France 1995 : La dernière grande grève industrielle du 20ème siècle

manifestation en 1995La grève de novembre décembre 95 est restée dans la mémoire de ceux et celles qui l’ont faite. Près d’un mois pour les secteurs les plus impliqués, avec des assemblées générales parfois quotidiennes, mais surtout massives, des comités de lutte souvent. Cheminots, postiers, agents des télécom, des transports en commun, du secteur hospitalier, de l’Éducation nationale, et des autres fonctions publiques ont entraîné avec eux des couches de plus en plus importantes du privé : commerce, industrie automobile, aéronautique, ports etc. ça ne s’était plus vu depuis mai 68.

Les années 90 avaient débuté par la chute de l’Union soviétique. Bien que l’URSS était dominée par la caste bureaucratique stalinienne, elle représentait encore la première tentative de construire une véritable alternative socialiste au capitalisme. Sa chute avait permis une offensive idéologique et sociale dont nous voyons encore les effets aujourd’hui. Propagande sur la fin de la lutte des classes, le capitalisme comme seul horizon pour le bien être de l’Humanité (sans expliquer pourquoi il n’y était pas parvenu avant…).
En France, cela se combinait par un virage à droite extrêmement marqué du Parti socialiste (sans que cela amène le Parti communiste à rompre avec lui), ouvertement affiché depuis le deuxième mandat du président Mitterrand. De mesures d’austérité prises au début des années 80 les gouvernements «socialistes» successifs en étaient passés à attaquer les principaux acquis des travailleurs. Quand la droite revint au gouvernement en 93, elle n’a plus eu qu’à continuer sur la lancée des gouvernements Beregovoy ou Rocard. C’est sous Rocard qu’a été instaurée la CSG (une taxation des salaires et des allocations pour financer… les allocations sans toucher aux profits capitalistes) ou encore que le démantèlement de la Poste et de France Télécom a commencé (séparation des deux services et transformation en entreprise, certes pour le moment encore, publiques). Enfin, c’est à partir de 1989 que les plans de Jospin et Lang s’attaquent à l’Éducation Nationale et aux Universités, notamment par la baisse des moyens budgétaires.

1993

La crise économique s’était aggravée frappant très durement les industries, tout comme les grands plans de réorganisation de la production (délocalisation, fin de la sidérurgie). Les dernières grèves majeures et massives pour des augmentations de salaires, en 1989 à PSA Sochaux et en 1991 à Renault Cléon, s’étaient produites dans l’indifférence des directions syndicales. La droite avait gagné les élections législatives haut la main, faute de véritables opposants, et le gouvernement qu’elle avait formé, avec à sa tête Balladur, était bien décidé à s’attaquer aux grands acquis tout en continuant les privatisations commencées sous Beregovoy et Rocard. D’autant plus facilement que les fermetures d’usines étant nombreuses, les travailleurs luttaient peu ou seulement sur la défensive. A l’été 93, Balladur fit passer l’allongement de la durée de cotisations des travailleurs du privé pour leur retraite, de 37,5 annuités à 40 de même qu’un plan d’attaques sur la sécurité sociale. Les syndicats n’organisèrent aucune journée de grève ou d’action ce qui facilita la tâche pour Balladur.

En 1994, Balladur tenta d’établir un Smic jeune, le CIP, qui devait permettre l’embauche des jeunes à des contrats pouvant aller de 20 à 80% du Smic. Aubaine pour les patrons, cette attaque directe, notamment contre les jeunes en filières professionnelles (Bac Pro, BTS et IUT) a rencontré une résistance massive de la jeunesse. Une grève massive des IUT et des BTS ainsi que des lycées, largement soutenue par la CGT a fini par obliger Balladur à retirer son «Smic jeune».
La situation économique changeait également. C’est en octobre 93 à Air France, face à un plan visant des réductions de salaire et une dégradation des conditions de travail (surtout pour les personnels au sol pourtant déjà moins bien payés), qu’une lutte majeure s’est déroulée : occupation des pistes, manifestations de masse… L’écho rencontré par cette lutte montrait que l’ambiance changeait dans les entreprises. Dans les Universités, la pénurie budgétaire, notamment en province, provoquait une multiplication des luttes locales devant le manque de locaux.

