
Article paru sur socialistworld.net, le site de notre parti international le 24 avril dernier par Hassan Taiwo Soweto.
**Nous risquons une peine de prison pour avoir osé nous opposer au vol soutenu par l’État des terres des pauvres, mais notre détermination reste intacte.**
Le vendredi 24 avril 2026, ce sera la troisième fois que Dele Frank (Arole Fela) et moi-même comparaîtrons devant le tribunal pour répondre d’accusations criminelles.
Nous sommes jugés, entre autres sur cinq chefs d’accusation, liés à une conduite susceptible de troubler la paix publique. Si nous sommes reconnus coupables, nous risquons tous deux quelques années derrière les barreaux. Pour autant, notre détermination reste intacte.
En effet, la seule raison pour laquelle nous sommes soumis à cette parodie de procès est notre rôle dans une manifestation pacifique et qui s’est soldée par une victoire, le 28 janvier 2026, que nous avons lancée pour empêcher l’État de Lagos d’expulser de force les pauvres de leurs terres ancestrales à Makoko, ce afin de faire place à une élite riche et puissante.
Une manifestation qui a arrêté les bulldozers
Cette parodie de procès, qui a débuté le jeudi 29 janvier 2026 suite à notre arrestation le 28 janvier, montre de façon très claire que la manifestation anti-expulsion a réussi à faire reculer le l’État de Lagos et la nuée d’accapareurs, dans leur projet d’effacer les habitants de Makoko de la surface de la Terre.
Le jeudi 28 janvier 2026, plus de 5 000 résidents de Makoko, Sogunro, Iwaya, Oko Agbon, Otumara, Oworonshoki, Ajegunle et Owode Onirin ont marché vers l’Assemblée législative de l’État de Lagos. La marche pacifique a été organisée par la Coalition contre les démolitions, l’accaparement de terres et les expulsions forcées dans l’État de Lagos (Coalition Against Demolition, Landgrabbing and Forced Evictions in Lagos state). Notre parti, le Democratic Socialist Movement (DSM) et le mouvement #EndBadGovernance l’ont aidée à se mettre en place en janvier, alors que circulaient des nouvelles d’une nouvelle offensive pour démolir et expulser les résidents de Makoko.
Makoko est une communauté de en bord de mer proche de Lagos, qui existe depuis plus de cent ans. L’occupation traditionnelle du peuple de Makoko, qui compte plus de 300 000 personnes, est la pêche. En effet, Makoko est largement célébrée comme la « Venise de l’Afrique » en raison de ses maisons en bois emblématiques, de ses écoles et de ses églises perchées sur pilotis au-dessus de la lagune de Lagos. C’est l’exemple africain de la manière dont les communautés autochtones vivent et interagissent avec succès avec la nature.
Cependant, au lieu de soutenir cette communauté très ingénieuse, avec des infrastructures publiques comme l’eau courante et l’assainissement, la priorité du gouvernement de Lagos a toujours été de tenter de les expulser, afin de réaménager la ville en un domaine luxueux pour les riches. Les habitants de Makoko ont historiquement résisté à ce programme politiquement et juridiquement. Il existe une litanie d’ordonnances et de jugements de tribunaux en faveur du peuple de Makoko, depuis 2012 jusqu’à aujourd’hui — dont aucun n’a été respecté par Lagos.
Le 23 décembre dernier, utilisant la sécurité publique comme excuse, le gouvernement de l’État de Lagos a envoyé des bulldozers amphibies dans Makoko et a commencé une démolition, qui a presque anéanti la communauté toute entière. Les résidents ont raconté s’être réveillés ce jour-là au son d’un grondement métallique sourd, alors que les monstres amphibies rampaient sur la lagune pour commencer à abattre les maison en bois, l’une après l’autre. Comme la démolition a commencé pendant la période des fêtes, il a fallu des semaines pour qu’elle soit connue du grand public nigérian, période pendant laquelle au moins 10 000 résidents avaient déjà perdu leur foyer. Dans les jours qui ont suivi, des scènes déchirantes de résidents sans abri, y compris des femmes enceintes et des bébés vivant à l’intérieur de pirogues flottant sur la lagune, ont envahi les réseaux sociaux, ajoutant à l’indignation.
