1914 : la capitulation de la Deuxième Internationale

ww1-300x197Avant 1914, la Deuxième Internationale, l’Internationale Ouvrière, regroupant des organisations socialistes et ouvrières de toute l’Europe, avait décidé d’agir pour empêcher le déclenchement de la guerre. Mais une fois la guerre déclarée, presque tous ces partis ont soutenu les capitalistes de leur propre pays. Cette trahison du mouvement des travailleurs eut des proportions véritablement historiques et de gigantesques conséquences.

Par Robert Bechert (version plus longue d’un article publié dans l’édition d’été de Socialism Today, magazine du Socialist Party, section du Comité pour une Internationale Ouvrière en Angleterre et au pays de Galles)

La Première Guerre mondiale était prévisible tout autant qu’une surprise. Prévisible, parce que la concurrence croissante entre puissances impérialistes majeures, et certains plus mineures, signifiait qu’un conflit était considéré comme inévitable de nombreuses années avant 1914. Surprise, parce que l’attentat de Sarajevo ne semblait initialement pas aux yeux de beaucoup immédiatement menacer de déclencher une guerre européenne. Cela a cependant changé l’espace de quelques semaines à peine. Le plus grand choc, pour les défenseurs des idées du socialisme, ce fut toutefois que la majorité des dirigeants des organisations socialistes et ouvrières aient pris la défense de leurs propres classes dirigeantes nationales dans ce sanglant conflit.

Pourtant, au cours des années ayant précédé 1914, la menace croissante d’une guerre était un thème discuté à de nombreuses reprises dans les organisations socialistes et ouvrières de masse. Les campagnes contre le militarisme, contre les dépenses d’armement et contre la menace d’une guerre ont constitué de réguliers sujets d’activité des socialistes, avec d’ailleurs parfois l’arrestation et l’emprisonnement de militants. Le capitalisme et la guerre étaient considérés comme inévitablement liés. De larges discussions existaient au sein des divers partis de l’Internationale et de l’Internationale elle-même concernant ce qui pouvait être effectué afin de prévenir le déclenchement de toute guerre.

Comme les nuages de la guerre s’amoncelaient en 1914, les déclarations d’opposition à la guerre furent nombreuses de la part de l’Internationale et des partis groupés en son sein. Quelques semaines encore avant le début de la Première Guerre mondiale un congrès du parti socialiste français de l’époque, la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) appelait à la grève générale en cas de déclaration de guerre. Des manifestations contre la guerre ont eu lieu dans de nombreux pays, y compris en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne, les jours mêmes ayant précédé le début des hostilités.

Initialement, la plupart des gens estimaient que les assassinats de Sarajevo ne devaient pas conduire à une guerre, à l’instar de précédents «incidents» internationaux, comme lors des crises de 1905 et de 1911 qui ont vu la France et l’Allemagne s’opposer au sujet de la domination du Maroc. Ces incidents, de même que la course aux armements et l’évolution des alliances internationales, alimentaient le débat public sur la possibilité d’une guerre. Ce fut par exemple le cas de l’alliance de la Grande-Bretagne avec son vieil ennemi français, symbolisée par l’Entente Cordiale en 1904. En dépit du fait que la période n’était pas marquée par la paix dans le monde (comme en témoignent les guerres coloniales continuelles que se livraient des pays impérialistes comme la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne en Afrique et en Asie), aucune guerre majeure n’avait éclaté en Europe depuis 1871, en dehors des Balkans.