C’est dans ce contexte qu’une vague de grèves pour les 1500 francs (l’équivalent de 150 à 200 euros aujourd’hui) a débuté, d’abord à Alstom Belfort en novembre 1994. Significativement, lors de cette grève, les intérimaires et les CDD participèrent : les revendications ont vite débordé les salaires pour embrasser les demandes de l’ensemble des travailleurs du site. Puis tout le printemps 1995 fera suite : les autres sites Alstom, puis Renault, et comme une traînée de poudre, des sites industriels par dizaines. Toutes les grèves sont alimentées par le fait que les chiffres des bénéfices des entreprises sont bons, et que la demande de production est en hausse.

C’est dans ce contexte que l’élection présidentielle a eu lieu. De manière atypique, c’est le candidat de la droite, Chirac, qui parlera le plus de la «fracture sociale» tandis que celui de la gauche, Jospin, se contentera d’être sûr de finir bon deuxième, refusant de soutenir les luttes en cours. L’élection voit une véritable percée du vote à gauche du PS, le PCF faisant 8,5 % et Lutte ouvrière, en la personne d’Arlette Laguiller, 5,3. Même les Verts feront une campagne particulièrement à gauche.

Pour autant, la droite n’entendait pas abandonner son agenda et le PS n’entendait pas la gêner. Lutte ouvrière, après avoir un temps fait espérer qu’elle allait lancer le débat pour un nouveau parti «qui défende réellement les intérêts des travailleurs» restera finalement sur la même ligne d’attente, considérant que la classe ouvrière était toujours en période de recul.Hormis quelques débats réservés aux sympathisants, LO ne prit aucune initiative La direction du PCF adoptera une ligne dite «d’opposition constructive», par la voix du très droitier dirigeant Robert Hue. Même si cela sera corrigé en paroles, la volonté de ne pas faire obstacle a une future union avec le PS et de ne pas pousser à l’affrontement avec Chirac et son premier ministre Juppé, dominera le PCF (et d’une certaine manière la direction de la CGT pendant un temps). Faute d’avoir ce qu’ils voulaient sur le terrain politique, les travailleurs et les jeunes allaient se tourner vers la lutte pour stopper l’offensive de la droite.

La grande grève de 1995

Chirac-Juppé annoncèrent donc leur volonté d’attaquer encore la sécurité sociale. Sûrs de l’absence d’opposition de la part du PS et du PCF, d’une certaine passivité des directions syndicales, le plan Juppé entendait augmenter le nombre d’annuités pour la retraite dans le public, augmenter les frais d’hôpitaux, bloquer les allocations familiales, augmenter les cotisations etc. Et de plus, il entendait faire passer sous contrôle de l’État le budget de la sécurité sociale afin de casser la logique même de la Sécu :une caisse collective qui permet de couvrir contre les accidents du travail, les maladie, le chômage, et aider les familles modestes (d’où le nom d’assurances). Dans le même temps, un projet de début de démantèlement de la SNCF était en préparation, visant à préparer la privatisation du service public du rail et casser le statut des cheminots.

La droite, pas plus que le PS ou les autres partis, n’avaient compris le degré de colère existant parmi les travailleurs et la jeunesse.
Les Universités de province, à commencer par celle de Rouen dès le 9 octobre, rejointe à la fin du mois par celles de Nancy, Metz, Tours etc. entrèrent en grève pour protester contre l’insuffisance budgétaire qui empêchait les universités de garantir tous les cours. La révolte de ces facs de deuxième division (comme définies par le plan Université 2000 de Jospin élaboré en 1989) rencontra un soutien immédiat dans toute la population.

Le 10 octobre, une journée de grève est appelée dans la fonction publique : c’est un raz de marée. Le chiffre officiel est de 55% de grévistes, ce qui ne s’est pas vu depuis de nombreuses années. Les manifestations sont monstres. Tout le monde a en tête qu’il faut une suite et que cela ne peut rester isolé. CGT, FO et FSU et même la CFDT, sans appeler clairement à une suite, subissent une forte pression de la base et sont obligés de reprogrammer une journée de grève «la plus massive possible» qui aura lieu le 14 novembre.

