Il y a 100 ans, la « Grande Guerre »: des millions de morts pour des intérêts économiques

1418-300x207La Première Guerre mondiale a commencé il y a 100 ans, déclenchant un bain de sang d’une échelle jusque-là sans précédent. Cet anniversaire a figuré en bonne place dans les médias capitalistes, mais la plupart des commentateurs capitalistes ne parviennent pas à expliquer pourquoi des millions de travailleurs ont été envoyés à la mort dans l’horreur des tranchées. C’était pour la soif de profits des capitalistes, pour accroître l’exploitation, pour assurer l’approvisionnement en matières premières et la domination des marchés.

Par Tony Saunois, secrétariat international du Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO)

La Première Guerre mondiale a été surnommée la « Grande Guerre », la « Der’ des ders’ » (la dernière guerre). Pour les dix millions de morts et les plus de dix millions de blessés graves, il n’y avait certainement rien de grand là-dedans… Ces batailles ont connu parmi les plus sanglantes boucheries humaines de l’Histoire. La misère et les pertes subies des deux côtés ne sont surpassées que par l’ampleur de ces événements gigantesques. A Ypres, en Belgique, l’armée britannique a perdu environ 13.000 hommes en trois heures à peine, tout ça pour avancer de 100 mètres! Le premier jour de la bataille de la Somme, 60.000 victimes sont tombées, la plus grande perte jamais subie par l’armée britannique. Et cela en dépit du fait que, les six jours précédents, les lignes allemandes avaient été frappées par trois millions d’obus!

Le nombre total des victimes de la bataille de la Somme, des deux côtés, a été de 1.100.000 hommes. En 1918, les puissances de l’Entente (dirigée par la Grande-Bretagne, la France, la Russie et l’Italie) comptabilisaient 5,4 millions de morts et sept millions de blessés. Les puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman et Bulgarie) ont souffert de quatre millions de morts et de 8,3 millions de blessés. De jeunes conscrits issus de la classe ouvrière ont fait les frais de ces pertes.

Comme les conflits ultérieurs qui ont éclaté autour du globe l’ont démontré, il est évident que ce massacre n’a en rien signifié la fin de la guerre. Le conflit des Balkans dans les années 1990, les carnages actuels en Syrie, en Irak et en Ukraine ne sont que les derniers exemples de la liste. En Syrie, 6,5 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays et 3 millions d’autres sont exilés. La souffrance humaine et le meurtre de masse ont été répétés encore et encore depuis cette « Der’ des ders’ ».

Pourtant, c’est le bain de sang qui a éclaté entre 1914 et 1918 qui a peut-être suscité le plus de commentaires et d’analyses. Une estimation parle d’au moins 25.000 livres publiés sur le sujet. Il s’agissait, après tout, du premier conflit véritablement mondial. Il en a fini avec une époque historique, en a ouvert une autre et a remodelé les relations internationales et de classes sociales. Dans son sillage, les empires se sont effondrés, certains rapidement, tandis que d’autres ont eu un déclin plus lent, moins glorieux. La voie fut ouverte aux Etats-Unis pour remplacer la Grande-Bretagne en tant que principale puissance impérialiste au monde. Mais, surtout, ces événements ont agi comme sage-femme pour le plus grand événement de l’Histoire humaine : la révolution russe de 1917. Là, en Russie, la classe ouvrière a été capable de prendre en main la société. Dans le même temps, une vague révolutionnaire a englouti la plupart de l’Europe.

La perspective d’une révolution socialiste a été posée dans une série de pays européens. En Allemagne, de 1918 à 1919, le kaiser a été forcé d’abdiquer dans le contexte de la révolution ouvrière qui a déferlé sur le pays. En Bavière, une république soviétique a été déclarée, et des conseils ouvriers ont été établis à Berlin et dans d’autres villes. En Hongrie, une république soviétique a été brièvement établie entre mars et août 1919. Des grèves de masse et plus de 50 mutineries militaires ont eu lieu en Grande-Bretagne. Une grève de la police qui s’est déroulée en 1919 a contraint le premier ministre, David Lloyd George, à admettre des années plus tard : « Ce pays était plus proche du bolchevisme ce jour-là qu’à n’importe quel moment depuis lors ». Cependant, à l’exception de la révolution russe, ces mouvements de masse ont finalement été vaincus en raison des politiques erronées adoptées par les dirigeants ouvriers. La défaite des révolutions en Europe a semé les graines du deuxième grand conflit mondial, de 1939 à 1945, de sorte que ces tragiques événements peuvent également être attribués à l’héritage du carnage de 1914-1918.

