Pourquoi le socialisme ? par Albert Einstein (1949)

Est-il convenable qu’un homme qui n’est pas versé dans les questions économiques et sociales exprime des opinions au sujet du socialisme ? Pour de multiples raisons je crois que oui.

Considérons d’abord la question au point de vue de la connaissance scientifique. Il pourrait paraître qu’il n’y ait pas de différences méthodologiques essentielles entre l’astronomie, par exemple, et l’économie : les savants dans les deux domaines essaient de découvrir les lois généralement acceptables d’un groupe déterminé de phénomènes, afin de rendre intelligibles, d’une manière aussi claire que possible, les relations réciproques existant entre eux. Mais en réalité de telles différences existent. La découverte de lois générales en économie est rendue difficile par la circonstance que les phénomènes économiques observés sont souvent influencés par beaucoup de facteurs qu’il est très difficile d’évaluer séparément. En outre, l’expérience accumulée depuis le commencement de la période de l’histoire humaine soi-disant civilisée a été — comme on le sait bien — largement influencée et délimitée par des causes qui n’ont nullement un caractère exclusivement économique. Par exemple, la plupart des grands États dans l’histoire doivent leur existence aux conquêtes. Les peuples conquérants se sont établis, légalement et économiquement, comme classe privilégiée du pays conquis. Ils se sont attribués le monopole de la terre et ont créé un corps de prêtres choisis dans leur propre rang. Les prêtres, qui contrôlèrent l’éducation, érigèrent la division de la société en classes en une institution permanente et créèrent un système de valeurs par lequel le peuple fut dès lors, en grande partie inconsciemment, guidé dans son comportement social.

Mais la tradition historique date pour ainsi dire d’hier ; nulle part nous n’avons dépassé ce que Thorstein Veblen appelait « la phase de rapine » du développement humain. Les faits économiques qu’on peut observer appartiennent à cette phase et les lois que nous pouvons en déduire ne sont pas applicables à d’autres phases. Puisque le but réel du socialisme est de dépasser la phase de rapine du développement humain et d’aller en avant, la science économique dans son état actuel peut projeter peu de lumière sur la société socialiste de l’avenir.

En second lieu, le socialisme est orienté vers un but éthico-social. Mais la science ne peut pas créer des buts, encore moins peut-elle les faire pénétrer dans les êtres humains ; la science peut tout au plus fournir les moyens par lesquels certains buts peuvent être atteints. Mais les buts mêmes sont conçus par des personnalités animées d’un idéal moral élevé et — si ces buts ne sont pas mort-nés, mais vivants et vigoureux — sont adoptés et portés en avant par ces innombrables êtres humains qui, à demi inconscients, déterminent la lente évolution de la société.

Pour ces raisons nous devrions prendre garde de ne pas surestimer la science et les méthodes scientifiques quand il s’agit de problèmes humains ; et nous ne devrions pas admettre que les spécialistes soient les seuls qui aient le droit de s’exprimer sur des questions qui touchent à l’organisation de la société.

D’innombrables voix ont affirmé, il n’y a pas longtemps, que la société humaine traverse une crise, que sa stabilité a été gravement troublée. Il est caractéristique d’une telle situation que des individus manifestent de l’indifférence ou, même, prennent une attitude hostile à l’égard du groupe, petit ou grand, auquel ils appartiennent. Pour illustrer mon opinion je veux évoquer ici une expérience personnelle. J’ai récemment discuté avec un homme intelligent et d’un bon naturel sur la menace d’une autre guerre, qui, à mon avis, mettrait sérieusement en danger l’existence de l’humanité, et je faisais remarquer que seule une organisation supranationale offrirait une protection contre ce danger. Là-dessus mon visiteur me dit tranquillement et froidement : « Pourquoi êtes-vous si sérieusement opposé à la disparition de la race humaine ? »

Je suis sûr que, il y a un siècle, personne n’aurait si légèrement fait une affirmation de ce genre. C’est l’affirmation d’un homme qui a vainement fait des efforts pour établir un équilibre dans son intérieur et qui a plus ou moins perdu l’espoir de réussir. C’est l’expression d’une solitude et d’un isolement pénibles dont tant de gens souffrent de nos jours. Quelle en est la cause ? Y a-t-il un moyen d’en sortir ?

Il est facile de soulever des questions pareilles, mais il est difficile d’y répondre avec tant soit peu de certitude. Je vais néanmoins essayer de le faire dans la mesure de mes forces, bien que je me rende parfaitement compte que nos sentiments et nos tendances sont souvent contradictoires et obscurs et qu’ils ne peuvent pas être exprimés dans des formules aisées et simples.

L’homme est en même temps un être solitaire et un être social. Comme être solitaire il s’efforce de protéger sa propre existence et celle des êtres qui lui sont le plus proches, de satisfaire ses désirs personnels et de développer ses facultés innées. Comme être social il cherche à gagner l’approbation et l’affection de ses semblables, de partager leurs plaisirs, de les consoler dans leurs tristesses et d’améliorer leurs conditions de vie. C’est seulement l’existence de ces tendances variées, souvent contradictoires, qui explique le caractère particulier d’un homme, et leur combinaison spécifique détermine dans quelle mesure un individu peut établir son équilibre intérieur et contribuer au bien-être de la société. Il est fort possible que la force relative de ces deux tendances soit, dans son fond, fixée par l’hérédité. Mais la personnalité qui finalement apparaît est largement formée par le milieu où elle se trouve par hasard pendant son développement, par la structure de la société dans laquelle elle grandit, par la tradition de cette société et son appréciation de certains genres de comportement. Le concept abstrait de « société » signifie pour l’individu humain la somme totale de ses relations, directes et indirectes, avec ses contemporains et les générations passées. Il est capable de penser, de sentir, de lutter et de travailler par lui-même, mais il dépend tellement de la société — dans son existence physique, intellectuelle et émotionnelle — qu’il est impossible de penser à lui ou de le comprendre en dehors du cadre de la société. C’est la « société » qui fournit à l’homme la nourriture, les vêtements, l’habitation, les instruments de travail, le langage, les formes de la pensée et la plus grande partie du contenu de la pensée ; sa vie est rendue possible par le labeur et les talents de millions d’individus du passé et du présent, qui se cachent sous ce petit mot de « société ».

Il est, par conséquent, évident que la dépendance de l’individu à la société est un fait naturel qui ne peut pas être supprimé — exactement comme dans le cas des fourmis et des abeilles. Cependant, tandis que tout le processus de la vie des fourmis et des abeilles est fixé, jusque dans ses infimes détails, par des instincts héréditaires rigides, le modèle social et les relations réciproques entre les êtres humains sont très variables et susceptibles de changement. La mémoire, la capacité de faire de nouvelles combinaisons, le don de communication orale ont rendu possibles des développements parmi les êtres humains qui ne sont pas dictés par des nécessités biologiques. De tels développements se manifestent dans les traditions, dans les institutions, dans les organisations, dans la littérature, dans la science, dans les réalisations de l’ingénieur et dans les œuvres d’art. Ceci explique comment il arrive que l’homme peut, dans un certain sens, influencer sa vie par sa propre conduite et comment, dans ce processus, la pensée et le désir conscients peuvent jouer un rôle.

