains est désormais probablement l’option la plus prudente.
Cela ne signifie pas que la classe capitaliste hongroise capitulera entièrement devant « Bruxelles » sous un gouvernement Tisza. Les temps ont changé. La crise du capitalisme européen est entrée dans une phase qualitativement nouvelle. La priorité du nouveau gouvernement sera de débloquer les fonds européens gelés, mais cela n’exclut pas de continuer à renforcer les liens avec la Chine et la Russie, d’autant plus que la Hongrie reste dépendante des importations de pétrole et de gaz russes. Magyar a déjà déclaré s’opposer à toute adhésion rapide de l’Ukraine à l’UE, ce qui satisfera le gouvernement Poutine, même s’il fait mine d’ignorer la perte de son allié, Orbán.
Que va-t-il se passer ensuite ?
À court terme, la défaite d’Orbán renforce les programmes de militarisation des classes dirigeantes européennes pro-guerre et leur détermination à mener une guerre en Ukraine contre l’impérialisme russe. Il est peu probable que Magyar poursuive la politique d’Orbán qui consiste à retarder et à opposer son veto à l’aide militaire à l’Ukraine ou à imposer des sanctions supplémentaires à la Russie. Cela ne signifiait pas pour autant qu’Orbán était le « candidat de la paix », malgré ses tentatives de se présenter comme tel durant la campagne électorale, en jouant cyniquement sur les craintes légitimes de la société hongroise. La politique d’Orbán concernant la guerre en Ukraine équivalait à un chèque en blanc pour la guerre de conquête territoriale de l’impérialisme russe et à la reconnaissance de son droit à annexer des territoires par la force. Ce n’est pas une politique de paix.
Nous traversons une ère de crise de représentation de la démocratie capitaliste. L’orbánisme était à la fois un produit de cette crise et, durant ses seize années au pouvoir, un accélérateur de celle-ci. L’une des fonctions de la démocratie capitaliste, outre l’apaisement des tensions entre les classes, est de permettre la médiation des désaccords entre les différentes ailes de la classe capitaliste. L’un des moyens d’y parvenir est de changer des gouvernements à la suite d’élections. En période de stabilité capitaliste relative, c’était une tâche technique relativement simple, régie par des règles que tous les partis politiques respectaient, et facilitée par un corps de technocrates capitalistes professionnels. Ce système se dégrade de plus en plus et changer de gouvernement devient un processus de plus en plus complexe et conflictuel. Plutôt que d’apaiser la colère des classes et de réduire les tensions sociales, de nos jours, un changement gouvernemental peut ouvrir la voie à de nouvelles crises politiques et constitutionnelles. Ce n’est qu’une seule des façons dont le populisme de droite peut être source d’instabilité du point de vue de la classe capitaliste. Cela accentue aussi la polarisation dans la société, alimentant la difficulté à établir une domination capitaliste stable.
La Pologne est un autre pays anciennement stalinien qui fait aujourd’hui partie de l’UE et a vu un gouvernement populiste de droite arriver et repartir. Le parti Droit et Justice (PiS), également populiste de droite, a gouverné pendant deux mandats, de 2015 à 2023. Comme Orbán, il a profondément transformé l’État capitaliste et sa législation avant de quitter le pouvoir. Cependant, la coalition de partis capitalistes qui a succédé au PiS n’a pas obtenu la majorité absolue et n’avait pas le pouvoir légal de destituer les fidèles du PiS des postes clés de l’État. De plus, le PiS conservait la présidence et son droit de veto. Sa volonté d’utiliser ces positions pour paralyser le nouveau gouvernement a engendré une impasse politique. La désillusion rapide envers le nouveau gouvernement a permis au PiS de conserver la présidence pour cinq années supplémentaires lors des élections de 2025. Le pays se trouve ainsi au bord d’une crise politique, voire constitutionnelle.
En Hongrie, Magyar a déjà appelé les responsables de Fidesz occupant des postes clés au sein de l’État capitaliste – notamment les plus hautes juridictions, le parquet, les autorités de contrôle des finances, de la concurrence et des médias, ainsi que la présidence – à démissionner avant la fin de leur mandat. On ignore s’ils suivront cet appel. Le Fidesz a quitté le pouvoir, mais il pourrait ne pas souhaiter renoncer à l’ensemble des rênes du pouvoir qu’il a rassemblées, surtout dans l’éventualité d’une campagne anticorruption donnant lieu à des poursuites judiciaires. S’ils ne démissionnent pas, Magyar sera confronté à un dilemme : accepter une certaine impasse politique ou utiliser sa majorité absolue pour faire adopter des réformes constitutionnelles permettant leur destitution. Or, ce « majoritarisme » est précisément le « crime » dont Magyar accuse Orbán ! Dans tous les cas de figure, la classe dirigeante hongroise a peu de chances d’éviter une crise politique ou constitutionnelle, héritage d’un gouvernement populiste de droite. Comme nous l’avons souligné à propos des États-Unis (voir ici), à notre époque, le contrôle de l’État capitaliste – le comité exécutif de la classe dirigeante – est disputé entre ses différentes ailes d’une manière inédite depuis des générations. Il s’agit là d’une autre source potentielle d’instabilité majeure pour le capitalisme. L’agitation sociale provoquée par les crises politiques et constitutionnelles – autrement dit, les divisions au sein de la classe dirigeante – alimente la lutte des classes et peut ouvrir la voie à des mouvements de masse, voire à des révolutions.