L’approche de la guerre, en 1914, a placé le mouvement ouvrier international face à un test décisif. A l’exception d’une infime minorité – dont Lénine, Trotsky et les révolutionnaires russes ; Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg en Allemagne ainsi qu’une poignée d’autres – la direction des puissants partis de masse des travailleurs ont capitulé les uns après les autres. Ils ont abandonné leur position anti-guerre socialiste et internationaliste et soutenu leurs classes dirigeantes respectives .

Il n’est guère étonnant que cette grande tragédie de l’Histoire humaine ait provoqué tant de commentaires et d’analyses. Un siècle après le début du conflit, des historiens capitalistes comme Niall Ferguson et Max Hastings continuent de débattre de ses causes et de défendre leurs propres analyses et conclusions. Tous les commentateurs capitalistes éprouvent beaucoup de difficultés à justifier la guerre. Ils justifient le conflit de 1939-1945 comme ayant été une guerre contre le fascisme et pour la démocratie, mais les choses ne sont pas si simples pour la boucherie de masse représentée par la guerre 14-18.

La lutte pour les marchés

L’élément déclencheur de ce carnage a été l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand et de son épouse la duchesse de Hohenberg à Sarajevo, le 28 juin 1914. Un tel événement pourrait-il vraiment être la cause d’un tel conflit mondial? Bien que centré sur l’Europe, la guerre s’est étendue jusqu’en Afrique, en Asie, en Amérique latine et, bien sûr, aux États-Unis. Si le meurtre de l’archiduc a peut-être été le prétexte pour libérer les chiens de la guerre, les véritables causes sous-jacentes sont à chercher ailleurs. La guerre a éclaté en tant que lutte massive pour la défense des intérêts économiques et des marchés ainsi que pour le pouvoir politique et le prestige.

Dans la période allant jusqu’à 1914, la Grande-Bretagne était la puissance dominante du monde avec un vaste empire couvrant 25% de la surface de la terre. La plupart des pays sur lesquelles régnait l’Empire britannique avaient été colonisés avant le milieu du 19e siècle. Cet empire était une source de matières premières et de marchés. La croissance économique de la Grande-Bretagne ralentissait cependant. Cette puissance était en déclin. La France, l’autre grande puissance européenne de l’époque, disposait d’un empire centré principalement sur l’Afrique et l’Extrême-Orient. Bien que substantiel, son empire ne représentait qu’environ un cinquième de la taille de celui de la Grande-Bretagne, et son industrialisation était très en retard.

L’Allemagne, qui n’a été créé qu’en 1871, n’avait de colonies qu’à hauteur d’un tiers de celles de la France. Le pays avait toutefois connu une industrialisation et un développement économique rapides. Son économie était plus productive que celle de Grande-Bretagne. Alors que la Grande-Bretagne avait une production annuelle de six millions de tonnes d’acier, l’Allemagne en produisait douze millions. Mais elle avait désespérément besoin de plus de colonies afin de lui fournir des matières premières et des marchés beaucoup plus importants – la logique du développement économique capitaliste. Le problème était de savoir comment y parvenir. Il n’était possible de s’agrandir nulle part en Europe tandis que la Grande-Bretagne et la France disposaient de la part du lion en termes de colonies. A l’Est, l’Allemagne a été bloquée par l’expansion de l’empire tsariste russe de même que par les intérêts anglo-français en Europe de l’Est.

Cette lutte pour les marchés est à l’origine de la grande conflagration qui devait éclater en 1914. Le développement des forces productives – industrie, science et technique – avait dépassé les limites imposées par l’État-nation. Cela a conduit les puissances impériales à conquérir et à exploiter de nouvelles colonies dans la chasse aux matières premières et aux nouveaux marchés. Cela avait déjà entrainé des conflits entre la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, le Portugal et l’Allemagne au cours du partage de l’Afrique durant le 19e siècle. Finalement, cette compétition entre grandes puissances les a conduits jusqu’à un horrible conflit, puisque chacun essayait d’obtenir de plus grands marchés ou de défendre ceux qui étaient menacés par les puissances émergentes. Si de nouveaux marchés ne peuvent pas être trouvés, le capitalisme est entraîné vers la destruction de valeurs afin de recommencer à nouveau le processus de production. Le prix de cette lutte de pouvoir devait être payé par la classe ouvrière de tous les pays.