L’homme possède à sa naissance, par hérédité, une constitution biologique que nous devons considérer comme fixe et immuable, y compris les impulsions naturelles qui caractérisent l’espèce humaine. De plus, pendant sa vie il acquiert une constitution culturelle qu’il reçoit de la société par la communication et par beaucoup d’autres moyens d’influence. C’est cette constitution culturelle qui, dans le cours du temps, est sujette au changement et qui détermine, à un très haut degré, les rapports entre l’individu et la société. L’anthropologie moderne nous a appris, par l’investigation des soi-disant cultures primitives, que le comportement social des êtres humains peut présenter de grandes différences, étant donné qu’il dépend des modèles de culture dominants et des types d’organisation qui prédominent dans la société. C’est là-dessus que doivent fonder leurs espérances tous ceux qui s’efforcent d’améliorer le sort de l’homme : les êtres humains ne sont pas, par suite de leur constitution biologique, condamnés à se détruire mutuellement ou à être à la merci d’un sort cruel qu’ils s’infligent eux-mêmes.

Si nous nous demandons comment la structure de la société et l’attitude culturelle de l’homme devraient être changées pour rendre la vie humaine aussi satisfaisante que possible, nous devons constamment tenir compte du fait qu’il y a certaines conditions que nous ne sommes pas capables de modifier. Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, la nature biologique de l’homme n’est point, pour tous les buts pratiques, sujette au changement. De plus, les développements technologiques et démographiques de ces derniers siècles ont créé des conditions qui doivent continuer. Chez des populations relativement denses, qui possèdent les biens indispensables à leur existence, une extrême division du travail et une organisation de production très centralisée sont absolument nécessaires. Le temps, qui, vu de loin, paraît si idyllique, a pour toujours disparu où des individus ou des groupes relativement petits pouvaient se suffire complètement à eux-mêmes. On n’exagère pas beaucoup en disant que l’humanité constitue à présent une communauté planétaire de production et de consommation.

Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce qui constitue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit du rapport entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus conscient que jamais de sa dépendance à la société. Mais il n’éprouve pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’homme ne peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se dévouant à la société.

L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif — non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se rendre compte que les moyens de la production — c’est-à-dire toute la capacité productive nécessaire pour produire les biens de consommation ainsi que, par surcroît, les biens en capital — pourraient légalement être, et sont même pour la plus grande part, la propriété privée de certains individus.

Pour des raisons de simplicité je veux, dans la discussion qui va suivre, appeler « ouvriers » tous ceux qui n’ont point part à la possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas tout à fait à l’emploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de production est en état d’acheter la capacité de travail de l’ouvrier. En se servant des moyens de production, l’ouvrier produit de nouveaux biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel dans ce processus est le rapport entre ce que l’ouvrier produit et ce qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est « libre », ce que l’ouvrier reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle des biens qu’il produit, mais par le minimum de ses besoins et par le rapport entre le nombre d’ouvriers dont le capitaliste a besoin et le nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut comprendre que même en théorie le salaire de l’ouvrier n’est pas déterminé par la valeur de son produit.

Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation de plus grandes unités de production aux dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une organisation politique démocratique. Ceci est vrai, puisque les membres du corps législatif sont choisis par des partis politiques largement financés ou autrement influencés par les capitalistes privés qui, pour tous les buts pratiques, séparent le corps électoral de la législature. La conséquence en est que, dans le fait, les représentants du peuple ne protègent pas suffisamment les intérêts des moins privilégiés. De plus, dans les conditions actuelles, les capitalistes contrôlent inévitablement, d’une manière directe ou indirecte, les principales sources d’information (presse, radio, éducation). Il est ainsi extrêmement difficile pour le citoyen, et dans la plupart des cas tout à fait impossible, d’arriver à des conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits politiques.

La situation dominante dans une économie basée sur la propriété privée du capital est ainsi caractérisée par deux principes importants : premièrement, les moyens de production (le capital) sont en possession privée et les possesseurs en disposent comme ils le jugent convenable ; secondement, le contrat de travail est libre. Bien entendu, une société capitaliste pure dans ce sens n’existe pas. Il convient de noter en particulier que les ouvriers, après de longues et âpres luttes politiques, ont réussi à obtenir pour certaines catégories d’entre eux une meilleure forme de « contrat de travail libre ». Mais, prise dans son ensemble, l’économie d’aujourd’hui ne diffère pas beaucoup du capitalisme « pur ».

La production est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler pourront toujours trouver un emploi ; une « armée » de chômeurs existe déjà. L’ouvrier est constamment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation est restreinte et a pour conséquence de grands inconvénients. Le progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du nombre des chômeurs plutôt qu’un allégement du travail pénible pour tous. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital, qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus dont j’ai fait mention plus haut.

Je considère cette mutilation des individus comme le pire mal du capitalisme. Tout notre système d’éducation souffre de ce mal. Une attitude de compétition exagérée est inculquée à l’étudiant, qui est dressé à idolâtrer le succès de l’acquisition comme une préparation à sa carrière future.

Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir, l’établissement d’une économie socialiste, accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés d’une façon planifiée. Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.

Il est cependant nécessaire de rappeler qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être accompagnée d’un complet asservissement de l’individu. La réalisation du socialisme exige la solution de quelques problèmes socio-politiques extrêmement difficiles : comment serait-il possible, en face d’une centralisation extrême du pouvoir politique et économique, d’empêcher la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse ? Comment pourrait-on protéger les droits de l’individu et assurer un contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie ?

La clarté au sujet des buts et des problèmes du socialisme est de la plus grande importance à notre époque de transition. Puisque, dans les circonstances actuelles, la discussion libre et sans entrave de ces problèmes a été soumise à un puissant tabou, je considère que la fondation de cette revue est un important service rendu au public.

Tunisie : Liberté d’expression en danger !

Deux rappeurs ont été condamnés pour avoir dénoncé la brutalité de la police – SOLIDARITÉ !

Deux jeunes rappeurs tunisiens engagés ont récemment été condamnés à de lourdes peines de prison pour avoir écrit et chanté des textes critiquant la police ainsi que la corruption, le népotisme et la violence enracinés en son sein. L’un d’eux, « Weld El 15 », avait déjà été condamné en juin à deux ans de prison pour un de ses textes (‘‘El Boulicia Kleb’’ – ‘‘Les policiers sont des chiens’’), mais avait été libéré en juillet suite à l’indignation et aux actions de protestations que cela avait entraîné.

Précédemment déjà, alors que Klay BBJ était au Maroc, en février 2013, sa mère avait reçu la ‘‘visite’’ de deux policiers en civil qui lui avaient livré l’avertissement suivant : ‘‘Klay doit arrêter de faire des chansons qui parlent de politique.’’

Le 22 août, les deux rappeurs ont été arrêtés alors qu’ils se produisaient sur scène à un festival à Hammamet. Weld El 15 a été violemment battu par la police face à la foule et, après sa libération, a dû se rendre à l’hôpital à cause de ses sérieuses blessures. Klay BBJ a quant à lui été tabassé durant sa garde à vue. Tous deux ont été relâchés après que leurs cartes d’identité aient été confisquées par la police. Une vidéo de la descente de police durant le concert peut être vue sur le lien suivant.

Le 29 août, ils ont été inculpés et jugés par contumace pour avoir ‘‘agressé un agent de police en service’’, pour avoir ‘‘attaqué la morale publique’’ et pour ‘‘calomnies’’. Tous deux ont reçu un total de 21 mois d’emprisonnement. Ils n’avaient même pas été informés des charges qui pesaient sur eux ni du jour de leur jugement !