Le gouvernement de l’État a également envoyé des policiers à la détente facile pour écraser toute résistance. La méthode employée par la police a été particulièrement brutale, consistant à tirer des gaz lacrymogènes sans discernement et sans avertissement préalable, dans des maisons en bois collées les unes aux autres, donc où le gaz ne peut pas s’échapper et risque d’étouffer les habitants. Beaucoup n’ont survécu qu’en plongeant dans la lagune. Après quelques jours, 12 résidents de Makoko gisaient morts suite à l’inhalation de gaz lacrymogènes. Parmi eux, une veuve de 70 ans, Mme Albertine Ojadikluno, et deux nourrissons, Morenikeji Olasupo et Epiphany Kpenassou Adingban.
La manifestation du 28 janvier portait en elle toute la rage des pertes et de la douleur des habitants de Makoko tués par la police. Pourtant, les manifestants étaient pacifiques et ordonnées, malgré les provocations fréquentes de la police, qui avait refusé d’accepter une lettre de notification pour la manifestation la veille et n’avait autorisé le coup d’envoi de la marche qu’à contrecœur, sous la menace d’une poursuite judiciaire par un avocat éminent soutenant le mouvement. Cependant, alors que la marche atteignit l’Assemblée législative de l’État de Lagos, des policiers lourdement armés, menés par l’ancien commissaire, Jimoh Olohundare Moshood, barricadèrent l’entrée et demandèrent aux manifestants de faire demi-tour. Cela mena à des altercations, suivies de tirs de gaz lacrymogènes. Le temps pour la fumée de se dissiper, plusieurs manifestants étaient blessés, dont au moins deux ont dû être hospitalisés.
Dele Frank et moi-même avons ensuite été arrêtés. Lors de mon arrestation et pendant ma garde à vue, j’ai été tabassé, brutalisé et torturé, ce qui m’a laissé une blessure à la colonne vertébrale handicapante, que je continue de faire soigner près de trois mois après l’incident.
Mais la manifestation a été un tel succès et le contrecoup politique et médiatique qui a suivi sa dispersion violente a été si sévère que, les jours suivants, l’État de Lagos s’est empressé de reprendre l’initiative et de calmer la population. Ainsi, le 3 février 2026, l’Assemblée législative de l’État de Lagos a annoncé la suspension des démolitions à Makoko. L’assemblée, qui avait ignoré les précédentes demandes d’intervention de la communauté, a également accepté de rencontrer ses représentants pour discuter d’une solution.
L’Impasse
Depuis lors, une situation d’impasse s’est instaurée. Par exemple, alors qu’il continue d’insister sur le fait que les habitants de Makoko ne peuvent pas être autorisés à rester là où ils vivent depuis un siècle, l’État n’a pas la confiance nécessaire pour faire intervenir les bulldozers et la police comme il l’a fait en décembre dernier, par crainte d’une nouvelle série de manifestations.
En effet, le 11 mars 2026, l’Assemblée législative de l’État de Lagos, après sa prétendue consultation avec la communauté, a demandé la relocalisation de Makoko à 60 kilomètres de là, à Agbowa, dans la zone de gouvernement local (l’équivalent d’un département) d’Epe. Cette proposition a été promptement rejetée par les habitants, qui ont déclaré qu’à aucun moment ils n’avaient demandé à être relocalisés lors de leurs échanges avec l’Assemblée. Et de toutes manières, faire appliquer cette demande va être très compliqué pour Lagos, après le souvenir du 28 janvier.