Les craintes éprouvées face à la guerre avaient été décuplées par les énormes pertes et dégâts qui pouvaient découler de l’utilisation de la technologie militaire moderne. Friedrich Engels, le plus proche collaborateur de Marx, décrivait ainsi en décembre 1887, avec une précision surprenante, l’impact humain, économique et politique d’une guerre à venir, qu’il décrivait déjà comme une «guerre mondiale»:

« Et enfin, il n’y a plus pour la Prusse-Allemagne d’autre guerre possible qu’une guerre mondiale, et, à la vérité, une guerre mondiale d’une ampleur et d’une violence jamais imaginées jusqu’ici. 8 à 10 millions de soldats s’entrégorgeront ; ce faisant, ils dévoreront et tondront toute l’Europe comme jamais ne le fit encore une nuée de sauterelles. Les dévastations de la guerre de Trente ans, condensées en 3 ou 4 années et répandues sur tout le continent ; la famine, les épidémies, la sauvagerie générale des armées ainsi que des masses populaires provoquée par l’âpreté du besoin, le gâchis sans nom de notre mécanisme artificiel du commerce, de l’industrie et du crédit finissant dans la banqueroute générale. L’effondrement des vieux États et de leur sagesse politique traditionnelle, et tel que les couronnes rouleront par dizaines sur le pavé et qu’il ne se trouvera personne pour les ramasser ; l’impossibilité absolue de prévoir comment tout cela finira et qui sortira vainqueur de la lutte ; un seul résultat est absolument certain : l’épuisement général et la création des conditions nécessaires à la victoire finale de la classe ouvrière.

« Telle est la perspective si le système du surenchérissement mutuel en fait d’armements militaires, poussé à l’extrême, porte enfin ses fruits inévitables. Voilà, Messieurs les monarques et les hommes d’État, où votre sagesse a amené la vieille Europe. Et s’il ne vous reste rien d’autre qu’à ouvrir la dernière grande danse guerrière, ce n’est pas pour nous déplaire. La guerre va peut-être nous rejeter momentanément à l’arrière-plan, elle pourra nous enlever maintes positions déjà conquises. Mais, si vous déchaînez des forces que vous ne pourrez plus maîtriser ensuite, quelque tour que prennent les choses, à la fin de la tragédie, vous ne serez plus qu’une ruine et la victoire du prolétariat sera déjà conquise, ou, quand même, inévitable. » (Marx-Engels Collected Works, volume 26, page 451. traduction française : texte du fascicule XXIV de la Bibliothèque social-démocrate publiée à Goettingue-Zürich en 1888.)

Ce sont ces expériences et ces craintes qui avaient jeté les bases pour l’opposition du mouvement ouvrier tant face au capitalisme qu’à la guerre. Puisque de nombreux militants socialistes et ouvriers avaient tiré la conclusion que le capitalisme signifie la guerre, les débats et discussions, parfois houleux, se poursuivaient quant à la manière d’éviter la catastrophe.

L’opposition internationale à la guerre

Le thème était en tête de l’actualité en 1912, lorsqu’éclata la première guerre des Balkans, perçue comme menaçant de se développer en une guerre européenne. Des manifestations de masse ont eu lieu à travers l’Europe dès le mois d’octobre, la plus imposante ayant réuni 250.000 personnes à Berlin, avec une journée de protestation organisée à l’échelle européenne à l’appel de la Deuxième Internationale, le 17 novembre. L’Internationale Ouvrière, fondée en 1889, réunissait des organisations ouvrière particulièrement en Europe, mais pas uniquement. Au fil des ans, cette organisation avait joué un rôle vital en aidant au développement d’organisations de masse et en représentant un forum de débat et d’échange pour les idées socialistes et les tactiques du mouvement des travailleurs. A une époque caractérisée par l’impérialisme et la menace de guerre, l’Internationale était un puissant symbole d’internationalisme et d’unité de la classe ouvrière. Ainsi, en novembre 1912, son appel aux protestations avait été entendu et des manifestations simultanées ont eu lieu dans pas moins de 11 pays européens, la plus grande prenant place à Paris et ayant réuni 100.000 personnes. Une semaine plus tard, à Bâle (Suisse), eut lieu un Congrès d’urgence de l’Internationale avec la participation de 500 délégués issus de toute l’Europe. Le Congrès fut accueilli par une manifestation internationale de 30.000 opposants à la guerre.