Pour une lutte politique indépendante de la classe ouvrière
En Hongrie comme ailleurs, la classe ouvrière et les classes moyennes sont à nouveau insatisfaites, frustrées et bouillonnantes de colère. Le même sentiment qui a porté Orbán et le Fidesz au pouvoir les en a aujourd’hui chassés. Péter Magyar et Tisza n’échapperont pas non plus à cette colère lorsque leurs politiques pro-capitalistes mèneront inévitablement à la déception. La confiance dans les partis politiques capitalistes et les institutions du pouvoir politique capitaliste a été ébranlée partout. En Hongrie et dans d’autres pays anciennement staliniens, ces partis et institutions ont été mis en place à une époque encore vivante dans les mémoires, leurs racines sociales étant donc moins profondes que dans bien d’autres pays capitalistes. C’est le soutien apporté au système du profit par les classes capitalistes européennes les plus puissantes, qui dominent l’UE, qui a permis l’émergence et continue d’assurer la pérennité du capitalisme hongrois.
Le principal facteur qui maintient ce système en vie est l’immense vide politique qu’un parti politique ouvrier de masse indépendant pourrait combler. La défense des droits démocratiques contre les populistes de droite et autres forces politiques réactionnaires pro-capitalistes susceptibles de prospérer dans leur sillage est cruciale aujourd’hui. Mais cette lutte doit être menée sous la direction de la classe ouvrière, indépendante de toute aile de la classe dirigeante. Seule une alternative politique de classe pourra résoudre la crise du capitalisme dans les intérêts de la majorité de la société. Cela requiert un programme pour remplacer le capitalisme par un socialisme démocratique sous contrôle de la classe ouvrière.
La classe capitaliste dirigeante est confrontée à un dilemme constant : comment une infime minorité exploiteuse peut-elle obtenir l’acquiescement de la majorité exploitée à sa domination ? Le contrôle de l’État à lui seul, avec son appareil répressif – lois, tribunaux, police et armée –, bien que puissant, ne suffit pas. La classe capitaliste ne peut gouverner un seul jour sans se constituer un appui social, un point d’appui, au sein de la société, parmi les classes moyennes et certaines franges de la classe ouvrière et des plus démunis. Pour ce faire, elle doit cependant constamment manœuvrer pour maintenir un équilibre. Les intérêts de la classe capitaliste et des classes moyennes ne coïncident pas pleinement, et ceux de la classe capitaliste et de la classe ouvrière s’opposent de manière fondamentale. Ces contradictions de classe sont le moteur de la lutte des classes. La classe ouvrière joue un rôle essentiel dans l’économie capitaliste : elle produit la richesse et assure le fonctionnement de la société. Dans les pays capitalistes avancés, elle représente une écrasante majorité de la population. Toutefois, sans organisation politique indépendante, sans direction et sans programme définissant clairement ses intérêts de classe – un programme socialiste –, la classe ouvrière est, comme l’expliquait Karl Marx, une « matière première à exploiter ». Le fait que cette organisation soit faible, voire inexistante, dans la plupart des pays à ce stade constitue le principal atout des classes capitalistes.
Dans la lutte des classes, les rapports de force fluctuent constamment, favorisant ou désavantageant l’une ou l’autre des classes en présence. Ce phénomène s’explique par les méthodes et tactiques employées pour défendre les intérêts des différentes classes, leur niveau d’organisation, les politiciens et partis utilisés comme instruments, les victoires et les défaites, le gain ou la perte de confiance qui en résulte pour telle ou telle classe, etc. Tous ces éléments constituent le cœur même de la vie politique. À partir de là, les marxistes s’efforcent d’évaluer le rapport de forces entre les classes. Cette évaluation oriente nos propositions à la classe ouvrière à chaque étape, afin qu’elle puisse consolider sa position et défendre ses intérêts, dans le but ultime de renverser le capitalisme et d’instaurer une société socialiste. Aider la classe ouvrière à résoudre ce problème est la tâche primordiale des révolutionnaires de notre époque.