Il s’agit d’un exemple très illustratif de la vague croissante de répression et de menaces qui s’est abattue sur un très large éventail d’opposants de gauche, d’artistes, de journalistes, d’intellectuels, de syndicalistes, etc., au cours de cette dernière période, de la part du parti d’Ennahda, le parti au pouvoir, et de ses sbires, de la police, des groupes salafistes et d’autres encore.

Il s’agit aussi du cadre dans lequel il faut considérer la grève nationale organisée le 3 septembre dernier par le Syndicat national des journalistes tunisiens des stations de radio appartenant à l’Etat, qui se sont opposés à la nominations arbitraires de responsables à la solde d’Ennahda à la tête de ces médias et qui ont défendu la liberté de la presse contre la censure policière.

Envoyez de toute urgence des lettres de protestation (exemple ci-desous) au ministère de la Justice tunisien afin d’exiger l’abandon des charges retenues contre Weld El 15 et Klay BBJ et pour défendre les droits fondamentaux d’expression contre les méthodes autoritaires du gouvernement de l’Etat tunisien et de la police : mju@ministeres.tn. Envoyez une copie de vos mails à cwi@worldsoc.co.uk.

  • Abandon de toutes les charges retenues contre Weld El 15 et Klay BBJ!

  • Pour la liberté de la presse, pour la liberté d’expression, pour le respect de tous les droits démocratiques !

  • Non aux menaces et aux attaques contre les opposants au régime d’Ennahda – Non à la brutalité policière!

Modèle de lettre de protestation :

À l’attention de M. le ministre de la Justice de TunisieNous venons d’apprendre les lourdes peines de 21 mois de prison prononcées récemment contre les deux rappeurs Weld El 15 et Klay BBJ. Nous avons également été informés du fait qu’ils n’étaient même pas au courant de leur jugement ni du jour où celui-ci a eu lieu.

Ces deux artistes ne faisaient qu’exercer leur liberté d’expression la plus basique en condamnant la brutalité de la police, la corruption et le népotisme de la société Tunisienne.

– Nous condamnons avec force les violences policières perpétrées contre ces deux artistes.

– Nous demandons l’abandon complet et immédiat de toutes les charges qui pèsent contre Weld El 15 et Klay BBj.

– Nous défendons la liberté d’expression et de presse et la garantie de droits démocratiques pour tous et toutes.

– Nous demandons l’arrêt des menaces et des attaques contre les opposants au régime d’Ennahda.

Soyez assuré que notre solidarité internationale ne faiblira pas tant que la répression continuera à sévir.

 

Dossier spécial Éducation

La jeunesse paie un lourd tribu aux politiques de la bourgeoisie et des capitalistes.

La jeunesse paie un lourd tribu aux politiques de la bourgeoisie et des capitalistes.

Ecole : une «refondation» pour les capitalistes

Par Luc de Chivré

L’éducation est une priorité affichée par le gouvernement et le ministre de l’éducation Vincent Peillon met en place une loi «d’orientation» pour l’école. Pourtant le système éducatif continuera avec la même logique de rentabilité et de sélection des jeunes.

Le ministre allège à sa sauce les rythmes scolaires mais rien n’est fait contre la surcharge des classes qui est une vraie source de fatigue, ni contre les programmes souvent indigestes. Réduire la journée d’école d’un enfant ne résoudra pas l’échec scolaire si les structures d’aide à tous niveaux (RASED …) torpillées par Fillon ne sont pas remises en place partout et renforcées.

Le plan pluriannuel de recrutement ne répond pas aux besoins mais rafistole. Les 60 000 «postes» promis sont loin d’égaler les 80 000 supprimés en 5 ans, surtout au regard des chiffres: les créations réelles pour l’enseignement sont de 21 000 postes, sans savoir si ce seront des temps plein, le reste étant pour le privé (6000), l’accueil indispensable des enfants handicapés sans connaître le statut du personnel recruté, et pour compenser les départs en retraite. Les conditions réelles d’enseignement ne vont pas s’améliorer, voire se dégraderont dans certains secteurs.

Le «changement» dans la continuité

La loi de refondation ne s’attaque ni à la vision rentabiliste de l’école publique ni à la qualité d’enseignement. Pour les capitalistes l’échec scolaire est la base d’une sélection vitale pour rentabiliser la formation des futurs travailleurs. Le socle commun et le livret de compétences, deux outils créés par la droite pour déterminer rapidement et subjectivement sur quels enfants il est inutile d’investir sont confirmés. L’objectif du livret de compétences est même éclairci par les accords de compétitivité qui mettent au cœur des procédures de licenciement et de mobilité interne la notion subjective de compétences professionnelles.

La formation professionnelle est transférée aux régions qui maintiendront les seules formations offrant une employabilité locale immédiate et qui ne seront pas concurrentes de l’apprentissage. Si les besoins des entreprises changent, les jeunes se retrouveront avec des formations inadaptées au marché de l’emploi. Idem pour le service d’orientation scolaire de l’éducation avec un marché juteux pour le privé, mais aussi des conseillers d’orientation des collèges et lycées menacés.

Vincent Peillon n’améliore en rien les conditions de travail des enseignants, voire fait des déclarations sous entendant une augmentation du temps de travail. Il se satisfait clairement des tâches multiples accumulées depuis plusieurs années, des pressions qu’exercent les directeurs ou les chefs d’établissement pour imposer une augmentation de travail. Les accords de compétitivité ne s’appliquent pas aux enseignants mais dans un souci de rentabilité, le temps de travail a augmenté, le salaire est gelé, et la «mobilité interne» a explosé avec des personnels sous contrat d’objectif à 2 ou 3 ans, d’autres qui se partagent sur différents postes de travail ou qui vivent dans la crainte de perdre leur poste d’une année sur l’autre.

Pour un autre système éducatif !

Un gouvernement défendant vraiment les intérêts des jeunes et des travailleurs se serait attaqué aux capitalistes par des premières mesures concrètes :

Un véritable plan d’embauche d’au moins 80 000 postes qui permet d’abonder toutes les missions indispensables de l’éducation et de titulariser les contractuels

Le renforcement des lycées professionnels publics, véritable acquis ouvrier et la fin de l’apprentissage privé

La suppression du socle commun, du livret de compétences, le renforcement de la mixité sociale dans les établissements

Des classes à 20 élèves maximum

L’augmentation des salaires

Ces premières mesures sont vitales pour stopper la dégradation. Pour avancer vers un système éducatif avec comme seul objectif l’émancipation et le bien être des enfants et des jeunes, il faudra s’attaquer définitivement à la mainmise des capitalistes sur l’éducation et l’ensemble des besoins humains.

Non, les rythmes scolaires ne sont pas faits pour le bien des enfants !

Par Faustine Ottin

Le ministre justifie la réforme du rythme scolaire par le fait que la France obtient de piètres résultats aux enquêtes internationales sur les résultats scolaires et qu’elle fait partie des pays où il y a le moins de jours d’école. Comme si la question des résultats scolaires dépendait seulement du moment où on enseigne aux enfants ! C’est pourquoi les enseignants du primaire se sont mis en grève le 31 janvier puis majoritairement le 12 février.

