Contre l’extrême droite et les attaques racistes, des milliers de travailleurs et de jeunes se rassemblent à Belfast

En quelques jours, la ville de Belfast a été secouée par la violence raciste et les pogroms contre les minorités ethniques. L’écrasante majorité de la classe ouvrière au nord est révoltée par ces événements. Beaucoup de personnes plus âgées en Irlande du Nord auront tremblé face aux scènes rappelant la violence sectaire du passé.

Rassemblement du 13 juin contre les attaques racistes, Belfast
(photo : Militant Left)

Article paru le 18 juin sur socialistworld.net, le site de notre Internationale (Comité pour une Internationale Ouvrière)

Pourtant, la semaine dernière, les organisations communautaires et groupes antiracistes ont organisé une résistance importante et courageuse. Le mouvement ouvrier organisé, à travers les syndicats, a joué un rôle majeur.

Un rassemblement ouvrier antiraciste s’est tenu le vendredi 12 juin, à l’extérieur de l’hôpital Royal Victoria, dans Belfast-Ouest. Ce rassemblement a été initié par le plus grand syndicat d’Irlande du Nord, le Northern Ireland Public Service Alliance (NIPSA, alliance des services publics d’Irlande du Nord). Les services de santé d’Irlande du Nord dépendent des travailleurs immigrés. La semaine dernière, des syndicats ont rapporté que des infirmières ont dû prendre la fuite face à des bandes violentes, à la sortie des hôpitaux. D’autres travailleurs ont aussi été visés. Un conducteur de bus syndiqué a été forcé de quitter son véhicule par des assaillants racistes.

Samedi 13 juin, des milliers de personnes se sont rassemblées à l’extérieur de la mairie de Belfast pour condamner la violence raciste et les attaques contre les minorités ethniques. Une autre manifestation antiraciste a eu lieu à Derry. La secrétaire générale de la NIPSA, Carmel Gates, s’exprimant au podium de Belfast pour le Congrès irlandais des syndicats (ICTU), mettait en garde l’extrême droite : le mouvement ouvrier organisé ne laissera aucune place aux tentatives de diviser la société. Comme Carmel l’a souligné, l’Irlande du Nord a traversé des décennies de divisions sectaires et de tueries, et elle ne se laissera pas entraîner à nouveau dans un conflit plus large à cause des organisations d’extrême droite, et par les bandes racistes et leurs soutiens milliardaires.

Un autre intervenant à la mairie, Padraig Mulholland, secrétaire général adjoint de la NIPSA et soutien de Militant Left (organisation sœur de la Gauche Révolutionnaire en Irlande), a rappelé comment la classe ouvrière organisée avait agi contre les attaques sectaires dans le passé. Il a demandé à la foule de soutenir la démarche de la NIPSA auprès de l’ICTU : si les pogroms racistes et les attaques contre les syndicalistes continuent, la ville sera à l’arrêt. Des milliers de poings serrés et de mains se sont élevés parmi les manifestants.

Plus tôt dans la semaine, une attaque brutale au couteau dans Belfast-Nord a été filmée et diffusée largement. L’assaillant supposé est d’origine soudanaise et la victime, Stephen Ogilvie, est un homme de Belfast. Il a probablement été sauvé par la réaction de passants, dont Maitiu Mág Tighearnán, qui ont plaqué l’assaillant et l’ont repoussé à l’aide d’une crosse de hurling. Malgré les appels au calme de la famille de Stephen Ogilvie et de Maitiu Mág Tighearnán, la vidéo a vite été récupérée par des racistes et des politiciens populistes de droite et d’extrême droite. Certains politiciens locaux, commentateurs sectaires et soi-disant « dirigeants de communauté » ont aussi attisé les sentiments anti-immigrants. Le nouveau trillionnaire Elon Musk a aussi mis de l’huile sur le feu des violences racistes à Belfast avec ses posts sur les réseaux sociaux.

La « liste de cibles » de l’extrême droite

Il a été rapporté que l’extrême droite et les racistes ont dressé depuis quelques mois une « liste de cibles », avec des adresses de travailleurs immigrés et de réfugiés, dans le but de les attaquer. De ce fait, l’attaque brutale au couteau à Belfast-Nord a simplement été utilisée comme prétexte et justification pour lancer des attaques indiscriminées contre n’importe qui issu de minorités ethniques, ou contre des personnes de couleur.

Les mêmes groupes de droite et organisations racistes organisant des pogroms n’ont rien à dire à propos de l’horrible meurtre au couteau de Natalie McNally en 2022 en Irlande du Nord. Son meurtrier a été condamné la semaine dernière pour, selon les mots du juge, « une attaque brutale et frénétique impliquant l’utilisation d’un couteau ». Comme l’a observé le frère de Natalie McNally, cela n’a pas « mené au même niveau de colère et de mobilisation dans les rues ». Comme les meurtres des 30 femmes tuées en Irlande du Nord depuis 2020.