Politiquement, ce Congrès spécial faisait suite au développement des débats contre la guerre lors des précédents Congrès, réguliers, qui s’étaient tenus à Stuttgart en 1907 et à Copenhague en 1910. L’une des questions débattues était de savoir s’il fallait appeler à la grève générale pour empêcher qu’une guerre n’éclate. Cet appel a été soutenu par la SFIO française, entre autres, et le Congrès extraordinaire de 1912 comprenait « la grève générale et l’insurrection » parmi les actions qui devaient être prises en cas de menace de guerre.

La déclaration du Congrès international de Bâle résuma une grande partie des débats des années précédentes et, malgré quelques faiblesses, définissait une opposition claire à la guerre entre les puissances capitalistes:

« Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c’est un devoir pour leurs représentants dans les Parlements, avec l’aide du Bureau international, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent les mieux appropriés, et qui varient naturellement selon l’acuité de la lutte des classes et la situation politique générale.

« Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser, de toutes leurs forces, la crise politique et économique créée par la guerre, pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste.

« Le dépassement de l’antagonisme entre l’Allemagne d’une part, et la France et l’Angleterre d’autre part, permettrait d’éliminer le plus grand danger pour la paix mondiale, d’ébranler le pouvoir tsariste qui exploite cet antagonisme, de rendre une attaque de l’Autriche-Hongrie contre la Serbie impossible et de sécuriser la paix dans le monde. Tous les efforts de l’Internationale, par conséquent, doivent être dirigés vers ce but. (…)

« Il [le Congrès] appelle les travailleurs de tous les pays à opposer la puissance de la solidarité internationale du prolétariat à l’impérialisme capitaliste. Il met en garde les classes dirigeantes de tous les Etats de ne pas augmenter par des actes de guerre la misère des masses provoquée par le mode de production capitaliste. Il exige la paix avec force. Que les gouvernements se souviennent que dans l’état actuel de l’Europe et avec l’atmosphère présente parmi la classe ouvrière, ils ne peuvent pas déclencher de guerre sans se mettre eux-mêmes en danger. Qu’ils se souviennent que la guerre franco-allemande a été suivie par la flambée révolutionnaire de la Commune, que la guerre russo-japonaise mit en mouvement les énergies révolutionnaires des peuples de l’Empire russe, que la course aux armements militaires et navals a donné à la lutte de classe en Angleterre et sur le continent une netteté inouïe et a déclenché une grande vague de grèves. Ce serait folie pour les gouvernements de ne pas se rendre compte que l’idée même de la monstruosité de la guerre mondiale susciterait inévitablement l’indignation et la révolte de la classe ouvrière. Aux yeux des prolétaires c’est un crime que de s’entre-tuer au profit du gain capitaliste, de la rivalité dynastique et de la floraison des traités diplomatiques.

« Le prolétariat est conscient d’être en ce moment porteur de tout l’avenir de l’humanité. Le prolétariat a utilisé toute son énergie pour empêcher l’annihilation de la fleur de tous les peuples, menacée par toutes les horreurs de l’assassinat de masse et de la famine.

« Le Congrès en appelle donc à vous, prolétaires et socialistes de tous les pays, pour faire entendre votre voix en cette heure décisive! Proclamez votre volonté sous toutes les formes et en tous lieux ; protestez de toutes vos forces dans les parlements ; unissez-vous dans de grandes manifestations de masse ; utilisez tous les moyens que l’organisation et la force du prolétariat met à votre disposition! Veillez à ce que les gouvernements soient constamment tenus au courant de la vigilance et de la soif passionnée de paix de la part du prolétariat! Opposez le prolétariat de la paix et de la fraternité des peuples au monde capitaliste d’exploitation et d’assassinat de masse! »

Le choc de la capitulation

Compte tenu de la montée en puissance des partis de l’Internationale, et plus particulièrement du SPD allemand qui, cette même année, avait remporté plus d’un tiers des voix en Allemagne, l’idée que ces partis, même s’ils n’étaient pas capables d’empêcher le déclenchement de la guerre, s’opposeraient à elle et utiliseraient la crise consécutive pour œuvrer au renversement du capitalisme était généralement admise. Le choc fut donc complet pour de nombreux militants quand, en août 1914, pratiquement tous les dirigeants des partis de l’Internationale soutinrent leurs « propres » classes dirigeantes.