Cette réforme n’est que poudre aux yeux pressant davantage le rythme des élèves et les conditions de travail des enseignants. Rien n’est réfléchi globalement pour une équité sur tout le territoire et remédier aux difficultés des élèves. Pour faire passer cette réforme, le gouvernement laisse allonger la pause du midi, non pas pour des raisons chronobiologiques mais parce que le taux d’encadrement (c’est à dire le nombre d’adultes par groupe d’enfants) y est moins contraignant que le soir !

Avoir une politique ambitieuse pour une école plus juste passe par une autre politique de la ville, un autre aménagement du territoire, moins d’élèves par classe, de la formation pour les enseignants, plus de professeurs que de classe, un RASED efficace et suffisant et ce partout, car aujourd’hui un élève en difficulté hors ZEP n’a plus d’aide et les aides sont si faibles en ZEP qu’on arrive à un saupoudrage ! Pour cela il faut défendre un réel service public d’éducation où la partie enseignement ne serait qu’un pan. C’est pourquoi les enseignants du primaire doivent se tourner vers les parents d’élèves, les collègues des services publics, les travailleurs en grève afin de montrer qu’une réforme ambitieuse de l’éducation passe par :

Un emploi pour tous

Un autre aménagement du territoire et une solidarité dans le territoire basés sur les besoins décidés par les habitants

Des effectifs restreints dans les classes

Un réseau d’aide (RASED) suffisant

Une réelle formation des enseignants

Plus de maîtres que de classes

Une professionnalisation des aides aux enfants en situation de handicap avec embauche et formation des personnes embauchées sur ces emplois aujourd’hui (AVS)

Pour obtenir tout cela, il faut une autre société, où on arrêtera de bricoler avec la vie des enfants et qui permettra à chacun de se former à son rythme. Pour mener les politiques sociales et économiques nécessaires à cette société, nous devons construire nos luttes. Le 25 mars, les enseignants du primaire de Paris seront d’ailleurs en grève. D’ici le samedi 6 avril, date annoncée par la FSU comme une journée nationale de manifestation sur la question des rythmes, il nous faudra construire un rapport de force.

Stagiaires en colère à Rouen

Par Olaf van Aken, stagiaire

Malgré les annonces du nouveau gouvernement de vouloir faire de l’Éducation une priorité les conditions de travail pour les professeurs stagiaires restent catastrophiques cette année. Un temps complet de prof est de 18 heures hebdo face élèves. Les stagiaires, eux, sont à 15 heures et il y a 8 heures de cours à l’IUFM en plus quasiment toutes les semaines. La charge de travail est écrasante (entre 50 et 60 heures par semaine) et beaucoup de stagiaires sont complètement épuisés. Le gouvernement n’a pas rompu avec la politique du précédent. Les stagiaires occupent des milliers de vrais postes de gens partis en retraite.

Le CLES et le C2i2e – des certificats qui font rager

Les stagiaires ex-contractuels sont davantage pénalisés. Ils sont souvent à 18h de cours et sont en plus censés passer le CLES (un certificat d’Anglais) et/ou le C2i2e (un certificat d’informatique). Pour beaucoup, le CLES posait de gros problèmes car le niveau d’anglais exigé est très haut (niveau B2) et ils risquent de ne pas être titularisés. Le C2i2e demande beaucoup de travail, entre 20 et 30 heures qui ne sont pas faciles à trouver.

Une approche collective des stagiaires

La colère chez les stagiaires, notamment chez les ex-contractuels, montait de plus en plus à cause de la surcharge du travail et de l’exigence des deux certificats. Fin novembre, la CGT Educ’action à Rouen a pris l’initiative de mobiliser les stagiaires et a organisé des heures syndicales à l’IUFM. Les syndicats SNES, FO, Sud Education et CFDT ont rejoint cette initiative. Depuis mi-décembre, plus de 100 stagiaires (sur 200) y ont participé et nous avons décidé de nous battre pour nos revendications: non au CLES et au C2i2e, non à la surcharge de travail, arrêt de la formation à distance (FOAD), arrêt des pressions et du harcèlement de certains tuteurs. Des rassemblements devant l’IUFM, relayés par la presse, ont eu lieu en janvier et une audience au Rectorat début février.

Le Ministère recule – une victoire partielle

C’est à cette occasion que les responsables du Rectorat ont annoncé à la délégation des stagiaires et des syndicats que le CLES et le C2i2e ne seront officiellement plus un critère pour la titularisation des stagiaires. Mais il faudra les faire dans un délai de 3 ans après la titularisation. Annonce confirmée par la directrice générale des ressources humaines du Ministère lors du Comité technique ministériel du 19 février. C’est une victoire, même partielle, pour nous et les autres stagiaires mobilisés dans d’autres académies. Le besoin réel de nouveaux professeurs est également sûrement une motivation pour ce recul du gouvernement. C’est un très grand soulagement pour les stagiaires concernés par ces certificats.

Notre mobilisation a payé, elle nous a permis de sortir de la galère individuelle (surcharge de travail, harcèlement de certains tuteurs, pressions des inspecteurs,…) et de discuter collectivement de nos revendications et des actions à mener. Avoir gagné cette avancée est un encouragement pour beaucoup de stagiaires à Rouen et ailleurs.

Lycées  : quels changements pour la jeunesse et les personnels  ?

Par Olivier Ruet

Peillon, ministre de l’Education Nationale, a répondu pour les lycéens et leurs profs. Les mesures touchant les lycées généraux, technologiques et professionnels seront appliquées intégralement tel que cela était prévu par ses prédecesseurs Darcos et Chatel.

Et effectivement, dans les lycées, tout le monde doit continuer de faire fonctionner les mesures prises sous Sarkozy, alors que leur dénonciation avait marqué la période passée.

Sous prétexte d’une future évaluation, il faut donc patienter. Ainsi, on a pu voir la filière technologique industrielle démantelée et réduite à seulement quatre options (au lieu de quatorze spécialités). Les enseignants de ces spécialités ont été reconvertis de force dans des disciplines type techno collège ou dans des matières qu’ils n’ont jamais enseignées (et sans formation préalable).

Dans les lycées pro, le BEP n’a pas été rétabli. Les places de CAP manquent. Et dans la filière bac pro 3 ans, les élèves en difficulté sont nombreux en raison d’une forte réduction des horaires d’enseignement professionnel qui elle non plus,n’a pas été corrigéé.

Et en dépit de la propagande gouvernementale, lycéens et profs voient désormais la réalité de la préparation de la rentrée. De plus en plus d’établissements se mobilisent car ce qui leur est annoncé, c’est à nouveau suppressions de postes, d’options, de filières, augmentation des effectifs par classe… Les règles n’ont absolument pas changé et s’il y a création de postes, c’est notamment car il y a une augmentation du nombre d’élèves (en lycée comme en collège).

Et face aux difficultés des élèves,aux problèmes de chômage des jeunes, d’accès aux qualifications, le gouvernement a la réponse facile et originale  : l’apprentissage  ! Ce serait la solution à tout dans la crise actuelle. C’est dire concrètement, que Repentin le successeur de Morano a l’intention d’y faire basculer une partie toujours plus importante des jeunes en entretenant l’illusion d’une échappatoire à la crise. Il faut en fait s’attaquer aux difficultés sociales qui imposent à de plus en plus de jeunes de tenter de signer ce type de contrat pour gratter un petit salaire.