Côté étudiants, la ténacité est aussi de mise. L’Université de Rouen continuera sa lutte jusque début novembre et aura réussi à entraîner de nombreuses Universités à sa suite malgré les manœuvres tant locales que nationales pour maintenir le mouvement à une simple acceptation de quelques fonds supplémentaires. La Fac des lettres fera la jonction avec le mouvement des travailleurs et relancera le mouvement, et les Assemblées Générales de cette fin 95 seront rythmées par la présence régulière de travailleurs de nombreuses entreprises.

La grande grève «tous ensemble !»

Le 14 novembre, les manifestations sont énormes et le taux de grévistes encore meilleur qu’en octobre. Les cheminots, ont depuis des semaines mis en place des AG locales et inter-services. De plus en plus, sans mot d’ordres précis, des travailleurs de différents secteurs participent aux manifestations et actions d’autres secteurs.

Le ras-le-bol politique de ces 5 dernières années de politique de casse des acquis, gauche et droite confondues, le ras-le-bol de la droite, se transforme en vaste mouvement social comme une suite des grèves du printemps, du fort vote pour le PCF et LO et la volonté de faire reculer Chirac-Juppé.
Le 16 novembre Juppé présente son plan de redressement de la Sécu, assurant qu’il était «droit dans ses bottes». Son plan va encore plus loin que ce qui se discutait dans la droite, Juppé parle même de «révision de la Constitution». C’est la guerre. Et la volonté de Chirac-Juppé c’est d’opposer les cheminots et les fonctionnaires aux autres travailleurs.

Malgré la frilosité grandissante de la CFDT nationale qui tente de freiner comme elle peut, la CFDT cheminot ne lâchera pas le mouvement. Les cheminots et beaucoup de centres hospitaliers et d’EDF-GDF discutent d’une grève reconductible, la prochaine journée d’action sera décisive.
Le 23 novembre, 54 % des personnes sondées se déclarent prêtes à participer à un mouvement. Le 24, après un immense succès de la mobilisation les manifestations atteignant de tailles record, les cheminots entameront la grève reconductible. Les dépôts, les ateliers, les triages, tout sera peu à peu bloqué. A leur suite, la RATP, la RTM entrèrent en grève totale les jours suivants.

Signe de la politisation de fond, la manifestation pour les droits des femmes organisée le samedi 25 novembre1995, alors que les transports étaient déjà à l’arrêt dans de nombreuses régions, rassemblera des dizaines de milliers de participants, du jamais vu.
Juppé, bravache, avait lancé «Si deux millions de personnes descendent dans la rue, mon gouvernement n’y résisterait pas». Il aura raison, et il aura fixé un objectif aux manifestations, atteindre le Juppéthon !
A la suite des cheminots, d’autres secteurs entreront en grève reconductible, tandis que les revendications dépassent désormais le simple rejet du plan Juppé. La revendication centrale devient «37,5 annuités pour tous, public comme privé» et «dehors Juppé» voire même «Chirac-Juppé». Le mouvement se résume à son slogan «Tous ensemble ! tous ensemble ! grève générale !».
Plusieurs journées centrales de grève et de manifestation auront lieu jusqu’au 16 décembre. Juppé tentera de reculer mais c’était trop tard. Il sauvera les apparences mais remit la majorité de son plan, y compris le démantèlement de la SNCF, au placard. Son gouvernement ne réussira jamais à reconquérir une autorité. Les deux années qui suivirent furent une série de défaite partielles pour lui, et de reculs politiques. En 97, Chirac fit dissoudre l’assemblée pour passer la main à la «gauche» et Jospin, qui va mener une politique de privatisations. Mais Juppé n’avait pas résisté au Juppéthon.