Tout comme en 1912, de nombreux pays avaient connu des manifestations de masse contre la guerre en juillet 1914, mais souvent avec des revendications assez vagues. Dans toute l’Allemagne, entre le 25 juillet et le 30, au moins 750.000 personnes ont répondu aux appels à manifester contre la guerre lancés par le SPD. En France, bien que les manifestations aient été interdites à Paris, environ 90.000 ont participé à des manifestations en dehors de la capitale entre le 25 juillet et le 1er août. De même, en Grande-Bretagne, la «section britannique » de l’Internationale (le Parti travailliste, le Parti travailliste indépendant et Parti socialiste britannique) a organisé une série de manifestations au cours du week-end des 1er et 2 août sous le slogan de « guerre à la guerre ». La plus grande manifestation a réuni 20.000 personnes dans le centre de Londres.

Mais le compte à rebours de la guerre a continué et la pression fut croissante de la part de la classe dirigeante pour assurer que les dirigeants des organisations ouvrières de tous les pays soutiennent leurs « propres » gouvernements. Dans le même temps, la propagande de la classe dirigeante a joué sur les peurs et les préjugés populaires historiques afin d’attiser le soutien à la guerre. Le dirigeant socialiste autrichien Victor Adler expliquait ainsi lors d’une réunion internationale à la veille de la guerre que « nous voyons maintenant les résultats d’années d’agitation et de démagogie de classe (de la part de la classe bourgeoise, NDLR) (…) Dans notre pays, l’hostilité à la Serbie est presque une seconde nature. »

Alors que la guerre devenait plus probable, chaque classe dirigeante cherchait à mobiliser l’opinion publique pour la guerre et exerçait une pression constante sur les dirigeants ouvriers pour « rentrer dans le rang ». Mais cela ne permettait pas simplement de défendre les actes de ces dirigeants qui ont soutenu leur propre classe capitaliste. En guise d’excuses et de justifications dans leurs pays respectifs, ils ont présenté la guerre comme une « défense nationale ». En Allemagne, la menace de la Russie tsariste a été utilisée, tandis que la Grande-Bretagne et la France parlaient de la menace du militarisme prussien / allemand et de la défense de la « pauvre petite Belgique ».

Tout cela n’était qu’hypocrisie complète. Aucun de ces Etats européens n’était démocratique, même dans un sens formel. Le droit de vote des femmes y était partout nié, et dans certains cas celui des hommes également. Toutes ces puissances coloniales étaient en permanence impliquées dans des guerres brutales destinées à créer ou développer leurs empires. La Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne ont ainsi participé au découpage de la Chine entre puissances impérialistes rivales. Entre 1904 et 1907, l’armée allemande a effectué de grands massacres dans ce qui est aujourd’hui la Namibie. Quelques jours seulement après que la guerre de 1914 ait éclaté, l’armée britannique tirait de son côté sur des manifestants désarmés à Abeokuta, au Nigeria pour réprimer des manifestations opposées aux nouvelles taxes coloniales et au travail forcé. La classe capitaliste qui dirigeait la « pauvre petite Belgique » n’était pas si pauvre et Léopold II, roi du pays jusque peu avant la guerre, avait écrit à un ministre : « Il faut à la Belgique une colonie », avant d’établir son règne personnel et particulièrement brutal sur le Congo, transféré à la Belgique à sa mort.

Pourtant, certains opposants à la guerre, comme le dirigeant français Jean Jaurès, assassiné par un nationaliste alors que la guerre commençait, entretenaient l’espoir que les capitalistes arrêteraient eux-mêmes la guerre. Lors d’un rassemblement anti-guerre international qui a eu lieu à Bruxelles deux jours avant son assassinat, Jaurès disait encore que « Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. (…) j’ai le droit de dire devant le monde que le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. » Comment Jaurès, généralement plutôt à la droite du mouvement ouvrier, aurait réagi face au fait que, cinq jours plus tard, c’est l’Allemagne qui a officiellement déclaré la guerre à la France, voilà une question qui reste ouverte.

