Par des membres de l’Independant Socialist Group (section sœur américaine) et du Comité pour une Internationale Ouvrière (dont la Gauche Révolutionnaire est la section française)
Des dizaines de milliers de personnes se sont mobilisées à Minneapolis le 23 janvier pour protester contre la répression menée par l’administration Trump et le déploiement brutal de trois mille agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE est une agence fédérale de l’immigration) dans l’État du Minnesota.
Cette mobilisation massive a été qualifiée de « black-out économique » par une partie des médias capitalistes, de « paralysie », de « journée de vérité et de liberté » et surtout de « grève générale » par de nombreux travailleurs, jeunes et militants. Des syndicats aux organisations de défense des immigrants, en passant par les petites entreprises et les églises, une large partie de la société a appelé le Minnesota à « ne pas travailler, ne pas consommer, ne pas aller à l’école ». Un mot d’ordre lancé pour protester contre l’exécution, plus tôt dans le mois, de Renee Good — mère de famille et militante locale — par un agent de l’ICE, et contre la répression généralisée et croissante de l’ICE et de la Maison Blanche dans l’État. Pour lire l’analyse approfondie de nos camarades aux États-Unis, voir ici (article en anglais).
Le fait que cette mobilisation massive ait eu lieu est un pas en avant, malgré la terreur infligée par l’ICE et l’administration Trump, qui ne faiblit en rien. Dans les jours qui ont précédé les manifestations, des agents fédéraux ont perquisitionné des domiciles et arrêté un enfant de cinq ans et un autre de deux ans, tandis que le ministère de la Justice arrêtait des militants qui manifestaient dans une église locale. Les médias spéculent aussi beaucoup sur la possibilité que l’administration Trump invoque l’Insurrection Act pour déployer des troupes fédérales dans l’État — une première depuis les émeutes de Los Angeles en 1991, déclenchées par le passage à tabac de Rodney King par des policiers.
23 janvier

Dans un froid glacial, des militants de l’Independent Socialist Group (ISG) ont parlé avec beaucoup de personnes lors de la grande marche à travers le centre-ville. Pour beaucoup de manifestants, il s’agissait de leur toute première manifestation. Vingt mille personnes ont ensuite rempli le rassemblement en salle à l’issue de la marche, tandis que des manifestants ont continué à faire du bruit pendant des heures à l’extérieur, malgré le froid. Plus tôt dans la journée, des milliers de personnes avaient protesté contre les expulsions par avion à l’aéroport et bloqué des routes ; plus d’une centaine d’arrestations ont eu lieu, et une partie du personnel de l’aéroport a débrayé.
La forte mobilisation des jeunes a été particulièrement remarquable. Ces dernières semaines, dans la ville, ils ont riposté aux agissements des voyous de l’ICE qui ont utilisé des gaz lacrymogènes dans leurs écoles et agressé physiquement des enseignants, en organisant des débrayages. Des familles avec de jeunes enfants ont également défilé. Cette mobilisation massive à Minneapolis va contribuer à redonner confiance à la population et à apaiser la peur bien réelle engendrée localement par l’ICE. Elle inspirera aussi toutes celles et ceux qui, à travers les États-Unis, sont indignés par Trump et l’ICE. Plus d’une centaine d’actions de solidarité ont eu lieu le même jour.
L’action a été soutenue par la Fédération américaine du travail – Congrès des organisations industrielles (AFL-CIO) de Minneapolis et Saint Paul, ainsi que par de nombreuses sections locales. Dans les jours précédant l’action, des travailleurs du secteur postal et de la distribution du courrier ont manifesté dans la ville contre l’utilisation de leurs lieux de travail par l’ICE et contre les agressions subies par leurs collègues. Cependant, tout en « soutenant » publiquement l’action, de nombreux responsables syndicaux n’étaient pas disposés à organiser les éléments nécessaires à une véritable grève générale, capable de perturber les opérations et profits des employeurs de Minneapolis et de porter un coup dur, au retentissement national et international. Malgré la revendication de « ne pas travailler », ces dirigeants n’étaient pas prêts à enfreindre les clauses de non-grève des contrats ni les interdictions légales de grève imposées aux fonctionnaires fédéraux.