Certains ont fait valoir que cette contradiction du capitalisme avait été surmontée. Il semblait, comme aujourd’hui, qu’une mondialisation majeure de l’économie avait eu lieu. Au cours des quatre décennies suivant la guerre franco-prussienne de 1870-1871 a existé une période de forte croissance économique et d’expansion. L’économie mondiale est devenue plus interdépendante. Entre 1870 et 1914 a eu lieu une mondialisation et une intégration économiques sans précédent jusque-là. Certaines comparaisons peuvent être faites avec la situation qui s’est développée dans une période plus récente, en particulier depuis l’effondrement des anciens États staliniens en Russie et en Europe de l’Est.

La mondialisation de ces dernières décennies est allée plus loin que jamais, mais ceux qui prétendent qu’une évolution analogue n’existait pas avant la Première Guerre mondiale ont tort. Et, en 1914 comme aujourd’hui, cela ne signifiait pas que l’État-nation ou les intérêts nationaux des classes dirigeantes étaient devenus obsolètes ou qu’ils étaient devenus tels des restes de décoration d’une période révolue du capitalisme. La guerre de 14-18 l’a démontré graphiquement. Alors comme aujourd’hui, en dépit d’une économie dominante globale et intégrée, les classes dirigeantes des différents pays disposaient encore de leurs propres intérêts historiques, politiques, militaires, stratégiques et économiques. Les récentes interventions impérialistes ainsi que les conflits militaires locaux ou régionaux ont également révélé que chaque classe dirigeante va agir pour défendre ses intérêts économiques, politiques et stratégiques spécifiques là où elle le peut.

Une catastrophe imminente

En plus de la cause sous-jacente de la «grande guerre» – la lutte pour les colonies et les marchés – d’autres facteurs historiques ont joué un rôle important pour la défense des intérêts des classes dirigeantes d’Allemagne, de France, de Grande-Bretagne et de la Russie tsariste. La guerre franco-prussienne de 1870-1871 avait donné lieu à la création d’une Allemagne unifiée et avait ouvert la voie à son développement ainsi qu’à sa rapide expansion économique. La France s’en était retrouvée affaiblie. L’issue de ce conflit, et d’autres, a eu ses conséquences pour 1914. Karl Marx avait commenté la guerre franco-prussienne en expliquant notamment que les modifications de l’équilibre des forces entraînerait, prévoyait-il, « une guerre entre l’Allemagne et la Russie ». Dans le même texte, il expliquait qu’un tel conflit agirait comme « la sage-femme de l’inévitable révolution sociale en Russie ». (Lettre à Friedrich Sorge, 1er septembre 1870). Il a fallu longtemps, mais l’une des conséquences de la guerre de 1870-1871 prévues par Marx est effectivement née à la suite de la guerre de 1914.

La France affaiblie avait perdu une partie de son territoire, l’Alsace-Lorraine, et a été contrainte de payer des réparations de guerre à l’Allemagne. La France n’était pas en mesure de s’opposer militairement à l’Allemagne en 1914, avec une population équivalente à la moitié de celle de l’Allemagne et un matériel militaire de loin inférieur. Mais la crise de Tanger en 1905 et celle d’Agadir en 1911 avaient souligné le potentiel d’un conflit avec l’Allemagne, qui continuait à s’opposer à l’expansion coloniale française.

Le déclenchement de la guerre des Balkans en 1912 a constitué une étape cruciale vers la guerre de 1914-18. A ce moment, il était généralement considéré que la guerre menaçait à travers l’Europe. Le 8 décembre 1912, le Kaiser Guillaume II a convoqué le Conseil de guerre impérial à Berlin. La plupart des participants ont convenu que la guerre était inévitable à un certain stade, mais celle-ci a été retardée afin de permettre de renforcer la marine allemande. Rien n’a été conclu à ce conseil, mais il était clair que la guerre était en cours de préparation. En fait, la période de la fin du 19ème siècle jusqu’à 1914 a été marquée par une accumulation massive d’armes par toutes les puissances européennes.