La capitulation de dirigeants socialistes précédemment «anti-guerre» a été généralisée, sous la double pression de la vague patriotique qui a accompagné l’éclatement de la guerre et des intenses efforts des classes dirigeantes pour « l’unité » sur le « front intérieur ». En Grande-Bretagne, Arthur Henderson, qui avait proposé la résolution « guerre à la guerre » au meeting du 2 août à Londres, est rapidement devenu partisan de la guerre et, en 1915, il a même rejoint la coalition de guerre. C’était la première fois qu’un membre du Parti travailliste obtient un poste de ministre britannique. Dans le même temps, ces deux pressions ont favorisé la position d’éléments déjà pro-capitalistes au sein des organisations ouvrières. Ces gens n’avaient aucun désir pour la transformation socialiste de la société ou considéraient cela comme impossible.

Mais alors que le déclenchement d’une guerre n’était pas inattendu, l’effondrement presque complet de l’opposition à la guerre des partis de l’Internationale, comme dans la plupart des pays belligérants (aux seules exceptions de la Russie, de la Bulgarie et de la Serbie) a été très choquante pour les socialistes qui continuaient à défendre les positions anti-guerre. Ce que la Première Guerre mondiale a révélé, c’était la différence entre les mots et les actes, à savoir que, en dépit du fait que de nombreux dirigeants aient publiquement toujours maintenu une position révolutionnaire – le rejet du capitalisme – dans les mots, ils avaient dans la réalité été intégrés au système capitaliste et avaient trahis le socialisme. Beaucoup de dirigeants ouvriers sont bel et bien devenus nationalistes. L’éditorial du 5 août du principal quotidien socialiste autrichien, l’Arbeiter-Zeitung de Vienne, titrait ainsi : « Tag der deutschen Nation Der » (Le Jour de la Nation allemande).

Cette trahison a été le plus fortement symbolisée en Allemagne, où le SPD, le parti le plus fort de l’Internationale, était tombé aux mains de dirigeants qui, en réalité, n’avaient pas l’intention de mener la lutte contre le capitalisme. La vieille devise du SPD « Système diesem keinen Mann und keinen Groschen! » (Pour ce système, pas un homme et pas un sou!) avec laquelle un de ses fondateurs, Wilhelm Liebknecht, avait accueilli la fondation de l’Empire allemand en 1871, a été remplacée en août 1914 par « Burgfrieden » (pour la paix civile). Mais alors que les dirigeants du SPD avaient déclaré « la paix civile » au Kaiser et aux capitalistes, ils ont par contre imposé un régime de plus en plus policier à l’intérieur du parti afin d’y étouffer les critiques et, quand cela ne suffisait pas, de commencer à expulser ceux qui s’opposaient à la guerre.

Quand la révolution a éclaté en Allemagne en 1918, certains de ces traîtres ont travaillé avec les bandes militaires et les proto-fascistes pour réprimer la révolution dans le sang, y compris par l’exécution sommaire de dirigeants révolutionnaires tels que Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Cet assassinat commis en janvier 1919 fut réalisé à la demande de dirigeants du SPD. Mais la collaboration de classe au sein de gouvernements capitalistes ne s’est pas limitée au SPD, la même chose s’est produite en Grande-Bretagne, en France, en Belgique et, en 1917, dans la première période de la révolution russe, avant que les bolcheviks n’arrivent au pouvoir.

La croissance du réformisme

Ce qui s’est passé en Allemagne a eu plus d’impact à la fois en raison de la puissance économique et scientifique du pays tout autant que parce que le SPD était internationalement considéré comme un modèle pour le mouvement des travailleurs. Dans les faits, le SPD dirigeait politiquement l’Internationale, qui comprenait alors des partis fondamentalement marxistes.

