Marie-José Douet (Dadou), 1946-2026 : une vie de marxiste révolutionnaire

Notre camarade Marie-José Douet, dite « Dadou », nous a quitté le 13 mai dernier à l’âge de 79 ans. La cérémonie d’obsèques a eu lieu le 26 mai, il y a tout juste un mois.

Depuis son décès, des dizaines et des dizaines de messages nous sont parvenus. Le 26 mai, la salle du crématorium de Petit-Quevilly était comble. Des dizaines de militants de la Gauche Révolutionnaire (GR), sa famille bien sûr, et des dirigeants et militants du mouvement ouvrier local étaient présents, y compris des adversaires politiques, ce qui témoigne du rôle que Dadou a joué pendant des dizaines d’années.

Dadou était une de ces trop rares personnes qui n’ont jamais abandonné. Jamais elle n’a perdu confiance dans la classe ouvrière. En soixante ans de militantisme, elle toujours mené la lutte pour conquérir sa direction politique. En lui rendant cet hommage, il s’agit de mettre en avant certaines de ses contributions qui ont joué un rôle unique dans l’éducation politique de trois ou quatre nouvelles générations de marxistes.

Le début de son militantisme et la révolution de mai 68

Dadou était une militante pour le socialisme et la révolution prolétarienne depuis 1966. Elle avait alors 18 ans. A une époque où « l’ordre moral » sous De Gaulle était particulièrement oppressant pour les jeunes de moins de 21 ans (majorité de l’époque), notamment les jeunes femmes. La blouse beige était obligatoire au lycée pour les filles. Dadou racontait aux militants cette période insupportable. À cette époque, les travailleurs de l’usine Renault-Cléon devaient se mettre en rang devant la ligne jaune et attendre le sifflet du contremaître pour aller travailler. Elle en était toujours révoltée.

Extraordinaire symbole, elle est partie un 13 mai, un jour qui avait joué un rôle majeur dans sa vie. 58 ans plus tôt, le 13 mai 1968, les premiers secteurs de la classe ouvrière entraient en grève pour rejoindre le mouvement étudiant dans ce qui sera la Révolution de mai 68.

Mai 68 l’a marqué à vie. Étudiante, elle participait à la construction de la lutte dans les facs, à la grève quasi totale de tous les étudiants du pays. Le 24 mai, un millier d’étudiants en AG dans l’ancien amphithéâtre de sciences de la fac de Rouen scandait : « Pouvoir étudiant, pouvoir ouvrier ! ». Et puis vient ce qui l’a le plus marqué : la jonction entre les jeunes et les travailleurs.

Dadou nous racontait que de nombreux étudiants allaient sur les boulevards industriels de la rive gauche de Rouen, où des drapeaux rouges flottaient aux grilles de toutes les entreprises. Les ouvriers en grève occupaient les usines et les lieux de travail, les piquets de grève étaient partout. Tous ces travailleurs y discutaient du mouvement, mais aussi de réorganiser la production et la société. Dadou a tiré de cette expérience révolutionnaire une leçon fondamental : le rôle central de la classe ouvrière.

Dans le journal de la GR L’Égalité, n°131 (mai-juin 2008), elle avait écrit un formidable article dont voici un extrait :

« Ce mois de grève de mai 68 a reposé sur la seule énergie des travailleurs en lutte. Le PCF, vu l’implantation qu’il avait dans la classe ouvrière, aurait pu faire basculer le pouvoir dans les mains des travailleurs. Il ne l’a pas fait. La grève de mai 68 a changé les rapports entre les gens. Tout le monde se parlait, s’aidait. On était tous solidaires. Les rapports hommes/femmes avaient changé y compris et surtout dans la classe ouvrière : qui allait faire le repas quand la mère de famille était sur le piquet de grève avec ses camarades ? Le pouvoir étouffant des petits chefs et de la direction avait volé en éclats dans les entreprises. Un jeune travailleur de l’usine aéronautique Snecma résume bien ce que fut ce mois de grève générale : « Nous sommes entièrement nous-mêmes, n’appartenant qu’à nous-mêmes, nous sentons que nous vivons le socialisme ! ». Il a manqué en 68 un parti révolutionnaire qui jette les perspectives du renversement du capitalisme : la prise du pouvoir pour une véritable alternative socialiste. »

Après mai 68, Dadou ne s’est pas arrêtée. Ce parti révolutionnaire qu’il manquait, elle l’a cherché longtemps à travers l’expérience de certains courants se réclamant du trotskysme. Mais trotskyste convaincue, Dadou l’est restée, même lorsqu’elle était orpheline de parti.