C’était également clair pour le mouvement ouvrier international. En novembre 1912, plus de 500 délégués de la Deuxième Internationale, l’Internationale Ouvrière, se sont réunis à Bâle. Ils ont convenu d’une résolution s’opposant à la guerre des Balkans et à la menace de la guerre à travers l’Europe et s’exprimant en faveur de la lutte internationale de la classe des travailleurs. Scandaleusement, un par un, les dirigeants des partis sociaux-démocrates ont capitulé et défendu leurs propres classes capitalistes dans le conflit.

L’empire austro-hongrois en déclin a été contraint d’agir contre les tentatives serbes de s’étendre dans les Balkans, ce qui l’aurait encore plus affaibli. Le déclenchement de la guerre des Balkans en 1912 a représenté un élément crucial dans le conflit mondial. La Russie tsariste a apporté son soutien à la Serbie afin de défendre ses propres intérêts régionaux. L’Allemagne a été contrainte d’encourager l’Autriche. Ainsi, lorsque la Russie a ordonné une mobilisation militaire complète en réponse à la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie à la Serbie le 28 juillet 1914, l’Allemagne a répondu en déclarant la guerre à la Russie et à la France (les 1er et 3 août 1914). Lorsque l’Allemagne a envahi la Belgique pour marcher sur la France, la Grande-Bretagne a déclaré la guerre à l’Allemagne.

Le déclenchement de la guerre

L’expansionnisme économique avait dominé les 40 années ayant précédé la guerre. En 1913, des grèves et des actions de protestation avaient éclaté dans tous les principaux pays, les travailleurs exigeant leur part de la croissance économique. Le parti des travailleurs allemands, le SPD, avait obtenu d’importants gains dans les élections de 1912. Mais en 1913, un changement brusque est survenu avec le début d’une crise économique. Les classes dirigeantes craignaient qu’une nouvelle intensification de la lutte de classe ne se développe. La menace de guerre a été utilisée dans tous les pays pour essayer de briser ce processus.

De chaque côté, la propagande nationaliste a inévitablement entraîné une énorme vague patriotique au début de la guerre. Tous les gouvernements ont affirmé, comme c’est toujours le cas, que la guerre était une juste cause, qui serait gagnée rapidement. En Allemagne, le slogan était: « à la maison avant que les feuilles ne tombent »; en Grande-Bretagne, « tout sera fini à Noël ». En coulisses, les classes dirigeantes parlaient cependant d’une évaluation plus réaliste de la situation. Sir Edward Grey, le ministre des Affaires étrangères britannique de l’époque, avait déclaré : « Les lampes s’éteignent dans toute l’Europe, nous ne les reverrons pas se rallumer de notre vie. »

Des manifestations anti-guerre ont eu lieu dans la plupart des pays. En Allemagne, des centaines de milliers de personnes ont participé à des manifestations pour la paix. De nombreux « objecteurs de conscience » ont fait héroïquement connaître leur opposition à la guerre. L’atmosphère générale au déclenchement de la guerre était cependant faite de fièvre patriotique. Mais l’attitude éprouvée face à ceux qui refusaient de se battre était nettement différente en 1914-18 par rapport à 1939-45. Dans ce dernier cas, le conflit était considéré en Grande-Bretagne comme une « guerre contre le fascisme » et les objecteurs étaient considérés comme des lâches incapables de se battre alors que « l’ennemi est à la porte ». Ce n’était pas le cas dans la première guerre mondiale.

Récemment, l’historien Niall Ferguson a fait valoir que la Grande-Bretagne aurait dû rester en de-hors de la guerre. Il a affirmé qu’il aurait été préférable de permettre à l’Allemagne de dominer l’Europe. La Grande-Bretagne, selon lui, aurait alors été en position de force pour défendre ses intérêts, car elle n’aurait pas utilisé de vastes ressources dans la guerre. A l’instar des autres puissances, l’impérialisme britannique a très certainement chèrement payé sa participation à la Première Guerre mondiale. Jusqu’en 1916, elle a financé la plupart des coûts de l’Entente (la totalité des frais de l’Italie et les deux tiers de ceux de la France et de la Russie). Les réserves d’or, les investissements de l’étranger et le crédit privé manquaient. La Grande-Bretagne a été contrainte d’emprunter 4 mil-liards de dollars aux Etats-Unis. Selon une estimation, la Grande-Bretagne et son empire ont dépensé 47 milliards $ dans le financement de la guerre, contre près de 45 milliards pour l’Allemagne.