Le patronat évidemment est aux anges avec un tel gouvernement qui relaie ses thèses sur l’adaptation de la main d’œuvre, la compétitivité  : «Le président croit beaucoup au rôle que peut jouer la formation professionnelle dans l’amélioration de la compétitivité hors coût de notre pays» (AEF 17 janvier 2013).

Concrètement, Hollande, Ayrault et Peillon ont lancé une nouvelle étape de démolition des diplômes et qualifications reconnus nationalement au profit d’une  formation locale, soumise aux féodalités régionales, dans le cadre notamment de la nouvelle loi d’orientation sur l’école et de l’acte 3 de la décentralisation.

La lutte ne peut être évidemment locale et ne peut se contenter des réponses syndicales actuelles. Il nous faut travailler à l’unité des jeunes scolarisés, apprentis, et travailleurs pour la défense des qualifications nationales reconnues et combattre l’apprentissage de l’exploitation que deviennent les systèmes d’éducation et de formation deviennent sous les coups répétés des gouvernements successifs.

Dossier paru dans le n° 160 de l’Égalité (mai-juin 2013)

Quelle alternative politique construire à gauche du PS ?

Construire une opposition de gauche... un vrai casse-tête !  AFP PHOTO JOEL SAGET

Construire une opposition de gauche… un vrai casse-tête !
AFP PHOTO JOEL SAGET

Malgré la crise et le carnage social qu’elle engendre, le PS au pouvoir, contrairement à ce qu’il a laissé croire dans sa campagne électorale de 2012, mène une politique antisociale au service du patronat. Les deniers mois ont confirmé la totale trahison de Hollande qui a mené une politique d’austérité masquée mais bien réelle. Où en sont les forces à gauche du PS et constituent-elles une alternative ?

Le NPA dans l’impasse.

Le Nouveau Parti Anticapitaliste tenait son 2ème congrès début février, quatre ans après sa fondation. Ce projet politique, s’adressant aux travailleurs et aux jeunes, ainsi qu’à tous ceux qui voulaient s’organiser pour lutter et en finir avec le capitalisme, avait attiré 9000 personnes venant d’horizons différents.

La Gauche révolutionnaire, défendant depuis des années la nécessité de nouveaux partis de masse des travailleurs et des jeunes, a participé au processus de création, tout en proposant ses analyses pour permettre de débattre de l’orientation et de la construction de ce parti.

Quatre ans après, le NPA ne compte plus que 2500 adhérents. Les luttes internes, les questions électorales et autres alliances sont devenues centrales dans les débats. Le manque de programme et de clarification politique, ainsi que le non-développement de la perspective socialiste ont donné le sentiment à beaucoup que ce parti n’offrirait pas l’alternative politique pour s’organiser et lutter contre le capitalisme. C’est sur ce bilan que nous avons quitté début 2012 cette organisation.

Le 2ème congrès, qui vient de se tenir après le départ de la Gauche anticapitaliste pour le Front de gauche début juillet 2012 sur des bases opportunistes, ne donne pas de nouvelles perspectives à ce parti malgré une plateforme proposant sa refondation. La majorité, obtenant 51% des voix (mais en réalité majorité tactique depuis le début du fait d’alliances avec l’aile droite, puis l’aile gauche), ne tire pas le bilan de l’effondrement du NPA, et propose de nouveau des alliances au sommet avec le FdG sans s’adresser à la base, tactique qui a échoué à chaque tentative faute d’un programme à proposer.

Quelle alternative pour organiser la résistance ?

Malgré cet échec, les travailleurs ont toujours besoin de s’unifier et de s’organiser pour résister tous ensemble contre l’austérité et ses conséquences, ainsi que d’avoir des perspectives politiques pour dépasser le capitalisme. L’abstention croissante aux élections surtout des classes populaires montre le rejet des institutions.

Face à l’austérité, nous devons organiser la riposte à gauche du PS la plus large possible, reposant sur les luttes actuelles des travailleurs contre les licenciements ou pour des augmentations de salaire, pour l’emploi, contre l’austérité, sur un programme résolument tourné vers les luttes et non les élections. La campagne anti austérité du Front de gauche peut être une initiative rassemblant tous ceux qui veulent lutter. Si c’est une vraie campagne de lutte, alors tous devraient pouvoir s’y joindre. Il est possible de mobiliser tous ensemble sur des revendications simples, contre les conséquences du système capitaliste, même si pour le moment l’alternative proposée n’est pas la même.

Nous pensons qu’il faut une vraie campagne qui allie des réunions publiques, des manifs, et des propositions de grèves, et préparer ainsi une vraie journée nationale de grève dans tous les secteurs et préparer un mouvement d’ensemble qui stoppe l’austérité. En construisant cela, il serait possible de discuter de l’alternative politique à la gauche du PS et d’un gouvernement qui défende réellement les intérêts des travailleurs et des travailleuses contre les capitalistes.

Si aujourd’hui, les capitalistes et les gouvernements à leur service imposent l’austérité, c’est bien parce qu’ils n’ont pas face à eux une opposition résolue et organisée qui lutte contre ces attaques. Nous devons construire cet outil de lutte à gauche du PS, tous ensemble, pour nous défendre et porter la perspective d’une autre société, socialiste.

 Par Mathieu Sauvan

Paru dans l’Égalité n° 160 (mai-Juin 2013)

Par où commencer ? Lénine

La nécessité d’un parti marxiste centralisé pour abattre le tsarisme. Un journal politique comme organisateur collectif.
Un article de l’Iskra qui annonce « Que Faire ? ».

Lénine, 1901

Par où commencer ?

Ces dernières années, la question : « Que faire ? » se po­se avec force aux social-démocrates russes. Il ne s’agit plus de choisir une route (comme c’était le cas à la fin des an­nées 80 et début des années 90), mais de déterminer ce que nous devons faire pratiquement sur une route connue, et de quelle façon. Il s’agit du système et du plan d’activité pratique. Il faut avouer que cette question, essentielle pour un parti d’action, relative au caractère et aux modalités de la lutte, est toujours sans solution et suscite encore par­mi nous de sérieuses divergences, qui témoignent d’une instabilité et de flottements de pensée regrettables. D’une part, la tendance « économiste », qui s’attache à tronquer, à rétrécir le rôle de l’organisation et de l’agitation politi­ques, est encore loin d’être morte. D’autre part, continue à porter la tête haute la tendance de l’éclectisme sans prin­cipes qui s’adapte à toute nouvelle « orientation » et est incapable de distinguer entre les besoins du moment et les buts essentiels et les exigences permanentes du mouvement pris dans son ensemble. Comme on sait, cette tendance a pris racine dans le Rabotchéïé Diélo1.Sa dernière déclara­tion-« programme », le retentissant article portant le titre retentissant « Un tournant historique » (n°6 du Listok du « Rabotchéïé Diélo2»), confirme de façon éclatante cette définition. Hier encore, nous étions en coquetterie avec l’« économisme », nous nous indignions de la condamnation catégorique portée contre la Rabotchaïa Mysl3, nous « mi­tigions » la façon dont Plekhanov envisageait la lutte con­tre l’autocratie; aujourd’hui, nous voilà déjà citant la phrase de Liebknecht : « Si les circonstances changent en 24 heures, il faut aussi en 24 heures changer de tactique »; nous parlons déjà de créer une « solide organisation de combat » pour attaquer de front, pour livrer assaut à l’absolu­tisme; de faire « une large agitation politique révolutionnaire (comme nous y allons : politique et révolutionnaire à la fois !) dans les masses »; de lancer « un appel incessant à la protestation dans la rue »; « de préparer des manifestations publiques d’un caractère politique bien tranché » (sic), etc., etc.