Instit’ et militante révolutionnaire

Dadou était devenue institutrice. Elle travaillait en tant que remplaçante, souvent dans les quartiers les plus pauvres. Elle était très connue dans l’agglo de Rouen. Et très appréciée, non seulement de ses collègues mais aussi de ses élèves, particulièrement des CM1/CM2 avec qui elle entretenait une relation de confiance réciproque.

Dans sa vie professionnelle, Dadou a toujours cherché à mettre en place un peu sa façon de vivre, sa façon de penser, sa façon de militer. Elle encourageait les enfants à s’exprimer, elle cherchait à leur apporter un max de culture. Détestant plus que tout le formatage d’esprit, son rôle était d’instruire les jeunes enfants mais surtout d’éveiller, d’ouvrir au monde, de les aider à forger leur propre intelligence.

Pendant toute sa carrière, elle s’est battu pour une éducation de qualité, en particulier pour les enfants de la classe ouvrière, qui, bien souvent, subissent plus durement le système scolaire sélectif et répressif. Elle ne supportait pas les instituteurs qui étaient là pour écraser les enfants ou pire, qui étaient incapables de dire bonjour aux femmes de ménage.

Pour continuer la lutte, elle est rentrée dans le syndicat CGT Educ’Action 76 qu’elle a animé une grande partie de sa vie. Partie à la retraite en 2003, elle était ensuite souvent chagrinée par la dégradation énorme de l’Éducation. C’est aussi pour cela qu’elle est restée très active dans la CGT. Encore peu de temps avant sa disparition, elle était secrétaire de la section CGT des retraités de l’Éducation dans le 76.

Dadou avait gardé en tête que dès que la classe ouvrière était en action, la perspective du socialisme devenait possible. Elle allait soutenir toutes les luttes des travailleurs et défendait une orientation combative dans le syndicat.

Son rôle dans la Gauche Révolutionnaire et le mouvement ouvrier

Dadou était une militante exigeante, qui avait une culture fabuleuse. Non seulement une culture politique, dû à son expérience et à la quantité impressionnante de textes et ouvrages de Marx, Trotsky ou Lénine qu’elle lisait (et relisait), mais aussi une culture artistique qu’elle s’attachait à transmettre avec passion.

Dadou souffrait de ne plus être organisée politiquement. C’est finalement durant les grèves de 1995 qu’elle avait enfin trouvé dans la Gauche Révolutionnaire-CIO le programme correspondant à cette tâche décisive : construire un parti révolutionnaire, mondial, indispensable à la transformation socialiste de la société, à renvoyer aux poubelles de l’Histoire l’ordre moral bourgeois et, comme elle le disait « tous ces salauds de capitalistes » et leur servile personnel politique avec.

Depuis, Dadou n’a jamais cessé de construire la GR, d’en être une dirigeante et une cadre, avec dévouement et abnégation. Elle élaborait notre programme et enrichissait les discussions dans le parti et l’Internationale. Membre du Comité national pendant plus de 10 ans, jusqu’en 2014, elle est restée un pilier de la section rouennaise de la GR et du mouvement ouvrier local.

Elle défendait notre programme dans le syndicat et dans le mouvement ouvrier.
En 2003, Dadou et un de ses collègues instituteurs de Rouen ont lancé la grève à Rouen contre la réforme des retraites du gouvernement Chirac-Fillon. Elle y a défendu la grève reconductible et la mise en place d’un comité de grève, avec ses membres élus par l’Assemblée Générale des grévistes.
Elle formulait sans cesse le rôle central de la classe ouvrière, de par sa place dans la production. Ainsi, Dadou avait participé à une manifestation nationale des ouvriers de l’automobile au mondial de 2009 ; 10 000 ouvriers en grève étaient venus à Paris. Dans le salon, les grévistes allaient vers les stands des constructeurs avec des slogans contre les licenciements. Il y avait des stickers CGT collés partout, mais rien de cassé, car ces voitures étaient le fruit de leur travail. Comme le disait un ouvrier ce jour-là : « Sans nous, pas de bagnoles ! » Dadou avait souligné ce slogan : « Oui, « sans nous pas de bagnoles »… C’est ça la force de la classe ouvrière ! ».

