Des manifestations de masse se propagent à travers l’Iran, témoignant d’une colère généralisée contre le régime du « Guide suprême » Ali Khamenei et du président Pezeshkan, qui doivent désormais répondre à ces protestations grandissantes. Ce qui a commencé comme une grève et une manifestation de commerçants à Téhéran, la capitale iranienne, s’est étendu à la quasi-totalité des provinces du pays. Autrement dit, l’action du 29 décembre menée par les commerçants de Téhéran a servi d’étincelle et a allumé un feu de révolte bien plus violent dans environ 25 des 31 provinces iraniennes.
Un article d’Adaramoye Michael Lenin, du Democratic Socialist Movement, l’organisation-sœur de la Gauche Révolutionnaire au Nigeria. Paru le 12 janvier sur www.socialistnigeria.org

Cette révolte progresse si rapidement qu’elle surpasse bientôt le « Mouvement vert » contre la fraude électorale de 2009 et le mouvement « Femmes, Vie, Liberté » de 2022. Ce n’est pas le premier mouvement contre la hausse des prix : l’Iran a été secoué par de nombreuses manifestations contre la hausse du prix des carburants fin 2017, un mouvement qui a stimulé les luttes ouvrières qui ont suivi.
Actuellement, ces manifestations sont décentralisées et sans direction officielle. Commerçants, ouvriers et étudiants participent activement à ces manifestations, qui ne montrent aucun signe d’essoufflement. L’émergence de ce mouvement de protestation à Qom constitue sans doute un coup dur pour le régime, qui a toujours considéré Qom, fief du pouvoir religieux, comme son bastion. À Qom, commerçants, étudiants et ouvriers scandent désormais « Mort au dictateur ! ». Ces mêmes cris résonnent dans différents quartiers de Téhéran, tels que Naziabad, Tehranpars, Sadeghieh et Narmak, ainsi que dans des villes comme Ispahan, Mashhad, Shiraz, Karaj, Sari, Rasht et bien d’autres.
Le régime, fidèle à lui-même, tente de réprimer la contestation. À ce jour, on dénombre plus de 40 morts et plusieurs arrestations ; des affrontements ont éclaté entre manifestants et forces de l’ordre. Une répression plus violente est possible, car Khamenei, le « Guide suprême », a juré de ne pas céder aux pressions. Cependant, le mouvement de protestation reste solide et pourrait même prendre de l’ampleur.
Qu’est-ce qui alimente cette révolte ?
L’élément déclencheur de ce mouvement de masse est l’effondrement du rial iranien, qui a atteint des niveaux historiquement bas – environ 1,45 million de rials pour 1 dollar US sur le marché fin 2025-début 2026. Ce n’est là qu’une partie de la tragédie. La vie de la grande majorité des travailleurs s’est effondrée ; la misère est devenue la réalité de nombreuses familles, dont le pouvoir d’achat a été complètement anéanti par l’inflation. Selon la Banque centrale d’Iran, l’agriculture s’est contractée de 2,9 %, l’industrie et le secteur minier de 3,4 %, tandis que le secteur de la construction a connu une forte baisse de 12,9 %. Ces secteurs figurent parmi les plus gros employeurs, en particulier pour les jeunes. Parallèlement, le Centre des statistiques iranien a annoncé que l’inflation avait atteint 52,6 % fin décembre, tandis que l’inflation annuelle moyenne s’élevait à 42,2 %.
L’inflation alimentaire a connu une hausse spectaculaire ; les prix des aliments, des boissons et du tabac ayant augmenté de 72 % sur un an, contre 43 % pour les biens et services non alimentaires. L’inflation mensuelle a grimpé jusqu’à 4,2 %, tirée par la forte augmentation des prix des produits de base tels que les produits laitiers et le pain. Derrière ces statistiques se cachent des réalités dramatiques : faim, sans-abris par milliers, chômage et misère généralisée, dans un pays qui dispose pourtant d’immenses ressources pour garantir une vie meilleure à ses habitants. De graves problèmes poussent des milliers d’Iraniens à descendre dans la rue.
Surtout, le nouveau budget d’austérité, en attente d’approbation par le Parlement, a aggravé la situation du régime iranien. Ce budget, qui doit entrer en vigueur le 21 mars, est vivement critiqué. Financé principalement par les recettes fiscales, il prévoit d’augmenter la TVA et d’autres taxes, et le régime fait peser le fardeau de sa propre incapacité sur les travailleurs et les citoyens ordinaires. De plus, ce budget prévoit des coupes dans certaines subventions. Par exemple, le régime envisage de réduire les aides pour les produits essentiels comme le blé et l’importation de carburant. Bien que le budget prévoie une maigre augmentation salariale pour les travailleurs du secteur public, celle-ci est dérisoire face à l’inflation galopante. Le président Pezeshkian a ouvertement déclaré que l’État ne disposait pas des fonds nécessaires pour des augmentations salariales capables de rivaliser avec l’inflation. Autrement dit, le régime est incapable d’améliorer les conditions de vie des masses laborieuses.
Sanctions et actions
Les défenseurs du régime iranien affirment que la misère économique qui règne en Iran est une conséquence directe des années de sanctions imposées par l’impérialisme US et occidental. Il est vrai que les États-Unis ont imposé une multitude de sanctions à l’Iran, visant principalement ses exportations de pétrole. Des sanctions ont également été imposées aux partenaires économiques de l’Iran, l’isolant du commerce mondial. Ces sanctions ont été imposées sous prétexte que les recettes iraniennes servent à financer le programme nucléaire iranien et des organisations terroristes.