De ce fait, malgré un grand nombre d’arrêts maladie et de débrayages locaux, la plupart des activités de la ville ont continué à fonctionner. Les petites entreprises et les commerces indépendants ont soit soutenu l’action soit été contraints de fermer sous la pression sociale, tandis que les grandes chaînes sont restées ouvertes. Cette situation ne relève pas seulement de la responsabilité des dirigeants syndicaux locaux, mais aussi de celle des responsables nationaux, qui ont manqué l’occasion de placer le potentiel du mouvement ouvrier au cœur de la lutte contre Trump. Lors de la marche, des militants de l’ISG ont rencontré de nombreux syndicalistes et militants — issus notamment de la construction et des transports, ainsi que des secteurs de l’éducation et de la santé. Pourtant, en dehors de la présence officielle de quelques délégués, les syndicats étaient invisibles, même sous la forme de cortèges.
Il est néanmoins extrêmement positif que la réponse à la répression ait mis en avant l’idée d’une « grève générale » et le rôle crucial de la classe ouvrière face à l’État capitaliste. La tradition et le souvenir des grèves des Teamsters de 1934 et de la grève générale menée par les trotskistes dans la ville ont été redécouverts et font désormais l’objet de discussions à Minneapolis et dans l’ensemble des États-Unis au sein d’une nouvelle génération. Les socialistes ont une responsabilité encore plus grande d’expliquer comment une telle action de la classe ouvrière peut être organisée et remporter la victoire. De nombreux travailleurs ayant participé à la journée d’action chercheront prochainement des moyens d’organiser une véritable grève.
Leadership
L’idée d’une action indépendante de la classe ouvrière n’a jamais été aussi pertinente. La faiblesse des directions syndicales s’explique en partie par leurs liens et leur soutien politique à la machine politique du Parti démocrate et sa branche locale, le Parti démocrate-paysan-ouvrier (DFLP). Le gouverneur de l’État et le maire de la ville ont gagné en visibilité et en soutien suite à leurs récents appels au retrait de l’ICE, malgré leur incapacité passée à s’opposer au racisme, aux divisions et aux attaques du patronat. Sous la pression sociale pour le moment, ils adoptent une position d’opposition à Trump. Le conseil municipal a apporté son soutien à cette action et il y a de nombreux conflits quant à la non-coopération de la police locale avec l’ICE. Ça a suffi à Trump et au vice-président Vance pour attiser les tensions en se rendant sur place, la veille du 23 janvier, pour soutenir les agents de l’ICE et les chefs d’entreprise locaux.
On ne peut pas compter sur les Démocrates locaux pour défendre la population contre l’ICE, et encore moins pour mener une lutte efficace pour son retrait. Ils tentent d’apaiser les tensions dans la ville, sans succès pour l’instant. Leurs appels à la justice, notamment le droit de participer à toute enquête sur la mort de Renee Nicole Good et de contester en justice les brutalités de l’ICE, sont ignorés par Trump qui a lancé une offensive juridique contre eux en les convoquant au tribunal.
Il est clair que des dizaines de milliers de personnes sont aujourd’hui engagées dans des actions contre l’ICE à travers l’État. À Minneapolis / Saint Paul, une tradition d’action collective perdure depuis l’époque de l’industrie lourde et des luttes des Teamsters, redécouverte par une nouvelle génération à la faveur des mobilisations du mouvement Black Lives Matter après la mort de George Floyd, tué par la police en 2020. Les quartiers s’organisent en réseaux d’entraide, mais aussi en équipes « d’intervention rapide » qui perturbent les raids de l’ICE et tentent de protéger les personnes attaquées — et ce malgré les risques bien réels encourus. Des militants ont été hospitalisés et mutilés à vie par l’usage de gaz poivre et de munitions dites « non létales ».
L’idée d’une riposte nationale suscite un vif intérêt et bénéficie d’un large soutien. Dans des villes comme Portland, dans l’État du Maine, des militants se préparent aux prochaines grandes opérations de l’ICE, qui a déjà arrêté plus de dix mille personnes dans cet État et semé une telle peur au sein des communautés que l’aide apportée s’étend même à des groupes de soutien qui achètent des produits alimentaires pour les personnes se cachant chez elles.
Et après ?