Mais comment l’impérialisme britannique aurait-il pu résister à prendre part au conflit en permettant ainsi à son principal rival d’émerger dans une position potentiellement beaucoup plus puissante ? Un impérialisme allemand victorieux aurait été beaucoup mieux placé, économiquement, politiquement et stratégiquement, pour défier les intérêts impérialistes britanniques. En outre, la guerre a sa dynamique et sa logique propres, elle met le prestige des dirigeants capitalistes et impérialistes en première ligne. La puissance impériale dominante de l’époque aurait perdu son prestige. Cela n’aurait fait, au mieux, que reporté l’arrivée d’un conflit entre l’impérialisme britannique et l’impérialisme allemand. Les réflexions abstraites de Ferguson sont déconnectées de la réalité des intérêts des classes capitalistes au pouvoir face à la dynamique de ces conflits. D’autres historiens, comme Max Hastings, ont une évaluation plus réaliste et concluent que la guerre était inévitable. Cela, en soi, est une condamnation écrasante du système capitaliste qu’il défend pourtant…

Une vague révolutionnaire

La vague patriotique a fait place à une opposition massive face aux réalités de la guerre des tranchées telle que vécue par des millions de personnes des deux côtés du conflit. Les troupes ont fraternisé à Noël en 1914, jouant même des matchs de football. La première rupture décisive est venue de la Révolution russe de 1917. L’arrivée au pouvoir des bolcheviks a mis fin à la guerre sur le front de l’Est, ce qui a eu un impact crucial sur le développement de l’opposition à la guerre des deux côtés du conflit. Après la révolution, des grèves massives ont éclaté en Allemagne en 1918.

En combinaison du massacre à ce moment largement considéré comme futile, cela a transformé le regard porté sur les événements par des millions de personnes, essentiellement des soldats et des matelots. Des mutineries ont éclaté dans les armées françaises et britanniques. En France, on a ordonné aux troupes du front de l’Ouest de lancer une seconde et désastreuse bataille de l’Aisne, au Nord de la France. Il avait été promis aux soldats qu’il s’agissait de la bataille décisive, qui devait en finir avec la guerre en 48 heures. L’assaut a échoué, et l’atmosphère des troupes a changé du jour au lendemain. Près de la moitié des divisions d’infanterie française sur le front occidental se sont révoltées, inspirées par la révolution russe. 3400 soldats ont été envoyés en Cour martiale.

En août 1917, une mutinerie a éclaté à bord du cuirassé allemand Prinzregent Luitpold, stationné dans le port de Wilhelmshaven. Quatre cents marins ont débarqué à terre et ont rejoint une manifestation réclamant la fin de la guerre. Le 3 novembre 1918, la flotte s’est mutinée à Kiel et a hissé le drapeau rouge, déclenchant une vague révolutionnaire dans toute l’Allemagne. Le quotidien britannique The Indépendant a récemment publié une lettre émouvante envoyée par un jeune matelot allemand, Albin Kobis, à ses parents : « J’ai été condamné à mort aujourd’hui, le 11 septembre 1917, moi-même et un autre camarade; les autres en ont été quitte pour 15 ans de prison. (…) Je suis un sacrifice pour l’aspiration à la paix, d’autres vont suivre. (…) Je n’aime pas mourir si jeune, mais je vais mourir en maudissant l’Etat militariste allemand. »

Ces événements, surtout la Révolution russe, ont été décisifs pour mettre fin à la guerre. Sa fin a inauguré une vague révolutionnaire en Europe qui a terrifié les classes dirigeantes. À l’exception de la Russie, cependant, ces mouvements massifs n’ont pas abouti à ce que la classe ouvrière puisse prendre le pouvoir et s’y maintenir.

La fin de la guerre a inauguré une nouvelle situation mondiale et a modifié l’équilibre des forces entre puissances impérialistes. Le triomphe des bolcheviks en Russie a introduit un facteur entière-ment neuf pour les classes capitalistes. L’Allemagne a été obligée, par le traité de Versailles, de payer des réparations de guerre massives suite à sa défaite – 22 milliards de livres sterling à l’époque – qui ont eu un impact dévastateur sur l’économie. La dernière tranche de 59 millions de livres a été payée en 2010 seulement : 92 ans après la fin de la guerre! L’échec de la révolution allemande et les politiques erronées des partis ouvriers allemands ont ouvert la voie au triomphe du fascisme et d’Hitler en 1933, conduisant à l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale en 1939. Les conséquences de la Première Guerre mondiale ont également accéléré le déclin de l’impérialisme britannique, ouvrant la voie aux Etats-Unis pour devenir la puissance impérialiste dominante.