Nous pourrions, certes, exprimer notre satisfaction de voir le Rabotchéïé Diélo assimiler si vite le programme for­mulé par nous dès le premier numéro de l‘Iskra4: consti­tuer un parti solidement organisé, visant non seulement à arracher des concessions de détailmais à enlever la for­teresse même de l’autocratie. Cependant, l’absence chez nos assimilateurs de tout point de vue bien ferme, est de nature à gâter tout notre plaisir.

Le nom de Liebknecht est, il va de soi, invoqué à tort par le Rabotchéïé Diélo. En 24 heures, on peut modifier la tactique de l’agitation sur quelque point spécial, modifier un détail quelconque dans l’activité du Parti. Mais pour changer, je ne dirai pas on 24 heures, mais même en 24 mois, ses conceptions sur l’utilité générale, permanente et abso­lue d’une organisation de combat et d’une agitation politi­que dans les masses, il faut être dénué de tout principe direc­teur. Il est ridicule d’invoquer la diversité des circons­tances, le changement des périodes : la constitution d’une organisation de combat et l’agitation politique sont obli­gatoires dans n’importe quelles circonstances « ternes, pa­cifiques », dans n’importe quelle période de « déclin de l’es­prit révolutionnaire ». Bien plus, c’est précisément dans ces circonstances et dans ces périodes qu’un pareil effort est nécessaire, car au moment de l’explosion, de la conflagra­tion, il est trop tard pour créer une organisation; elle doit être déjà prête, afin de déployer immédiatement son activité. « Changer de tactique on 24 heures ! » Mais pour on changer, il faut au préalable en avoir une. Or, sans une organisation solide, rompue à la lutte politique en toutes circonstances et en toutes périodes, il ne saurait même être question de ce plan d’action systématique établi à la lumière de principes fermes, suivi sans défaillance, qui seul mérite le nom de tactique. Voyez en effet : on nous assure déjà que le « mo­ment historique » pose à notre parti un problème « absolu­ment nouveau », celui de la terreur. Hier, ce qui était « ab­solument nouveau », c’était le problème de l’organisation et de l’agitation politiques; aujourd’hui, c’est celui de la terreur. N’est-il pas singulier d’entendre des gens aussi ou­blieux de leurs antécédents parler d’un changement radical de tactique ?

Heureusement, le Rabotchéïé Diélo a tort. Le problème de la terreur n’a rien de nouveau. Il nous suffira de rappe­ler brièvement les conceptions établies de la social-démocra­tie russe.

Sur le plan des principes, nous n’avons jamais rejeté ni ne pouvons rejeter la terreur. C’est un des aspects de guerre, qui peut convenir parfaitement, et même être indis­pensable à un certain moment du combat, dans un certain état de l’armée et dans certaines conditions. Mais le fait est justement qu’on nous propose aujourd’hui la terreur non point comme l’une des opérations d’une armée combattante, opération étroitement rattachée et articulée à tout le système de la lutte, mais comme un moyen d’attaque isolée, indépendant de toute armée et se suffisant à lui-même. D’ailleurs, à défaut d’une organisation révolution­naire centrale et avec des organisations révolutionnaires locales faibles, la terreur ne saurait être autre chose. C’est bien pourquoi nous déclarons résolument que, dans les cir­constances actuelles, la terreur est une arme inopportune, inopérante, qui détourne les combattants les plus actifs de leur tâche véritable et la plus importante pour tout le mouvement, et qui désorganise non pas les forces gouver­nementales, mais les forces révolutionnaires. Souvenez-vous des derniers événements : sous nos yeux, la grande masse des ouvriers et du « bas peuple » des villes se ruait au combat, mais il manquait aux révolutionnaires un état-major de dirigeants et d’organisateurs. Dans ces conditions, si les révolutionnaires les plus énergiques se consacrent à la terreur, ne risquons-nous pas d’affaiblir les détachements de combat, les seuls éléments sur lesquels on puisse fonder un espoir sérieux ? N’avons-nous pas à craindre une ruptu­re de liaison entre les organisations révolutionnaires et ces foules dispersées d’hommes mécontents, protestant et prêts au combat, dont la faiblesse ne tient qu’à leur dispersion ? Or, cette liaison est le gage unique de notre succès. Loin de nous l’idée de refuser toute importance à des coups hé­roïques isolés, mais notre devoir est de mettre en garde de toute notre énergie contre cet engouement pour la terreur auquel tant de gens sont si enclins aujourd’hui, au point d’y voir notre arme principale et essentielle. La terreur ne sera jamais un acte de guerre à l’égal des autres : dans le meilleur des cas, elle ne convient que comme l’une des formes de l’assaut décisif. La question se pose : pouvons-nous, au moment actuel, appeler à cet assaut ? Le Rabotchéïé Diélo pense probablement que oui. Du moins, il s’écrie « Formez les colonnes d’assaut ! » Mais c’est là encore un zèle mal inspiré. Le gros de nos forces est formé de volontai­res et d’insurgés. En fait d’armée permanente, nous n’avons que quelques petits détachements, et encore ils ne sont pas mobilisés, n’ont pas de liaison entre eux, ne sont pas entraî­nés à se former en colonnes d’une façon générale, sans mê­me parler de colonnes d’assaut. Dans ces conditions, tout homme capable d’envisager l’ensemble de notre lutte, sans s’en laisser distraire à chaque « tournant » de l’histoire, doit comprendre que notre mot d’ordre, à l’heure actuelle, ne saurait être « A l’assaut ! », mais bien « Entreprenons le siège en règle de la forteresse ennemie ! » En d’autres ter­mes, l’objectif immédiat de notre Parti ne peut pas être d’appeler toutes les forces dont il dispose à se lancer dès maintenant à l’attaque, mais d’appeler à mettre sur pied une organisation révolutionnaire capable de rassembler toutes les forces et d’être le dirigeant non seulement en titre, mais réel, du mouvement, c’est-à-dire une organisation tou­jours prête à soutenir chaque protestation et chaque explo­sion, en les mettant à profit pour accroître et endurcir une armée apte à livrer le combat décisif.

La leçon des événements de février et de mars5 est si suggestive qu’on ne rencontre guère aujourd’hui d’objec­tions de principe à cette conclusion. Seulement, ce que l’heure présente réclame de nous, ce ne sont pas des principes, mais une solution pratique. Il ne suffit pas de voir clairement quel type d’organisation est nécessaire, et pour quel tra­vail précis, il faut en tracer le plan, de façon à pouvoir commencer à la bâtir, de tous les côtés à la fois. Vu l’urgence et l’importance de cette question, nous nous décidons, pour notre part, à soumettre à l’attention des camarades l’esquisse d’un plan que nous développerons plus longue­ment dans une brochure en cours de préparation6.

