Le Soudan est aujourd’hui le théâtre d’une guerre civile qui révèle, comme sous un faisceau très cruel, les formes de domination impérialiste et capitaliste à l’œuvre, tant internes qu’externes. Depuis que l’affrontement entre les forces de l’État, les Forces Armées Soudanaises (FAS), et la puissante milice paramilitaire, la Force de Soutien Rapide (FSR), a éclaté en avril 2023, la crise s’est muée en un conflit d’une ampleur tragique, alimenté par des rivalités internes mais surtout par des puissances étrangères en quête de profits, ressources et influence géostratégique.
Origines de la lutte de classe au Soudan
Ce conflit ne peut être compris comme une bataille entre « bons » et « méchants ». Il est le produit d’une accumulation de tensions sociales, économiques, ethniques et politiques réveillées après la chute du régime d’Omar el-Bachir en 2019. Les deux camps, FAS et FSR, ont émergé d’un système militaire-capitaliste qui s’est partagé le pouvoir, exploité les masses paysannes et urbaines, et verrouillé la transition démocratique. La révolution populaire de 2019 avait glissé vers une domination des généraux, et la fracture entre l’armée étatique et une milice « privée » (la FSR) est devenue le champ d’une guerre féroce pour le contrôle de l’État, du territoire, des richesses minières et foncières.
Dans cette lutte, les masses et le prolétariat rural et urbain soudanais se trouvent pris en étau : d’un côté, un pouvoir militaire qui veut maintenir l’ordre ancien, les élites spoliatrices, les alliances avec les impérialistes ; de l’autre, une milice paramilitaire qui prétend incarner une rupture mais participe elle aussi d’une logique de pillage et de domination. Le peuple soudanais ne cherche pas à choisir entre deux figures militaires : il aspire à une voie de libération, de justice sociale, d’un État réellement populaire.
Le déroulement de la guerre et ses ravages

Depuis 2023, les combats ont ravagé les villes, les campagnes, provoqué des déplacements massifs, une famine naissante, et une dévastation du tissu social. Selon les estimations, des millions de personnes sont déplacées à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Cette guerre a transformé le Soudan en champ d’expérimentation pour les armes modernes, les drones, les frappes qui ne distinguent pas civils et combattants. Les conséquences sont dramatiques : destruction des moyens de subsistance, fragmentation des communautés, émergence de poches d’anarchie et d’autonomie forcée.
Mais ce que le discours dominant oublie trop souvent : cette guerre est aussi une guerre de classe. Elle oppose les masses exploitées (paysannes et ouvrières) à des appareils militaires ou paramilitaires qui contrôlent les secteurs stratégiques du pays : mines d’or, terres arables, ports sur la Mer Rouge… Voir comment la FSR accapare zones, dépôts, ressources et comment l’appareil d’État maintient ses privilèges.
La révolution soudanaise de 2019 avait promis « le pouvoir aux travailleurs et aux travailleuses », mais elle a été trahie par les généraux. Cette guerre est la prolongation de cette trahison.
Le rôle des puissances étrangères : pillage et contre-révolution
Dans cette crise, l’intervention étrangère ne joue pas un rôle mineur : elle est structurante. Les puissances du Golfe, la Russie, l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Turquie… toutes sont engagées dans une logique d’exploitation, en soutenant l’un ou l’autre camp, en jouant des intérêts stratégiques au détriment du peuple soudanais.
Par exemple, les Émirats Arabes Unis seraient l’un des soutiens majeurs de la FSR : des financements, des armes, des investissements en agriculture, en mines, en ports. Mais c’est aussi l’Union Européenne, avec l’appui de la France sous Hollande en premier plan, qui les a massivement financées et armées, avec ses plans de sous-traitance des migrations (en particulier le « processus de Karthoum » en 2014). L’Égypte soutient la FAS, selon ses propres intérêts de domination du Nil, et le maintien d’un Soudan gouvernable selon ses lignes. La Russie, quant à elle, par des voies directes ou via des mercenaires, vise à sécuriser des ressources, à obtenir des bases sur la Mer Rouge et à élargir son implantation africaine.