Internationalement, le SPD avait ouvert la voie à la création d’organisations de masse de la classe ouvrière qui, formellement au moins, avaient pour but le renversement du capitalisme. Rejetant les « efforts révisionnistes » visant à formellement orienter le parti vers une simple réforme du capitalisme, le Congrès de 1901 du SPD, par exemple, avait condamné les tentatives qui visaient à « supplanter la politique de conquête du pouvoir en triomphant de nos ennemis par une politique d’accommodation à l’ordre existant. » Sur le plan organisationnel, le SPD a connu une énorme croissance. Après avoir émergé en 1890 de 12 années d’illégalité, le SPD a augmenté son soutien à chaque élection nationale, atteignant les 4,25 millions de votes (34,7%) en 1912. En 1913, son nombre de membres a culminé à 1.085.900, alors que la population totale de l’Allemagne était d’environ 68 millions d’habitants.

L’héritage révolutionnaire du SPD avait cependant été mis à mal par une combinaison d’illusions semées par la croissance économique connue durant cette période et, paradoxalement, par la croissance du SPD lui-même, année après année. La plupart des couches dirigeantes du SPD et des syndicats ont commencé à estimer que le mouvement continuerait de progresser ainsi, presque automatiquement, jusqu’à remporter la majorité et que des réformes étape-par-étape seraient suffisantes pour améliorer constamment le sort des travailleurs. Au fil du temps, cela a conduit à l’abandon de facto de l’idée que la crise finirait par se saisir du système et qu’une perspective révolutionnaire arriverait, puisqu’un nombre croissant de dirigeants pensaient que le capitalisme continuerait à se développer de façon généralement constante.

Cette évolution – une adaptation au capitalisme – a été renforcée par le fait que les organisations ouvrières avaient naturellement de plus en plus de travail en dehors des activités de propagande. Elles ont dû s’impliquer dans de plus en plus de combats de la vie quotidienne, pour l’obtention de réformes qui pourraient directement améliorer la vie de la classe des travailleurs et dans les problèmes des milieux de travail. Puisque le SPD ne disposait pas d’un pont entre son programme maximum de la révolution socialiste et son programme minimum de réformes immédiates, les luttes quotidiennes ont souvent été considérées comme distinctes de l’objectif plus large de la construction d’un mouvement conscient visant à en finir avec le capitalisme.

Parallèlement, la croissance des organisations ouvrières a entraîné le danger de considérer cette croissance comme une fin en soi. Ces organisations en expansion étaient également confrontées au risque de devenir des moyens pour accéder à un certain confort personnel ou à une carrière pour une minorité privilégiée, choses qui ne peuvent être évitées que par une base de membre politiquement active. Dans de nombreux cas, il s’agissait aussi d’une politique consciente de la part de la classe dirigeante de développer une couche de dirigeants pro-capitalistes au sein des organisations ouvrières, ceux que le pionnier américain du socialisme Daniel De Leon a appelé les « lieutenants ouvriers du capital ». Par exemple, le vote des crédits de guerre d’août 1914 par le SPD a été partiellement préparé par des entretiens privés entre le chancelier allemand et le député de l’aile droite du SPD, Südekum, qui a ensuite fait rapport de ses entretiens à la direction du SPD.

En 1914, il s’agissait encore d’un phénomène neuf, d’où le choc qui a suivi. Il y avait toutefois déjà eu de précédents exemples de dirigeants socialistes qui ont individuellement évolué vers la droite et vers le camp du capitalisme. Le  cas le plus célèbre est celui de Millerand, qui a rejoint le gouvernement français en 1899, conduisant à un débat international aboutissant à la condamnation de son attitude par l’Internationale en août 1904. Bien que Jaurès ait réussi à empêcher l’expulsion de Millerand par le Congrès du Parti socialiste français de 1903, ce dernier fut tout de même expulsé plus tard par la fédération régionale de la Seine, en janvier 1904. Mais un virage à droite de cette nature de la part de partis dans leur entièreté n’avait pas été vu avant l’année 1914. Malheureusement, les actuels défenseurs des idées du socialisme ont beaucoup plus d’expérience quant aux forces et individus s’adaptant et s’intégrant au système capitaliste, mais ils ont aussi tiré des leçons quant à la manière de lutter contre le développement de tendances pro-capitalistes et carriéristes.