A notre avis, le point de départ de notre activité, le premier pas concret vers la création de l’organisation sou­haitée, le fil conducteur enfin qui nous permettrait de faire progresser sans cesse cette organisation en profondeur et en largeur, doit être la fondation d’un journal politique pour toute la Russie. Avant tout, il nous faut un journal, sans quoi, toute propagande et toute agitation systémati­ques, fidèles aux principes et embrassant les divers aspects de la vie, sont impossibles. C’est pourtant là la tâche cons­tante et essentielle de la social-démocratie, tâche particu­lièrement pressante aujourd’hui, où l’intérêt pour la poli­tique et le socialisme s’est éveillé dans les couches les plus larges de la population. Jamais encore on n’avait senti avec autant de force qu’aujourd’hui le besoin de complé­ter l’agitation fragmentaire par l’action personnelle, les tracts et les brochures édités sur place, etc., par cette agita­tion généralisée et régulière que seule la presse périodique permet. On peut dire sans crainte d’exagération que la fré­quence et la régularité de parution (et de diffusion) du jour­nal permet de mesurer de la façon la plus exacte le degré d’organisation atteint dans ce secteur vraiment primordial et essentiel de notre activité militaire. Ensuite, il nous faut, très précisément, un journal pour toute la Russie. Si nous n’arrivons pas et tant que nous n’arriverons pas à unifier l’action que nous exerçons sur le peuple et sur le gouvernement par la presse, ce sera une utopie de penser coordonner d’autres modes d’action plus complexes, plus difficiles, mais aussi plus décisifs. Ce dont notre mouvement souffre le plus, sur le plan idéologique et sur celui de la pratique, de l’organisation, c’est de la dispersion, du fait que l’immense majorité des social-démocrates est à peu près totalement absorbée par des besognes purement locales qui réduisent à la fois leur horizon, l’envergure de leurs efforts, leur accoutumance et leur aptitude à l’action clandestine. C’est dans cette dispersion qu’il faut chercher les racines les plus profondes de cette instabilité et de ces flot­tements dont nous avons parlé plus haut. Aussi le premier pas à franchir pour échapper à ce défaut, pour faire conver­ger plusieurs mouvements locaux en un seul mouvement commun à toute la Russie, doit être la fondation d’un jour­nal pour toute la Russie. Enfin, il nous faut absolument, un journal politique. Sans journal politique, dans l’Europe moderne, pas de mouvement qui puisse mériter la qualifi­cation de politique. Sans cela, impossible de venir à bout de notre tâche concentrer tous les éléments de méconten­tement et de protestation politiques pour en féconder le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Nous avons fait le premier pas, nous avons suscité dans la classe ouvrière la passion des révélations « économiques », touchant la vie des fabriques. Nous devons faire le pas suivant : éveiller dans tous les éléments un peu conscients de la population la pas­sion des révélations politiques. Ne nous inquiétons pas si les voix accusatrices en politique sont encore si faibles, si rares, si timides. La cause n’en est nullement dans une résignation générale à l’arbitraire policier. La cause, c’est que les hommes capables d’accuser et disposés à le faire n’ont pas de tribune du haut de laquelle ils puissent parler, pas d’auditoire écoutant avidement et encourageant les orateurs, et qu’ils ne voient nulle part dans le, peuple de force à laquelle il vaille la peine d’adresser ses plaintes contre le gouvernement « tout-puissant ». Mais maintenant tout cela change avec une extrême rapidité. Cette force exis­te, c’est le prolétariat révolutionnaire; il a déjà prouvé sa volonté non seulement d’entendre et de soutenir un appel à la lutte politique, mais encore de se jeter hardiment dans la mêlée. Nous avons aujourd’hui le moyen et le devoir d’offrir au peuple tout entier une tribune pour faire le procès du gouvernement tsariste : cette tribune doit être un journal social-démocrate. La classe ouvrière russe, à la différence des autres classes et catégories de la société russe, manifeste un intérêt soutenu pour les connaissances politiques et pré­sente constamment (non pas seulement dans les moments d’effervescence particulière) une énorme demande de publi­cations illégales. Etant donné cette demande massive, la formation déjà amorcée de dirigeants révolutionnaires expé­rimentés, le degré de concentration atteint par la classe ou­vrière et qui lui assure en fait la maîtrise des quartiers ou­vriers des grandes villes, des centres usiniers, des bourgs industriels, la fondation d’un journal politique est parfai­tement à la mesure du prolétariat. Par l’entremise du prolétariat, le journal pénétrera parmi la petite bour­geoisie des villes, les artisans des campagnes et les paysans et deviendra ainsi un véritable organe politique po­pulaire.

Le journal ne borne pas cependant son rôle à la diffu­sion des idées, à l’éducation politique et au recrutement d’alliés politiques. Il n’est pas seulement un propagandiste collectif et un agitateur collectif; il est aussi un organi­sateur collectif. On peut à cet égard le comparer à l’échafau­dage dressé autour d’un bâtiment on construction; il ébau­che les contours de l’édifice, facilite les communications entre les différents constructeurs, à qui il permet de répartir la tâche et d’embrasser l’ensemble des résultats obtenus par le travail organisé. Avec l’aide et à propos du journal se constituera d’elle-même une organisation permanente, qui ne s’occupera pas seulement d’un travail local mais aussi général et régulier, habituant ses membres à suivre de près les événements politiques, à apprécier leur rôle et leur influence sur les diverses catégories de la population, à trouver pour le parti révolutionnaire la meilleure façon d’agir sur ces événements. Les problèmes techniques – la fourniture dûment organisée au journal de matériaux, sa bonne diffusion – obligent déjà à avoir un réseau d’agents locaux au service d’un seul et même parti, d’agents en rela­tions personnelles les uns avec les autres, connaissant la situation générale, s’exerçant à exécuter régulièrement les diverses fonctions fragmentaires d’un travail à l’échelle de toute la Russie, s’essayant à la préparation de telle ou telle action révolutionnaire. Ce réseau d’agents7 sera justement la carcasse de l’organisation qui nous est nécessaire suffisamment étendue pour embrasser tout le pays; suffi­samment large et diverse pour réaliser une division du tra­vail stricte et détaillée; suffisamment ferme pour pouvoir on toutes circonstances, quels que soient les « tournants » et les surprises, poursuivre sans défaillance sa besogne propre; suffisamment souple pour savoir, d’une part, évi­ter la bataille à découvert contre un ennemi numériquement supérieur qui a rassemblé toutes ses forces sur un seul point, et, d’autre part, profiter du défaut de mobilité de cet enne­mi et tomber sur lui quand et où il s’y attend le moins. Aujourd’hui nous incombe la tâche relativement facile de soutenir les étudiants qui manifestent dans les rues des grandes villes. Demain la tâche sera peut-être plus mal­aisée, comme celle de soutenir le mouvement des sans-tra­vail dans telle ou telle région. Après-demain, nous devrons être à nos postes pour prendre une part révolutionnaire à une révolte paysanne. Aujourd’hui nous devons exploiter la tension politique qu’a engendrée le gouvernement par sa campagne contre les zemstvos. Demain nous devrons encou­rager l’indignation de la population contre les abus de tel ou tel bachi-bouzouk tsariste et contribuer, par le boycotta­ge, les campagnes d’excitation, les manifestations, etc., à lui infliger une leçon qui le fasse battre on retraite pu­bliquement. Pour arriver à ce degré de préparation au com­bat, il faut l’activité permanente d’une armée régulière. Et si nous groupons nos forces dans un journal commun, nous verrons se former à l’oeuvre et sortir du rang non seule-ment les plus habiles propagandistes, mais encore les orga­nisateurs les plus avertis, les chefs politiques les plus capables du Parti, qui sauront à point nommé lancer le mot d’ordre de la lutte finale et on assumer la direction.