Une référence et un exemple

Dadou restera une référence et un exemple pour des générations de militants. Elle fut une camarade mais aussi une amie pour des dizaines de militants. Du haut de toute son expérience mais toujours avec la plus grande humilité – une humilité qui allait parfois jusqu’à mésestimer sa propre qualité politique – Dadou nous inspirait, nous parlait de la Révolution russe et des Bolchéviks, de la lutte contre la guerre et la colonisation, du Vietnam à l’Algérie, en passant par le Chili et bien sûr des grèves ouvrières, tout particulièrement mai 1968.

Dadou prenait soin du moral des camarades, qu’elle encourageait, entraînait sur les piquets de grève, en leur montrant que dans la lutte, on reprend confiance, y compris en soi-même.

Par ailleurs, elle tenait nos camarades du monde néocolonial dans la plus haute estime. Dadou était une authentique internationaliste prolétarienne ; elle qui, déjà dans son adolescence, bravait les interdictions pour participer aux manifestation en solidarité avec l’Algérie.

Dadou a gardé toute sa vie la capacité incroyable à capter et discuter des travailleurs, et des travailleuses. C’était une fervente militante pour les droits et la condition de toutes les femmes, qu’elle défendait avec acharnement comme une nécessaire lutte de toute la classe ouvrière contre les intérêts de la bourgeoisie. Toutes les jeunes militantes de la GR (et les moins jeunes) ont bénéficié d’une attention toute particulière de Dadou.

Demandez L’Égalité !

Toute cette expérience et les leçons qu’elle en avait tirées, elle s’attachait à les retransmettre dans son arme politique absolue, le journal du parti, avec les nombreux articles qu’elle y a écrits en trois décennies.

Dadou était une vendeuse hors pair de l’Égalité parce qu’elle était profondément convaincue que c’est un outil central pour rendre le programme socialiste accessible aux travailleurs et aux jeunes, surtout ceux issus de la classe ouvrière. Dadou pouvait vendre cinquante journaux en une manif tout comme s’en servir pour discuter du socialisme avec les futures licenciées de Jennyfer, dans leur magasin près de chez elle, et trois d’entre elles lui avaient acheté L’Égalité. Dans les transports, au supermarché, la moindre discussion pouvait mener à un échange politique et une vente du journal. À l’automne 2025, suite à une chute qui l’avait envoyé aux urgences, elle avait vendu un journal à l’infirmière d’accueil dans la salle d’attente.

Lutter pour le socialisme

Elle nous laisse un héritage politique et un parti révolutionnaire qui est aussi, comme elle le disait, « la mémoire du mouvement ouvrier, celle qui retient ce qui a marché, et tire les leçons de ce qui n’a pas marché ». Nous lui rendrons le meilleur hommage en continuant la lutte pour la direction révolutionnaire qui permettra à la classe ouvrière de prendre le pouvoir et d’établir le socialisme.

Les phrases suivantes sont extraites du testament de Trotsky (27 février 1940) : « La vie est belle. Que les futures générations l’en nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence et en jouissent pleinement. » Dadou aimait beaucoup cette citation ; et c’était en quelque sorte le leitmotiv de son militantisme, mais aussi de sa façon de vivre.

Dans son brillant exposé (à paraître cet été en brochure) « L’homme est-il trop égoïste pour le socialisme ? » Dadou démontre à quel point les travers de l’Homme sont le produit des infamies de cette société, des inégalités, des autoritarismes – et comment, quand on changera la société, on rendra tout le monde meilleur.

Nous continuerons le combat qu’elle a mené pendant 60 ans. Et tous les jeunes d’aujourd’hui pourront profiter d’une vie qui sera belle, dans une société socialiste solidaire fraternelle et démocratique.

Dadou restera pour toujours dans nos mémoires. Nous nous souviendrons d’elle le sourire aux lèvres et le poing levé.

Le Comité Exécutif de la Gauche Révolutionnaire