L’échec de la révolution socialiste en Allemagne et dans le reste de l’Europe a aussi signifié que la Russie révolutionnaire s’est retrouvée isolée, ce qui a posé les bases pour la dégénérescence de la révolution russe et l’émergence d’un régime bureaucratique stalinien dans l’ancienne Union soviétique. L’URSS a représenté une monstrueuse caricature de socialisme, de même que les régimes similaires instaurés en Europe de l’Est après la deuxième guerre mondiale. Les puissances impérialistes se sont retrouvées comme collées ensemble, elles ont pu en grande partie masquer leurs différences en étant unies contre un ennemi commun qui représentait un système social alternatif au capitalisme, fondé sur une économie nationalisée et planifiée, en dépit de leur gestion anti-démocratique et bureaucratique.

De nouvelles guerres

Cependant, la chute de ces régimes et la restauration du capitalisme ont ravivé les anciennes et nouvelles tensions existant entre les différentes puissances capitalistes. La mondialisation de l’économie, qui a atteint un niveau sans précédent – plus encore qu’en 1870-1914 – a une fois de plus crument révélé à quel point, sous le capitalisme, les forces productives ont dépassé le cadre des Etats-nations. Cependant, comme les différents récents conflits qui ont éclaté entre grandes puissances l’ont démontré, l’Etat-nation n’est pas encore obsolète. Chaque classe dirigeante veut défendre ses propres intérêts économiques, politiques, militaires et stratégiques. Les tensions croissantes entre les Etats-Unis et la Chine en Asie, la crise au sein de l’Union européenne, le conflit des Balkans des années 1990 et l’affrontement actuel entre l’Ukraine et la Russie sont autant d’indications des conflits entre les différentes puissances impérialistes. A la base de cela se trouve aussi la lutte pour acquérir de nouvelles sphères d’influence et des marchés, tout comme ce fut le cas pour la guerre de 1914-1918.

Nombreux sont ceux qui se demandent si une nouvelle guerre mondiale est possible. Même si les Etats-Unis restent la puissance dominante au monde, il s’agit d’une puissance en déclin, à l’instar de la Grande-Bretagne au début du 20e siècle. Mais même ainsi, les Etats-Unis restent loin devant la Chine et le Japon. Les autres puissances émergentes comme la Russie, l’Inde et le Brésil restent loin derrière, mais s’efforcent d’étendre leur influence dans leurs propres domaines. La position affaiblie de l’impérialisme américain a été clairement démontrée récemment par son incapacité à intervenir directement en Syrie ou dans le conflit russo-ukrainien. Les conséquences catastrophiques de l’invasion de l’Irak en 2003 ont rendu beaucoup plus compliqué pour les impérialismes américain ou britannique d’entreprendre de nouvelles interventions directes.

La perspective de conflits et de guerres régionaux est cependant bel et bien posée en cette ère de crise capitaliste et de lutte pour des marchés et des ressources limitées. Pourtant, l’équilibre des forces sociales et des classes empêche, à court et à moyen terme, le déclenchement d’une guerre mondiale. Les conséquences d’un tel conflit – avec l’existence d’armes nucléaires et la menace d’une destruction totale, avec la crainte de bouleversements sociaux et révolutionnaires – agissent comme un contrôle décisif sur les dirigeants capitalistes.

La dure réalité des horreurs de la guerre, la misère et la souffrance humaine qui ont coulé des catastrophes qui se déroulent en Syrie, en Irak, en Russie / Ukraine et ailleurs illustrent quelles sont les sanglantes conséquences de la survie du capitalisme à l’ère moderne. Si le capitalisme et l’impérialisme ne sont pas vaincus, de nouveaux conflits encore plus horribles vont éclater. Les leçons de la boucherie de 1914-1918 doivent être tirées par une nouvelle génération de jeunes et de travailleurs.

La nécessité de disposer de partis de masse des travailleurs indépendants qui luttent pour une alternative socialiste internationaliste contre le capitalisme est aussi cruciale aujourd’hui qu’en 1914 pour éviter un bain de sang. Seul un monde socialiste, basé sur une planification démocratique de d’une économie nationalisée, peut constituer une alternative à la concurrence pour les marchés et les intérêts économiques divergents, conséquences inévitables du capitalisme moderne et source de conflits.