En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce se­rait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui mena­cent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, ac­complir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous au­rons de chance de n’être jamais pris de court par les « tournants historiques. »

Première parution en mai 1901 dans le n°4 de l’Iskra

1 Le RabotchéïéDiélo (La cause ouvrière) était une revue « économiste » publiée par l’ « Union des Social-Démocrates russes à l’étranger ». Elle paraîtra de 1899 à 1902 et son orientation est amplement critiquée par Lénine dans Que Faire ?

2 Il s’agit d’un supplément au Rabotchéïé Diélo.

3 La Rabotchaïa Mysl (La Pensée Ouvrière) était un autre organe économiste qui parût de 1897 à 1902. Son orientation est aussi amplement critiquée dans Que Faire ?

4 L’Iskra (L’étincelle) était le journal de Lénine. Y participaient également Plekhanov, Martov, Axelrod, V. Zassoulitch, puis Trotsky. Le journal sera l’épine dorsale du combat pour construire un parti marxiste en Russie et paraitra de 1900 à 1903 sous cette forme. Après la scission entre bolchéviques et menchéviques, l’Iskra passe sous contrôle menchévique.

5 En février et mars 1901, manifestations et grèves se succèderont à travers la Russie.

6 Il s’agit de Que Faire ?

7 Il va de soi que ces agents ne pourraient travailler avec profit que s’ils étaient très proches des comités locaux (groupes, cercles) de notre Parti. En général, tout le plan esquissé par nous demande na­turellement pour sa réalisation le concours le plus actif des comités, qui ont tenté maintes fois l’unification du Parti et qui, nous en som­mes persuadés, obtiendront cette unification un jour ou l’autre, sous une forme ou sous une autre. (Note de l’auteur)

Retraites : prenons dans les profits des grands patrons !

Une crise en chasse une autre... et ce sont toujours les travailleurs qui trinquent. Ras le bol de payer leur crise! Dessin : http://blog.fanch-bd.com

Une crise en chasse une autre… et ce sont toujours les travailleurs qui trinquent. Ras le bol de payer leur crise! Dessin : http://blog.fanch-bd.com

On pouvait s’en douter, l’économie ne redresserait pas, tout le monde le disait sauf le gouvernement. Et pour cause, cela lui fourni désormais le prétexte qui fallait pour justifier de nous faire payer encore et cette fois-ci, ce sera sur les retraites.

A la fin-mai, la Commission européenne recommandait à la France différentes « réformes » ultra-libérales en matière économique et sociale : ouverture à la concurrence, assurance-chômage, niveau du Smic, et surtout retraites. Evidemment, le gouvernement est d’accord avec ça. Mais en cette période de vive contestation de l’Union européenne dans toute l’Europe (et en souvenir aussi du vote majoritaire pour le « Non » au traité constitutionnel européen à 55% en 2005), il fallait finasser. Hollande a donc « brandi la souveraineté de la France face aux demandes de Bruxelles », comme titrait Le Monde, pour ensuite s’aligner sur les « recommandations » du rapport de Yolande Moreau et celui de la Cour des Comptes qui vont dans le même sens que la bureaucratie européenne… Sur le fond, ça ne change rien, ce seront toujours les travailleurs, les chômeurs, les retraités, qui vont devront trinquer.

Démographie, que de crimes on commet en ton nom !

Sans préciser encore les modalités de leurs attaques, Hollande et Ayrault ont déjà repris les justifications prétendument démographiques que Sarkozy, Fillon et Woerth employaient en 2010 pour reporter l’âge du départ et augmenter le nombre d’annuités nécessaires selon la bonne vieille méthode qu’on peut faire tout dire à des chiffres.

Les tranches d’âge nées au moment du baby boom arrivent à l’âge de la retraite et pour ne rien arranger, on vit plus longtemps ! Si le premier point est vrai, le second est plus contestable : c’est surtout l’espérance de vie à la naissance qui a augmenté du fait de la baisse de la mortalité infantile et, de plus, l’espérance de vie en bonne santé, malgré les progrès médicaux, reste en dessous de 70 ans, surtout chez les ouvriers. Et les statistiques démographiques nous fournissent bien d’autres renseignements, notamment sur le chômage. Il y a plus de 3 millions de chômeurs complets et près de 2 autres millions de précaires et de temps partiels imposés. Si les travailleurs doivent attendre 2 ans de plus pour avoir droit à une retraite à taux plein, de deux choses l’une : soit ils sont déjà au chômage (parce que les mêmes patrons qui veulent reculer l’âge de la retraite ne se gênent pas pour virer les vieux) et ils y resteront 2 ans de plus, soit ils sont encore au boulot et c’est un jeune qui attendra 2 ans de plus son premier emploi !

Le rapport entre les actifs et les inactifs restera le même mais, c’est vrai, plus tard on part à la retraite et moins long est le temps pendant lequel on touche celle-ci…

Déficits, que de crimes on commet en ton nom !

Le budget des retraites a énormément augmenté depuis que les travailleurs y ont droit et notamment depuis que l’âge d’accès a été ramené à 60 ans. Mais comme la productivité a encore augmenté beaucoup plus vite, leur financement n’a jamais appauvri le pays. La part des profits dans le PIB a elle aussi grandi et c’est bien là qu’il faudrait chercher pour payer les retraites sans réduire leur montant. De même, si le chômage n’était pas maintenu aux alentours de 10% par l’absence d’embauche dans le secteur public ou par le refus de combattre les licenciements , les cotisations suffiraient à supprimer tous les déficits sociaux, maladie, accidents du travail, retraite, famille et, bien sûr, chômage. Sans parler des scandaleuses exonérations de charges sur les bas salaires ! Pourquoi nos experts en démographie ne nous parlent-ils jamais de ces chiffres-là ?

L’heure n’est donc absolument pas à retarder le départ en retraite, mais au contraire à revenir à la situation d’avant 1993, quand travailleurs du public et du privé pouvaient partir à la retraite après 37,5 annuités de travail. L’offensive du PS joue aussi sur la division entre les catégories de travailleurs.

La différence avec la méthode Sarkozy, c’est que pour satisfaire la CFDT, friande des grandes négociations, le pouvoir a promis la « concertation » la plus large ce qui va donner un prétexte à ne pas s’opposer de manière frontale à de nombreux dirigeants syndicaux. Ce n’est pas gagné d’avance car la participation de toutes les confédérations à la Conférence Sociale des 20 et 21 juin sans rapport de force et surtout sans dire par avance qu’il est hors de question que les travailleurs et les retraités payent un centime n’est as à la hauteur de l’enjeu. Alors que des milliers de travailleurs se battent en ce moment dans des dizaines d’entreprises, contre des fermetures, ou contre l’aggravation de leurs conditions de vie et de travail, c’est le même vent de révolte qu’en Egyp te, au Brésil ou en Turquie qui doit nous inspirer et porter jusqu’à septembre. A défaut de grève préventive en juin, il faut préparer dès maintenant celle qui s’impose à la rentrée quand Hollande abattra ses cartes, une journée de grève massive, déterminée, capable de stopper l’économie et de dire : non, ce n’est pas à nous de payer pour que les grands patrons et les riches continuent d’amasser leurs milliards. Pur les retraites, qu’on prenne dans les profits, dans les dizaines de milliards d’euros d’aide que reçoivent les patrons !