Depuis la révolution iranienne de 1979 qui a renversé le monarque, le Shah Mohammad Pahlavi, qui était fortement soutenu par les États-Unis, et la prise de pouvoir de Khomeiny, les États-Unis ont maintenu des sanctions contre l’Iran. La seconde administration Trump a aggravé la situation en rétablissant des sanctions antérieures que l’administration Biden n’avait pas vraiment appliquées, tout en menaçant d’en imposer de nouvelles, notamment contre les entreprises faisant affaire avec l’Iran. Il ne fait aucun doute que des années de sanctions ont eu un impact considérable sur l’économie et ont joué un rôle déterminant dans son ralentissement. Ironie du sort, Donald Trump a apporté son soutien aux manifestations déclenchées par la crise qu’il a lui-même contribué à créer avec la classe dirigeante américaine, et a menacé de défendre les manifestants. Ce soutien est intervenu seulement quelques semaines après qu’il a chaleureusement accueilli le dirigeant de fait de la dictature féodale saoudienne, un régime qui a exécuté au moins 356 personnes l’année dernière.
Cependant, les travailleurs iraniens ne doivent pas se laisser berner par ces discours sur les sanctions ; le régime théocratique est un acteur majeur des difficultés économiques des Iraniens. Depuis son arrivée au pouvoir, il a utilisé les ressources publiques pour se créer son propre paradis de luxe tandis que le peuple vit dans une misère infernale. Bien que le régime, sous l’influence de la révolution, ait mis en œuvre certaines politiques progressistes à ses débuts, il s’est rapidement employé à concentrer le pouvoir entre ses mains tout en restreignant la liberté des femmes. Les secteurs clés de l’économie, comme le secteur pétrolier et le secteur bancaire, ont été nationalisés. Cependant, cette nationalisation s’est limitée à placer ces secteurs entre les mains de la classe dirigeante théocratique. Non seulement la démocratie ouvrière était inexistante, mais le régime a rapidement évolué vers une dictature de Khomeiny et de la classe dirigeante théocratique. Les organisations ouvrières ont été écrasées et les droits démocratiques enterrés.
Ainsi, lorsque les Iraniens manifestent dans les rues en criant « Mort au dictateur », cela exprime comment leur société a été transformée en une immense prison. Le classement de l’Iran en matière de droits humains est toujours faible. En 2025, 22 709 personnes ont été arrêtées, selon les statistiques de l’Agence de presse des militants des droits de l’homme (HRANA). Parmi elles, 22 028 arrestations étaient liées à la liberté de pensée et d’expression, tandis que les autres concernaient des activités syndicales et étudiantes, ainsi que des minorités religieuses. D’après les données de l’ONU, 975 exécutions ont été recensées ; ce chiffre est plus élevé pour 2025. Le régime maintient donc son emprise sur le pouvoir d’une main de fer, réprimant violemment les masses laborieuses.
Quel avenir pour le mouvement ?
Le renversement de Khamenei et de sa clique ouvrira une période de lutte pour l’avenir de l’Iran. Les socialistes révolutionnaires défendent qu’un mouvement de masse des travailleurs peut non seulement vaincre Khamenei et la classe dirigeante iranienne, mais aussi défier les capitalistes iraniens, Trump et l’impérialisme US.
Il ne suffit pas de parler de sanctions sans souligner les actes du régime de Khamenei et ses atrocités contre les travailleurs iraniens. Il est inexact d’affirmer que les manifestations en cours en Iran et l’effondrement de la classe dirigeante dictatoriale et théocratique constitueraient automatiquement un levier pour Trump et l’impérialisme US. Il est vrai que Trump et l’impérialisme US peuvent profiter du mouvement de masse pour instaurer un changement de régime en leur faveur, mais ce n’est pas déterminé à l’avance. Le renversement de Khamenei et de sa clique ouvrira une période de lutte pour l’avenir de l’Iran. Les socialistes révolutionnaires défendent qu’un mouvement de masse des travailleurs peut non seulement vaincre Khamenei et la classe dirigeante iranienne, mais aussi défier les capitalistes iraniens, Trump et l’impérialisme US. En d’autres termes, sans victoire révolutionnaire de la classe ouvrière dans la lutte pour le pouvoir, l’impérialisme ne peut être vaincu. Par conséquent, toute avancée des travailleurs vers la prise du pouvoir des mains de la classe dirigeante doit être soutenue ; c’est dans ces avancées que réside le point d’appui de la construction d’une république des travailleurs. Cependant, les revendications d’une partie des manifestants pour un retour de la monarchie témoignent non seulement de l’échec total du régime théocratique, mais aussi de l’absence, à ce stade, d’une opposition interne capable de définir les prochaines étapes du mouvement et, simultanément, de proposer une véritable alternative des travailleurs.
La tâche du mouvement révolutionnaire iranien est de ne pas reproduire l’« erreur » du passé. La fin du règne de Khamenei qui n’amènerait pas la du capitalisme en Iran en instaurant une véritable société socialiste, basée sur la propriété publique et la gestion démocratique par les travailleurs des secteurs clés de l’économie, ne signifierait rien de fondamental pour les masses laborieuses. Le mouvement de masse doit se transformer : d’une contestation sans direction, elle doit se doter d’organes de coordination démocratiquement élus, gagner le soutien de couches plus larges de la population opprimée et élaborer d’urgence des mesures concrètes pour consolider le mouvement et prendre le pouvoir.