Clairement, l’extrême droite n’est pas intéressée par les problèmes de violence criminelle dans les quartiers ouvriers, ou par le niveau élevé de violence misogyne en Irlande du Nord. Ils ne cherchent que des moyens de justifier leur programme raciste.

Des appels à descendre dans la rue ont été diffusés par les réseaux sociaux d’extrême droite. Pendant deux jours, des gangs de jeunes, vêtus de noir et masqués, ont sillonné les rues de Belfast, terrorisant les travailleurs et les communautés d’immigrés. Des maisons d’immigrés ont été attaquées et incendiées. Des familles immigrées ont dû fuir pour échapper aux attaques. Des enfants d’immigrés ont eu trop peur pour se rendre à l’école. Des « checkpoints » routiers ont été mis en place par des gangs racistes afin d’identifier des minorités ethniques. Des gens nés en Irlande du Nord ont aussi été pris dans ce carnage indiscriminé et certains ont perdu leurs habitations.

Dans le même temps, beaucoup de communautés ouvrières ont contacté des immigrés terrorisés vivant dans leurs quartiers pour leur offrir un refuge et leur apporter de la nourriture. Des travailleurs ont proposé à leurs collègues immigrés de les amener au travail pour limiter les risques d’attaques.

Même si le nombre de personnes impliquées dans les émeutes racistes était relativement faible, surtout en comparaison des émeutes ayant eu lieu à l’apogée du conflit du nord (appelé par euphémisme « les Troubles »), la terreur instaurée a amené le centre-ville commercial de Belfast à fermer plus tôt en semaine. Beaucoup de monde a débauché plus tôt, et beaucoup d’autres sont simplement restés cloîtrés dans leurs habitations. Cela rappelle les pires années du conflit nord-irlandais, quand les tensions sectaires, la répression d’État et les actions atroces des gangs sectaires meurtriers ont transformé le centre-ville de Belfast en ville fantôme.

Le rôle de la police

Beaucoup de gens remettent en question le rôle des services de police d’Irlande du Nord (PSNI), étant donné qu’un groupe de surveillance a averti la police pendant plusieurs mois que des réseaux d’extrême droite faisaient circuler une liste d’adresses de logements de migrants. Le groupe a même transmis une copie de la « liste de cibles » à la police en janvier 2026.

Cela ne fait que souligner, une fois de plus, que les immigrés et les réfugiés, et la classe ouvrière en général, ne peuvent pas compter sur les forces d’État pour les protéger contre les racistes et l’extrême droite, ou les attaques sectaires. Seule la solidarité ouvrière et les actions collectives peuvent défendre les communautés ouvrières et mettre fin aux attaques d’extrême droite.

Les socialistes s’opposent aux appels de certains pans du PSNI la semaine passée à tirer des balles en plastique sur les émeutiers. Les balles en plastique ont été utilisées de manière indiscriminée par la Royal Ulster Constabulary (prédécesseur du PSNI) lors du conflit nord-irlandais. Elles ont blessé des milliers de personnes et se sont révélées mortelles : des enfants et des innocents ont été tués. De telles mesures mortelles pourraient être utilisées contre les travailleurs organisés à l’avenir.

Paramilitaires

Les manifestations racistes violentes de la semaine dernière ont principalement pris place dans les quartiers protestants de la ville et surtout dans les quartiers les plus pauvres. Des éléments d’extrême droite ont appelé aux émeutes sur les réseaux sociaux. Il est difficile de savoir l’ampleur du rôle joué par les loyalistes paramilitaires dans les émeutes et les pogroms. Mais à certains endroits, il a été rapporté que des individus liés aux réseaux paramilitaires ont été impliqués. Le PSNI affirme n’avoir aucune preuve que des paramilitaires ont orchestré la violence. Les dirigeants loyalistes de certains endroits ont peut-être donné le feu vert, ou toléré les émeutes. Ou ils se sont retrouvés incapables de contrôler les plus jeunes éléments loyalistes, influencés par les narratifs anti-immigrants de l’extrême droite.

D’après le Guardian, « il y a des preuves que certains dirigeants loyalistes ont choisi la neutralité. Ils n’ont pas attisé la violence et n’ont pas non plus cherché à la freiner. Pour faire passer un message : ‘méfiez-vous du vide.’ » Sam McBride, journaliste au Telegraph de Belfast, a rapporté la façon dont il a été menacé physiquement et attaqué par des voyous racistes à un « checkpoint » dans Belfast-Est, où la « Force volontaire d’Ulster » a une forte influence.

À Ballymena, en revanche, où les pogroms anti-immigrants ont éclaté l’été dernier, « un responsable loyaliste » a dit au Guardian que lui et ses « collègues du même état d’esprit » sont intervenus pour éviter la violence.