Ces appuis extérieurs transforment le conflit soudanais en guerre par procuration, en terrain d’essai pour les armes modernes, et en chasse ouverte aux ressources de l’Afrique : terres fertiles, or, minerais, position stratégique sur la Mer Rouge. Le peuple soudanais devient le champ d’expérimentation de forces qui n’ont que faire de ses aspirations légitimes. Tant que le pays sera aux mains de groupes qui maintiennent l’exploitation capitaliste des travailleurs et de la terre, cette dynamique d’ingérence perdurera, et il n’y aura pas de paix véritable, mais une trêve instable au service des exploiteurs.
Vers une perspective révolutionnaire : construire l’alternative
Pour qu’une véritable libération vienne, il ne suffit pas de demander un cessez-le-feu ou un partage du pouvoir entre deux camps militaires. Il faut une transformation radicale de la société soudanaise : le renversement du pouvoir militaro-capitaliste, l’appropriation sociale des ressources, la fin de la domination néocoloniale, l’émancipation des masses. Le Soudan a besoin d’un mouvement populaire, ouvrier et paysan, démocratiquement organisé, capable de faire aboutir les revendications sociales essentielles (travail, terre, logement, santé…), démocratiques (appropriation et gestion des ressources par la population, liberté d’organisation et de manifestation, égalité entre tous…) et internationales (solidarité anti-impérialiste).
Des Comités de résistance révolutionnaires (ou Comités de quartier) luttent héroïquement contre les groupes militaires et le pillage impérialiste depuis plus de dix ans. Aujourd’hui, ils organisent la distribution alimentaire et l’aide, mais agissent aussi comme organisations locales de défense. Ils ont montré comment la population, les travailleurs et les masses peuvent s’organiser ; mais aussi les militaires qui refusent ce carnage permanent. Ces groupes, s’élargissant, se coordonnant, peuvent former la base d’un tel pouvoir de masse, démocratique, avec des élus révocables à tous les niveaux : un État socialiste, avec une économie planifiée, la seule à pouvoir amener la paix, développer le niveau de vie des masses et utiliser les ressources pour satisfaire les besoins de la population.
À l’échelle internationale, les travailleurs des métropoles et des pays néocoloniaux doivent dénoncer les chaînes de l’exploitation : les investissements du Golfe, les ventes d’armes, les interventions de la Russie ou de l’Égypte ne sont que les maillons d’un système mondial de domination. Une solidarité ouvrière mondiale doit s’exprimer : contre les marchands de canons, pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, pour que le Soudan ne soit plus un terrain de guerre des riches mais un terrain de vie pour les opprimés.
Enfin, des mesures immédiates sont nécessaires que seuls les travailleurs et leurs organisations peuvent arracher en construisant un mouvement de masse contre la guerre : pas une arme pour les mercenaires agents de l’impérialisme au Soudan, arrêt des accords d’exploitation des terres et des ressources qui contournent la souveraineté du peuple, mise en place d’un plan de reconstruction dirigé par les communautés locales, non par les généraux et leurs patrons et/ou amis étrangers. Le pouvoir doit revenir au peuple, pas aux chars, pas aux drones, pas aux oligarques du Golfe ou aux néocolonialistes de tout bord.
Cette guerre n’est pas seulement la tragédie du Soudan : elle est le signe de ce que le désordre capitaliste mondial laisse faire quand les peuples restent sans alliés véritables. Le socialisme révolutionnaire appelle à ce que le Soudan ne soit plus sacrifié : que sa révolution inachevée reprenne vie, que ses travailleurs, ses paysans, ses femmes et ses jeunes construisent eux-mêmes un futur libéré, souverain et solidaire : un futur socialiste.
Le K