Incapable d’employer la force directe, l’État de Lagos s’est plutôt appuyé sur ses agents, comprenant un certain Tomori, un accapareur de terres notoire, et la famille Oloto, pour semer la division et intimider certains chefs traditionnels de la communauté, afin qu’ils soutiennent le plan de relocalisation du gouvernement. Mais la communauté est restée ferme et a continué à se mobiliser contre ces tactiques détournées, par le biais de réunions publiques, de conférences de presse et de rassemblements de la population.
Sauver Makoko
La lutte contre le programme anti-pauvres visant à démolir Makoko dure depuis des décennies et est passée par plusieurs phases. La lutte elle-même est contre une élite capitaliste corrompue et néocoloniale qui ne respecte ni le patrimoine, ni le bien-être de la population, dans son programme rapace de vol et de pillage. Cela montre à quel point l’élite capitaliste ne se soucie d’aucune éthique ou d’aucune valeur. Son seul intérêt est le profit qu’elle espère tirer de la capture de terrains de premier choix sur le front de mer et de la construction d’immeubles rutilants, de centres commerciaux, de complexes de luxe, etc.
Pourtant, Makoko, ville d’eau emblématique, est l’un des patrimoines culturels et architecturaux africains encore existants qui devrait être préservé. Étant majoritairement des pêcheurs, le mode de vie des habitants de Makoko est lié à la lagune ; les expulser équivaut donc à oblitérer leur histoire et leur existence en tant que peuple. Au début du XIXe siècle, lorsque la première génération de résidents est arrivée sur les rives de la lagune, la zone aujourd’hui appelée Makoko était une étendue de marécages où personne ne pouvait vivre. Il a fallu des décennies d’activités humaines, y compris le remblayage par les habitants pauvres, pour que la terre s’élève autour de la rive et forme ce qui est maintenant appelé Makoko. L’État de Lagos et les riches promoteurs immobiliers la considèrent désormais comme un domaine de premier choix à saisir. En conséquence, et à juste titre, les habitants de Makoko considèrent le projet de les expulser et de les remplacer par cette élite riche et puissante comme une injustice cruelle.
Mais après plus d’un siècle d’existence et en l’absence de soutien gouvernemental, il convient de noter que Makoko est également devenu un grand bidonville urbain, avec au moins 300 000 résidents entassés dans un petit espace autour et sur la lagune. La majeure partie des logements sont des structures en bois soutenues par des pilotis, le transport se faisant principalement par des bateaux en bois circulant sur des eaux noires et malodorantes. Cela a inévitablement soulevé des inquiétudes concernant l’assainissement, l’élimination des déchets, la santé publique et la sécurité. Évidemment, ce sont des problèmes qui ne peuvent être ignorés, mais ils ne peuvent être résolus par une expulsion forcée. Les 300 000 résidents de Makoko sont pauvres et donc incapables de louer ou de posséder une maison ailleurs dans la ville de Lagos. Dans le contexte d’une grave crise du logement dans tout l’État de Lagos, où il manque au moins 34 millions de logements, l’expulsion de 300 000 personnes à Makoko pourrait mener à une crise sociale et humanitaire majeure, qui mettrait la santé et la sécurité publique en grave péril.
La seule issue sensée et humaine est un plan de développement qui permettrait à Makoko d’être développé et régénéré, mais sans que les habitants d’origine ne perdent leur foyer, leurs moyens de subsistance et leur mode de vie. Un tel plan, s’il était combiné à un programme financé par l’État pour construire des logements abordables afin de combler le déficit de logement dans tout l’État de Lagos, pourrait progressivement réduire le nombre de personnes forcées de vivre dans des bidonvilles comme Makoko, Ajegunle et d’autres communautés. Ce n’est pas quelque chose qui dépasse les moyens de l’État de Lagos – une ville dont l’économie serait considérée comme la cinquième du continent si elle était un pays à elle seule ! Seuls le capitalisme, l’avidité et la recherche de profits avant tout par des politiciens corrompus et des promoteurs immobiliers rendent cela impossible.
