Mai-juin 1936 : les usines aux travailleurs, un avant-goût de démocratie socialiste

Au printemps 1936, la France bascule. La victoire du Front populaire aux élections législatives des 26 avril et 3 mai déclenche une onde de choc dans la classe ouvrière, mais ce ne sont pas les urnes qui transforment les rapports de force : c’est la grève générale.

Dès le 11 mai, les ouvriers du Havre et de Toulouse cessent le travail et occupent leurs ateliers ; à partir du 26 mai, le mouvement se généralise dans toute la métallurgie parisienne, puis se propage à l’ensemble des secteurs. En quelques semaines, ce sont 3,5 millions de grévistes qui paralysent l’économie française, sans qu’aucune consigne centrale de la CGT ou des partis ne l’ait véritablement déclenchée ni organisée. Cette spontanéité massive est précisément ce qui rend le mouvement de mai-juin 1936 si révélateur : il montre une classe ouvrière capable d’agir d’elle-même, de façon indépendante.

Comités de grève : l’auto-organisation à l’œuvre

Le trait le plus remarquable du mouvement n’est pas seulement l’ampleur de la grève, mais sa discipline et son organisation internes. Dans les trois quarts des entreprises occupées, des comités de grève prennent en charge l’ensemble de la vie collective à l’intérieur de l’usine : sécurité, ravitaillement, entretien des machines, relations avec l’extérieur. Ce sont ces comités qui décident — non les bureaucraties syndicales. Les travailleurs organisent les tours de garde, les repas, les nuits sur les chaînes de montage, les bals et les spectacles dans les cours d’usine ; ils délibèrent et votent sur la conduite à tenir face au patronat. Pour la première fois depuis des générations, les exploités exercent un contrôle réel, pratique, quotidien sur l’espace de production qui est pourtant la propriété juridique du capital.

Un embryon de pouvoir ouvrier

Cette situation instaure un embryon de double pouvoir. D’un côté, l’État bourgeois et le gouvernement Blum, officiellement au pouvoir depuis le 4 juin, s’efforcent de gérer la crise en arbitrant entre le patronat et les syndicats — aboutissant aux accords de Matignon du 8 juin. De l’autre, dans des centaines d’usines, ce sont les travailleurs qui exercent l’autorité réelle : les patrons ne peuvent plus entrer librement dans « leurs » locaux, les décisions de production sont suspendues, et le rapport de force est momentanément inversé. Le double pouvoir de juin 1936 n’atteint pas la maturité des soviets de 1917 — les comités restent centrés sur la grève, sans aspirer explicitement à la conquête de l’État — mais il en constitue un avant-goût concret et massif. C’est une situation où deux logiques s’affrontent : celle du capital, représentée par l’État et le patronat, et celle du travail, incarnée dans l’auto-organisation ouvrière.

Un avant-goût de démocratie socialiste

C’est dans ce contexte que mai-juin 1936 répond, en actes, à la question : c’est quoi une vraie démocratie ? Non pas le droit de voter tous les quatre ou cinq ans pour déléguer le pouvoir à des représentants, mais la capacité de décider collectivement, directement, sur les conditions réelles de sa vie et de son travail. Pendant quelques semaines, des millions de travailleurs expérimentent une forme embryonnaire de démocratie socialiste : assemblées, mandats révocables, décisions prises à la base. Les accords de Matignon arrachent des conquêtes matérielles considérables — augmentations de salaires de 7 à 15%, semaine de 40 heures, deux semaines de congés payés, délégués du personnel élus — mais ces acquis ne tombent pas du bon vouloir du gouvernement : ils sont le produit direct de la pression de la grève générale. La démocratie parlementaire avait élu Blum ; la démocratie ouvrière avait, elle, transformé les rapports de force réels.

Pour une véritable démocratie, le pouvoir aux travailleurs !

L’expérience de 1936 révèle aussi, par ses limites, une vérité stratégique fondamentale. Le mouvement se referme : les syndicats acceptent la reprise du travail après Matignon, l’État bourgeois n’est pas renversé, la propriété capitaliste reste intacte. Et dès l’automne, le patronat contre-attaque : contournement des 40 heures, pressions sur les délégués, offensive idéologique. Les acquis arrachés en juin sont grignotés les uns après les autres dans les années suivantes. La leçon est claire : tant que l’exploitation subsiste — c’est-à-dire tant que la propriété privée des moyens de production reste entre les mains d’une minorité — aucune conquête démocratique n’est définitivement assurée. Une vraie démocratie, durable et irréversible, suppose que les travailleurs eux-mêmes contrôlent les outils de production, l’économie, et in fine l’État. Mai-juin 1936 n’a pas accompli cette révolution, mais il en a tracé, le temps d’un printemps, le chemin.

Par Léon R., article paru dans L’Égalité n°235

Déguisements et sketches lors des grèves dans une cour d’usine. Un
homme tient un panneau « Ce que nous ne voulons plus voir », et un
homme, « Le capital », tient en laisse un camarade, « La misère »