Il y a 90 ans, dans un contexte de crise mondiale du capitalisme et de montée des tensions entre impérialistes qui conduiront à l’arrivée du fascisme en Europe et de la Seconde guerre mondiale, se déroulaient en France des grèves d’une ampleur sans précédent, avec occupations d’usines qui suivaient la victoire électorale du Front populaire. Quelles leçons pouvons-nous en tirer pour aujourd’hui ?
Les différences entre front unique et front populaire
La première différence c’est que le front populaire comporte en son sein des éléments de la bourgeoisie elle-même, ou certains de ses fervents défenseurs (le parti radical en 36, le PS en 2024). Il est donc impossible qu’un front populaire défende les intérêts de la classe ouvrière et de la jeunesse. Le front unique est au contraire une alliance exclusivement ouvrière, composée de partis, de syndicats et d’associations de travailleurs.
La deuxième est que le front populaire se limite de fait à l’aspect électoral, tandis que le front unique est un programme d’action et donc appelle à des grèves et mobilisations, sans se fermer à la question des élections s’il y en a.
Enfin, la question du programme dans ce genre d’alliance est primordiale. Dans le front populaire, puisque c’est une alliance électorale avec une partie de la bourgeoisie, les revendications ouvrières telles que l’expropriation et la nationalisation de secteurs clés de l’économie sont retirées, pour ne pas effrayer la bourgeoisie. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé avec les 150 mesures du NFP, où les nationalisations n’étaient pas alors qu’elles sont dans le programme de LFI.
Le Front populaire est une coalition électorale de partis politiques réalisée par les directions qui intègre des forces bourgeoises. De ce fait le programme est limité pour ne pas effrayer les éléments bourgeois de la coalition : les mesures ouvrières telles que l’expropriation des capitalistes et la nationalisation des secteurs clés de l’économie disparaissent du programme. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé avec les 150 mesures du NFP, où les nationalisations n’étaient pas alors qu’elles sont dans le programme de LFI. Trotsky parle du Front populaire comme une alliance où la gauche fournit les troupes et la bourgeoisie le programme.
Le Front unique ouvrier, a contrario, est une alliance qui regroupe exclusivement des forces du mouvement ouvrier : partis, syndicats, associations de travailleurs et travailleuses qui, sans rejeté la question électorale, se constitue de la base jusqu’aux directions autour d’un programme d’action en ayant pour moyen d’organiser les travailleurs dans la lutte et la grève. Les objectifs étant de renforcer les luttes par l’unité d’action et de permettre à la classe ouvrière de faire des pas vers le renversement du capitalisme grâce à l’auto-organisation.
« Marcher séparément, frapper ensemble »
La phrase qui résume la tactique de front unique est « Marcher séparément, frapper ensemble », ce qui signifie que chacun garde son programme et la liberté de critique des autres courants ou de l’alliance, mais en appelant ensemble aux mêmes actions dans le but de renforcer notre classe face à la bourgeoisie. C’est une tactique qui permet de répondre à l’élan instinctif des travailleurs à l’unité. Frapper ensemble permet de remporter des victoires immédiates (augmentations de salaires, d’embauches, contre les licenciements, etc.) qui renforcent la combativité et démontrent la puissance de l’action collective.
En tant que révolutionnaires, nous devons militer là où les travailleurs sont. On ne peut pas se permettre de tourner le dos à des formations politiques sous prétexte qu’elles seraient réformistes. Les masses ont tendance à nourrir des espoirs envers ces coalitions, et c’est dans la pratique qu’elles pourront distinguer leurs véritables alliés.
Des fronts populaires limités par nature
En 2024, le Nouveau Front Populaire (NFP), cette union pour faire face au RN et à Macron a été saluée par une partie des travailleurs, malgré la présence du PS. Beaucoup en ont marre de la division et l’opportunisme qui gangrènent la majorité des partis. C’est pour cela que la Gauche Révolutionnaire, au moment de la création du NFP, en appelait à l’importance du programme et de construire un nouveau parti des travailleurs qui défende nos intérêts et serve à nous regrouper, tout en rappelant le caractère bourgeois du PS.
Le front populaire de 36 a servi à sauver la bourgeoisie de l’époque d’une révolution prolétarienne. Le rapport de force que la grève générale de mai et juin 1936 a instauré était tel qu’il a fallu qu’elle cède une réduction du temps de travail avec la semaine de 40h et des congés payés ! Les grèves avec occupations d’usines montraient aux travailleurs qu’ils pouvaient décider et gérer eux-mêmes la production et donc l’économie du pays. Face à cela, la bourgeoisie et ses alliés ont tout mis en œuvre pour calmer cet incendie. Les accords de Matignon ont servi à apaiser en cédant aux revendications, avec l’objectif de les récupérer plus tard (c’est d’ailleurs ce qui est arrivé au 40h qui n’ont pas tenues).

manifestent avec le mot d’ordre : « Contre la menace fasciste et pour les
libertés politiques ». Le 7 février s’était déroulée une manifestation de
40 000 personnes et des émeutes d’extrême droite. C’était un symptôme
de la montée du fascisme en France tout comme en Europe ; et cela a servi
d’argument à la création du Front populaire, « pour mener une politique
plus à gauche et pour faire face au péril fasciste ». Or c’était précisément
un front unique qu’il fallait dans cette situation ! Une alliance électorale
ne sera jamais un renfort efficace et suffisant face au fascisme.
Besoin urgent d’unir notre camp
En 1936 la situation était différente d’aujourd’hui, dans la mesure où c’était une situation pré-révolutionnaire : il aurait « suffit » que le prolétariat soit organisé dans un parti révolutionnaire doté d’un programme solide et socialiste pour prendre le pouvoir.
Nous sommes aujourd’hui dans un rapport de force moins favorable, une contre-révolution sociale menée par la bourgeoisie et les gouvernements à son service. Des éléments de luttes et de résistance existent mais pour le moment restent défensifs et restreints.
Pour les révolutionnaires et les militants sincères, la question centrale est de faire progresser la situation à notre avantage, de renforcer notre classe en termes de conscience et de niveau d’organisation. Nous devons passer un cap qualitatif dans les luttes et c’est pour cela que la tactique de front unique est aujourd’hui appropriée. Cela passe par l’interpellation de la FI, la lutte pour des syndicats combatifs et des appels à des mobilisations et campagnes dans l’intérêt des travailleurs (pour des augmentations de salaires et des embauches, contre le racisme, les coupes dans les services publics, les licenciements, etc.)
Nous devons aujourd’hui à la fois nous battre pour gagner des batailles et ainsi redonner confiance aux travailleurs en leurs propres forces et démontrer l’utilité des luttes, mais aussi construire ce parti révolutionnaire qui sera un élément indispensable à la victoire du socialisme et de notre camp dans une situation révolutionnaire face à la bourgeoisie. C’est à ces tâches que nous devons nous atteler dès maintenant.
Par Elemiah, article paru en version courte dans L’Égalité n°235