Les sentiments racistes et anti-immigration ne sont pas propres aux zones protestantes. Des organisations d’extrême droite ont été actives dans des quartiers à large dominance catholique ces dernières années. La semaine dernière, un petit rassemblement d’extrême droite a eu lieu dans le centre-ville de Derry. À certains endroits de Belfast, des slogans racistes sont apparus, et des commerces d’immigrés et de minorités ethniques ont été visés pendant un temps. La semaine dernière, des figures républicaines ont mis en garde contre la reproduction des émeutes racistes prenant place dans les quartiers loyalistes, et il y a aussi eu une large opposition communautaire locale. Une poignée de tentatives d’organiser des manifestations anti-immigrants a vite été endiguée.

Dans le sud, il y a eu de grandes manifestations organisées par les partis populistes de droite et d’extrême droite. Ces forces ont gagné de nombreux sièges aux conseils municipaux et le parti Independent Ireland a remporté un siège au parlement européen. Certaines figures d’extrême droite ont fait cause commune avec des paramilitaires loyalistes mal famés au nord.

En revanche, il y a aussi eu dans le sud une résistance par les organisations antiracistes locales et, de façon très limitée, des actions des syndicats. Au vu des événements du nord, cela doit être amplifié par de plus fortes mobilisations des syndicats dans le but d’unifier la classe ouvrière contre les divisions racistes et pour une amélioration des conditions de vie pour tous.

Tandis que des rassemblements et des violences racistes et d’extrême droite prenaient place en Grande-Bretagne ces dernières années, suivant le même schéma de récupération de crimes violents isolés pour essayer de diaboliser des pans entiers de la société, à Belfast et dans le reste de l’Irlande du Nord, les actes racistes ont pris un tournant bien plus violent et plus organisé. L’an passé, on a vu des pogroms contre des minorités ethniques à Ballymena. Cela a amené des familles à quitter leurs habitations incendiées à certains endroits de la ville. Le caractère extrême de la violence raciste dans le nord est lié à la longue histoire de division sectaire qui ruine la société.

Pauvreté et désespoir

Depuis l’Accord du Vendredi saint de 1998, la violence politique et sectaire a drastiquement baissé mais n’a pas disparu, et des organisations paramilitaires existent toujours. Elles ont une base de soutien, en partie par l’intimidation, mais aussi à cause de décennies de désindustrialisation, d’austérité, de faible éducation, de manque de formation, de chômage. Cela a poussé une partie des jeunes vers les organisations paramilitaires. Maintenant, s’y ajoute le problème des groupes d’extrême droite qui gagnent du terrain en faisant des minorités ethniques le bouc émissaire des problèmes de la société capitaliste.

Comme Carmel Gates l’a dit au podium du rassemblement à la mairie de Belfast le 13 juin, les politiques de coupes budgétaires sur les services essentiels des gouvernements successifs ont aidé à l’émergence de l’extrême droite. Les gens d’Irlande du Nord ont eu assez de décennies de divisions sectaires, a-t-elle ajouté, et ne veulent pas de racisme en plus de ça.

La violence de rue raciste peut aussi se transformer rapidement en affrontements sectaires, submergeant des pans plus larges de la société. Comme l’Irlande du Nord entre dans sa « saison des marches », les tensions sectaires grandiront.

Pour combattre le racisme et l’extrême droite efficacement, il faut unir la classe ouvrière et les communautés pauvres autour de revendications communes pour des logements sociaux décents et accessibles pour tous, pour du travail pour les jeunes et de vraies opportunités dans l’éducation et la formation, avec l’ensemble des droits syndicaux et un salaire décent. Le service national de santé en Irlande du Nord a besoin d’investissements massifs – il craque et a les plus longues files d’attente du NHS (National Health System, le système de santé public du Royaume-Uni). Les salaires sont plus bas en Irlande du Nord qu’en Grande-Bretagne. La pauvreté est endémique à beaucoup d’endroits.

La vantardise des partis de l’establishment et des gouvernements capitalistes qui ont supervisé l’Accord du Vendredi saint, disant qu’il apporterait paix, stabilité et prospérité, s’est révélée mensongère. L’assemblée de partage du pouvoir de Stormont est basée sur des effectifs sectaires, et est régulièrement paralysée par des manœuvres de partis à la base sectaire. Le Democratic Unionist Party et Sinn Féin ont validé des coupes budgétaires pour les communautés ouvrières locales pendant des années.

Les médias de masse de droite tenus par des milliardaires ont une part de responsabilité pour les pogroms que nous avons vus dans les rues de Belfast. Avec les politiciens de droite, ils ont martelé une rhétorique anti-migrants, tentant de blâmer les minorités pour les maux de la société.

Ce dont l’Irlande du Nord a désespérément besoin, comme les autres endroits de ces îles qui font face à la montée de l’extrême droite et du racisme, c’est un outil politique pour la classe ouvrière et les pauvres, capable de contrer leur influence ainsi que celle des partis de droite. Le paysage politique d’Irlande du Nord est dominé par des partis de base sectaire qui se nourrissent des divisions dans la société. La classe ouvrière a besoin d’une voix socialiste, ancrée dans les communautés, qui peut unir les travailleurs sur la base d’une lutte commune contre la misère engendrée par le capitalisme, en mettant en avant des politiques pour endiguer le racisme, la droite populiste et les partis sectaires.