Grève générale, révolution, comment changer la société?

J5SA5GH5SJV3B32MRXLBM2QUSAUne nouvelle fois, la mise en place d’une contre-réforme des retraites par un gouvernement pose la question d’une grève générale. Ce fut le cas en 2010 comme en 1995. La grève générale est une arme puissante des travailleur·se·s, mais ce n’est pas pour cette seule raison qu’elle est, une fois de plus, d’actualité. D’une part, la grève générale a été, dans de très nombreux pays et particulièrement en France, un des moments les plus aigus de la lutte des classes entre travailleurs et capitalistes. À chaque fois, la grève générale représente une telle démonstration de force de la classe des travailleurs qu’elle ébranle le pouvoir des capitalistes et de leur État, mais également tous les fondements oppressifs de la société. C’est bien pour cela que le slogan de grève générale ne peut être banalisé, utilisé sans contenu politique et limité à des revendications, aussi justes soient-elles, qui ne représenteraient qu’une amélioration, nécessairement temporaire sous le capitalisme, des conditions de vie des travailleurs et de la majorité de la population.

Dans le mouvement actuel contre la casse des retraites, la grève générale ne peut être détachée de la question de virer Macron et sa politique. C’est à dire qu’elle ne peut s’amplifier que si elle traduit l’aspiration révolutionnaire des masses à une politique en leur faveur. Sinon, celles-ci participeront à la lutte de masse mais ne mettront pas toutes leurs forces dans une bataille qui resterait trop limitée, même si le système des retraites en France représente l’enjeu de toute une société. C’est peut être là le frein le plus important car trop peu de forces présentent une alternative réelle au capitalisme et aux politiques menées de Sarkozy à Macron en passant par Hollande.

La traduction d’une poussée révolutionnaire

Les grèves de masse combinent une forte confiance en eux des travailleurs, un degré d’organisation suffisant dans la lutte, et un ras le bol/colère qui trouve un chemin pour s’exprimer. Mais il faut aussi un autre ingrédient, celui d’une véritable poussée révolutionnaire dans les masses, qui ne se limite pas à un rejet de la situation existante mais montre l’envie de changer la société. Que ce soit en mai-juin 36, en Mai 68, et dans les autres semi-grèves générales, c’est bien cette poussée révolutionnaire qui a pris la forme d’une grève générale. C’est à dire la manifestation de la classe ouvrière comme classe sociale ET politique, stoppant le pays par le seul arrêt du travail, paralysant le gouvernement, et montrant le caractère parasitaire de la bourgeoisie. La grève générale peut ainsi aider à passer d’une situation de forte agitation politique et sociale à une situation pré-révolutionnaire. Les travailleuses et les travailleurs, prenant ainsi conscience de leur réalité de classe, s’émancipent des directives de la bourgeoisie et de la dictature de l’exploitation. Mais on l’a justement vu en 1936 ou en 1968, ça ne suffit pas pour renverser le capitalisme et avancer vers le socialisme.

Les instruments pour défier le pouvoir des capitalistes

Mais si ces grèves générales ont pu ébranler à ce point le pouvoir de la classe dominante, c’est parce que la lutte elle-même amenait des instruments qui renforçaient cette confiance des travailleurs. Comités de lutte, comités de grèves, assemblées générales, votes et élection de délégués,… En mai juin 36, la création (notamment à Paris) de comités centraux de grève, formés de représentants élus des assemblées de grévistes, permettait à la fois d’unifier le mouvement mais aussi d’élaborer collectivement la stratégie pour la lutte et donc vers la victoire.

Il n’y a pas de révolution sans renversement du pouvoir de la classe dirigeante et sans instrument pour la remplacer. On ne peut pas faire l’économie de mener la lutte politique en même temps qu’on construit une grève générale. D’une part parce que celle-ci ne peut se maintenir pendant des mois, et d’autre part parce que la formidable accélération des événements oblige à une tactique pour le mouvement qui soit toujours plus consciente et collectivement discutée et décidée. La grève devient si massive que les questions de distribution des marchandises, de ravitaillement, d’ordre public, doivent être assumées par des organisations de travailleurs – et non laissées de côté, au risque de créer un chaos profitable à la bourgeoisie.

L’approche qui limite la grève générale à des revendications économiques et sociales, laissant de coté toutes les questions liées au fonctionnement de la société est d’autant plus erronée. D’autant plus quand, comme aujourd’hui, des millions de travailleur·se·s, de jeunes, de chômeurs, vivent une situation tellement dure qu’une victoire sur
les retraites ne changerait pas profondément leurs conditions d’existence. C’est bien dans l’aspect politique d’une défaite des politiques capitalistes, sur un programme de revendications transitoires liant le combat sur les retraites aux salaires, aux conditions de travail, à la restauration des services publics, à l’expropriation de certains grands groupes capitalistes, que le mouvement peut s’élargir à des couches nouvelles de travailleurs et consolider son unité.

Et pour construire et renforcer la grève générale, il faut que les organismes de masse, les assemblées, les comités de lutte, deviennent une pratique au cœur du mouvement, pour impliquer le maximum de travailleurs et de jeunes, tout en associant les forces déjà organisées mais très minoritaires, du mouvement ouvrier (associations, syndicats et partis).

Vers la révolution ?

Beaucoup de mouvements récents ont esquivé cette question en prônant une désorganisation permanente. Parmi les gilets jaunes par exemple, le refus de structuration locale et nationale sur la base d’assemblées électives a favorisé parfois des fonctionnements antidémocratiques.

Mais en plus, cela a empêché que s’unifient les revendications sociales et économiques pourtant majoritaires chez les gilets jaunes. D’autres défendent qu’il faut systématiser les actions de violences minoritaires et de destruction, ne s’adressant même pas aux travailleurs pour qu’ils construisent la lutte sur leur lieu de travail, pensant puérilement que casser une vitrine de banque gênerait le capitalisme. Ce refus d’aborder la question politique est en  soi une acceptation de la domination du capitalisme et du fait qu’on ne peut pas changer les choses de manière organisée. D’autres posent correctement la question de la grève générale pour stopper l’attaque sur les retraites mais ne cherchent pas à répondre à l’incertitude de la majorité des travailleurs. Si on fait une grève générale, pourquoi se limiter à la question des retraites ? Si on chasse Macron, par quoi on le remplace ?

La grève générale ne va pas par son seul mouvement amener toutes les réponses à ces questions. Elle n’est que l’expression d’une poussée révolutionnaire pour changer la société et qui se traduit en partie en grève de masse, mais qui demande d’autres éléments. Et notamment la construction d’un parti révolutionnaire de masse prêt à poser la question d’un pouvoir des travailleurs pour remplacer celui des capitalistes et ainsi avancer dans la voie révolutionnaire du socialisme.

Par Alex Rouillard

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