Une grève organisée par les grévistes

Le mouvement de 95 n’a surpris que ceux qui n’étaient pas dans la lutte. Tout «montait» : la colère, l’envie de se battre, le refus de payer une fois de plus pour les riches, et le ras-le-bol de cette droite arrogante.
La gauche se fera discrète pendant tout le mouvement, surtout le PS. Les directions syndicales, notamment FO et la CGT ont accompagné le mouvement, Louis Viannet parlera de «généraliser la grève». Mais la majorité des grévistes étaient bien plus avancés que cela, y compris d’ailleurs de nombreux responsables CGT. Ils construisaient la grève générale. A chaque manifestation, les salariés de telle ou telle entreprise passaient par l’entreprise d’à côté pour encourager le débrayage. Le blocage du rail et des métros n’ont rencontré aucune hostilité réelle. Au contraire, les automobilistes s’organisaient, le vélo et les rollers eurent les grands honneurs de cet automne. Même le New York Times rapporta sa surprise de voir ces parisiens faire plus de 40 minutes à pied, le sourire aux lèvres, pour se rendre à leur travail.

Un peu partout des AG interprofessionnelles, des comités de lutte intégrant les syndicats et les représentants d’AG furent créés. La forme la plus avancée fut le comité unitaire d’organisation de la grève, à Rouen, qui comportait deux représentants élus par secteur (y compris des entreprises du privé et des étudiants). En fait, on est passé à peu d’une véritable générale, qui aurait mis par terre Chirac-Juppé.

La frilosité évidente des organisations politiques (PCF mais pas seulement), alors que les militants étaient au premier rang de la construction de la grève, n’était pas compensée par la présence d’un véritable parti de lutte des travailleurs et de la jeunesse. Celui-ci aurait pu permettre de généraliser les formes avancées d’organisation de la lutte, tout comme les mots d’ordre appelant à chasser Chirac-Juppé. Car si la sécu était au cœur des revendications, c’est tout le capitalisme qui était remis en cause, de manière plus ou moins claire.

Le fond de la grève était politique, la grande majorité voulait chasser Chirac-Juppé mais pas «pour mettre une fausse gauche à la place». L’absence d’un tel parti a causé comme un flottement à la mi-décembre, et permis un appel à la reprise du travail petit à petit. Le 16 décembre avait pourtant vu la barre des deux millions de manifestants largement franchie mais déjà beaucoup de directions locales de la CGT et de FO poussaient à la reprise.

L’extrême gauche, LO et la LCR, ont été pris de court par ce mouvement qu’ils aborderont sur un terrain social au lieu de comprendre la remise en cause du système capitaliste tant du point de vue économique, social que politique, que la grande grève exprimait. LO écrit même encore aujourd’hui, que les «directions syndicales ont bien fait leur travail» et que les travailleurs n’étaient pas, « pour leur majorité », si combatifs que cela…

Indéniablement 95 était une victoire. Il a fallu plus de 15 ans pour les différents gouvernement pour enfin aboutir à ce que voulait Juppé et encore pas totalement.
En empêchant le démantèlement de la SNCF ou le recul de l’âge de départ à la retraite des fonctionnaires, la grève a également sauvé des dizaines de milliers d’emplois alors que la classe pleine arrivait, celle des départs massifs à la retraite des personnes nées en 1945 et après.

Pour toute une jeune génération, ce fut la démonstration, par le réel, de la véritable force politique, sociale et économique des travailleurs. La solidarité entre tous et toutes, dans la lutte, sur les piquets de grève, sans distinction d’emploi ou d’âge, posait de manière éclatante la véritable possibilité d’une grève générale, celle de renverser le capitalisme et de construire le socialisme. Et 1995 n’était que le début, les premiers pas, montrant ainsi tout le potentiel que porte en elle une grève générale. Dans les années à venir, une telle possibilité existe. S’inspirer des forces de 95, avec des revendications s’adressant à la majorité des travailleurs et de la populations, des assemblées générales interprofessionnelles, des comités de lutte sera fondamental. Tout autant que de corriger les faiblesses, en n’hésitant pas à promouvoir les slogans qui exigent de chasser le gouvernement qui mène cette politique et de renverser le système capitaliste qui les exige.

Alex Rouillard

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