L’ONU finance le déplacement forcé au Nigeria
De plus, ce sont les habitants de Makoko eux-mêmes qui ont proposé un tel plan de développement en 2020, après plusieurs années de résistance au programme du gouvernement visant à les expulser de force. En 2020, ils ont proposé un plan appelé le « Projet de ville d’eau » (Water City Project) qui permettrait à l’État de Lagos de moderniser la zone, mais sans perturber les moyens de subsistance et le mode de vie des habitants, qui pourraient donc continuer à vivre dans la zone à moins qu’ils n’en décident autrement de leur plein gré.
Peu après, le plan a reçu le soutien des Nations Unies, qui ont alors décidé d’aider l’État de Lagos à hauteur d’environ 8 millions de dollars, pour mettre en œuvre le projet. Le projet était censé régénérer Makoko sans expulsion forcée, mais les démolitions effectuées du 23 décembre 2025 jusqu’au début de cette année, avant d’être arrêtées par la manifestation du 28 janvier, n’avaient aucun rapport avec le Water City Project. Au contraire, le but des démolitions était d’effacer tout le peuple de Makoko de la surface de la Terre afin que leurs terres puissent être accaparées par des politiciens et des responsables corrompus du gouvernement de l’État de Lagos, des promoteurs immobiliers et l’élite riche.
Curieusement, les agences des Nations Unies soutenant le projet (ONU-Habitat, PNUD, etc.) ne se sont pas prononcées publiquement contre les actions de l’État de Lagos, bien qu’il s’agisse d’une violation de plusieurs jugements de tribunaux et que cela cause des déplacements forcés de réfugiés et une souffrance énorme. Les nations Unies n’ont en outre pas retiré leur soutien au Water City Project, grossièrement perverti par l’État de Lagos, ce malgré la mort tragique de douze personnes lors de cette démolition illégale.
Epiphany Kpenassou Adingban, l’un des deux nourrissons décédés pendant la démolition à Makoko, était âgée de cinq jours lorsqu’elle s’est étouffée à cause des fumées de gaz lacrymogènes, tirées par les policiers envoyés par Lagos. L’ironie tragique de cette situation est qu’António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, a régulièrement montré qu’il s’opposait aux massacres et aux expulsions forcées menés par l’État Israël à Gaza et dans les territoires occupés de Cisjordanie… mais il finance quelque chose de similaire au Nigeria !
Prochaines étapes
La manifestation du 28 janvier est la seule raison pour laquelle plus de 300 000 résidents de Makoko ont encore un toit au-dessus de leur tête. Cette lutte est un exemple brillant de ce qui est possible lorsque la classe ouvrière et les communautés pauvres s’unissent pour se battre.
Cependant, ce qui a été gagné jusqu’à présent n’est qu’une concession mineure par rapport à ce qui doit être fait pour garantir que la communauté soit sauvée. Une véritable victoire ne sera obtenue que si la communauté continue de rester unie et de se battre, avec le soutien des organisations de gauche et de la société civile, ainsi que du mouvement ouvrier. La solidarité internationale sera également vitale à ce stade, pour raviver l’espoir de la communauté et exposer le rôle de l’ONU et d’autres institutions impérialistes dans la situation tragique à laquelle ils font face aujourd’hui.
Tout cela prouve une fois de plus le besoin urgent d’une alternative socialiste. Naturellement, il devrait être jugé comme ridicule, sinon insensé, qu’au XXIe siècle, la seule façon de mener à bien un prétendu développement soit l’expulsion forcée et le déplacement de populations. Mais pour l’instant, nous vivons dans une société capitaliste irrationnelle et telle est la valeur que le système accorde à la vie humaine. La lutte pour sauver Makoko ne sera pleinement victorieuse que lorsque nous aurons réussi à débarrasser le Nigeria du capitalisme et instauré un gouvernement des travailleurs et des pauvres, armé d’un programme socialiste de développement basé sur les besoins humains et non sur le profit.