La question de la suite, et de la manière de vaincre l’ICE et la répression d’État, est cruciale. Lors de la marche, beaucoup exprimaient leurs craintes pour l’avenir et pour une possible intensification de la répression. Dans le même temps, souvent chez ces mêmes personnes, s’exprimaient une perte totale de confiance dans le monde politique et le sentiment qu’il n’existe désormais plus d’autre choix que de riposter. La situation est extrêmement dangereuse sous la présidence de Trump pour tous les travailleurs et les jeunes. Trump met également son propre pouvoir en péril par la répression et son incapacité totale à faire face aux ravages du coût de la vie et de la pauvreté, tandis que lui et ses acolytes continuent de s’enrichir. Tous les ingrédients et les conditions sociales sont réunis pour que des conclusions révolutionnaires soient tirées par une frange militante en quête des méthodes et idées les plus efficaces pour lutter. Des discussions vont désormais s’ouvrir parmi les travailleurs, les jeunes et les activistes les plus radicaux sur la voie à suivre, notamment au Minnesota.
Les militants de l’ISG ont reçu un accueil chaleureux pour le matériel présentant le programme suivant :
- Mobilisation générale pour la journée d’action du 23 janvier ! Mobilisation maximale de la classe ouvrière et des jeunes pour envoyer un message clair à Trump et à ses sbires de l’ICE !
- Les syndicats de Minneapolis doivent faire de cette journée d’action une véritable grève ! Organisez des débrayages et rejoignez les manifestations ! Les militants de la base doivent s’unir pour convaincre nos syndicats d’entamer des actions de grève.
- Des plans doivent être immédiatement dressés pour intensifier les prochaines actions avec toutes les organisations anti-ICE pour coordonner la résistance quotidienne à l’ICE, ainsi que des manifestations et des grèves plus importantes et plus perturbatrices, jusqu’au retrait complet de l’ICE de la ville.
- Des événements de solidarité doivent être organisés dans tout le pays pour soutenir Minneapolis, mais aussi pour préparer des actions similaires partout où l’ICE est présente.
- Nous avons besoin d’un parti des travailleurs ! Malgré les efforts de façade de démocrates comme Jacob Frey pour lutter contre l’ICE, ce service a été renforcé et endurci par les gouvernements du Parti Démocrate, même lorsque ce parti contrôlait la présidence et le Congrès. L’ICE bénéficie du soutien local pour ses opérations, de la part d’agences municipales et des États, y compris celles dirigées par une large majorité démocrate. Deux partis, républicains et démocrates, soutiennent le système d’expulsion. Tous deux refusent d’abolir l’ICE. Le mouvement anti-ICE, les syndicats et la classe ouvrière ont besoin de leur propre parti politique. Les militants ouvriers devraient se présenter aux élections avec des programmes clairement pro-travailleurs et anti-ICE, indépendamment des Démocrates, des Républicains et des financements des milliardaires qui soutiennent leurs partis. Nous pouvons commencer à jeter les bases d’un parti ouvrier qui non seulement participe aux élections, mais qui construit et unifie également la lutte dans la rue.
- Organisons un mouvement socialiste de masse pour une solidarité ouvrière internationale à travers les frontières.
Après cette journée d’action, les travailleurs du Minnesota doivent discuter et planifier les meilleures façons, par le biais de résolutions et d’autres mobilisations, d’obtenir une grève officielle, légale ou non. Cela peut mener à une montée en puissance du mouvement syndical, en liant la nécessité de lutter contre la répression d’État à la lutte contre l’impact de la crise du coût de la vie. Tout travailleur victime de représailles pour avoir participé à une action le 23 janvier doit être défendu.
Il est également nécessaire de renforcer l’organisation actuelle dans les communautés et quartiers, notamment les groupes d’intervention rapide, les organisations de défense des droits des immigrants et les grévistes étudiants, en l’associant à la lutte des travailleurs et des syndicats. Cela pourrait se traduire par des conférences démocratiques pour discuter des meilleures tactiques de résistance à l’ICE et à la stratégie « diviser pour mieux régner » de Trump, la défense des militants et de leur encadrement, ainsi que l’élection de comités/conseils conjoints de travailleurs, de militants de quartier et d’étudiants afin de mener une lutte coordonnée de masse pour obtenir le départ de l’ICE.