Mais en 1914, pour de nombreux militants, la nouvelle que les députés du SPD avaient voté en faveur de la guerre fut un véritable choc. Il est bien connu que Lénine, alors en exil, a tout d’abord pensé que l’édition du principal quotidien du SPD, Vorwärts, annonçant que le parti soutenait la guerre était un faux produit par l’armée allemande dans le cadre de sa propagande. Le soutien du SPD pour la guerre du Kaiser a illustré au grand jour le fait que la majorité de ses dirigeants avait clairement adopté une position pro-capitaliste et serait, à l’avenir, opposée à la révolution socialiste. Ce fut la signification essentielle du 4 août 1914, lorsque le SPD a voté au parlement pour soutenir «son» côté dans une guerre inter-impérialiste.

La décision de la direction du SPD de soutenir cette guerre – en complète contradiction avec l’opposition de ses fondateurs à l’occupation prussienne de la France en 1870 – et même ensuite d’entrer dans un gouvernement capitaliste ont été des coups de massue qui ont publiquement marqué la fin de ce parti en tant que force se réclamant du socialisme et de la révolution. Ce fut une étape décisive vers l’intégration au système capitaliste des dirigeants du SPD qui a préparé la voie au rôle ouvertement contre-révolutionnaire joué dans et après la révolution allemande de 1918/19.

Préparer la révolution

Malgré le choc éprouvé par beaucoup, ce développement ne tombait pas tout simplement du ciel, même si presque personne n’imaginait que le SPD allait pleinement soutenir la guerre. Avant 1914, Rosa Luxemburg était devenue la principale opposante au réformisme, au rejet de la révolution et à l’aile pro-capitaliste de facto au sein du parti. En 1914, le SPD était en fait divisé en trois tendances : l’aile ouvertement réformiste, le prétendu centre (dirigé par Kautsky) et les radicaux (c’est-à-dire la gauche marxiste), cette dernière tendance était dirigée par Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et d’autres. Mais, contrairement aux bolcheviks russes dans leur lutte au sein du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR) entre 1903 et 1912, Luxemburg n’a pas tenté de réunir l’aile marxiste en une opposition cohérente combattant systématiquement pour défendre ses idées et renforcer son soutien. Cela a tragiquement contribué à leur faiblesse au début de la guerre et, plus tard, au début de la révolution allemande en 1918.

A l’approche de la guerre, la vague patriotique connue dans la plupart des pays a effrayé de nombreux dirigeants, et est devenue une autre raison de ne pas s’opposer à la guerre. Ainsi, le chef autrichien de la social-démocratie, Victor Alder, a déclaré à la dernière réunion du Bureau de l’Internationale avant que la guerre n’éclate « Nous courons le risque de détruire 30 ans de travail sans aucun résultat politique. »

Aucun dirigeant ouvrier ne veut détruire ou affaiblir le mouvement des travailleurs par l’aventurisme, mais il est nécessaire de dire la vérité, même en le faisant avec habileté, afin de préparer l’avenir. Le défi était de savoir comment se préparer aux effets inévitablement révolutionnaires de la guerre qui, comme Engels l’avait prédit, n’aurait qu’une conséquence « absolument certaine » : « l’épuisement universel et la création des conditions pour la victoire finale de la classe ouvrière. »

C’est exactement ce qui s’est produit lorsque l’enthousiasme patriotique initial de la Première Guerre mondiale a été emporté par les horreurs de la guerre et le cynisme des classes dirigeantes pour être remplacé par la révolte et une vague révolutionnaire qui a déferlé dans le monde entier.

Le défi était de voir comment se préparer pour ces conséquences révolutionnaires inévitables, c’est ce qui a dominé la vie politique des véritables socialistes au cours de la première période de la guerre. Il fallait étudier pourquoi l’Internationale s’était effondrée, pourquoi la résolution de Bâle avait été ignorée, pourquoi les partis de l’Internationale se trouvaient de différents côtés des tranchées et quelles conclusions politiques et organisationnelles devaient être tirées de tout cela. Cela a fait l’objet de débats entre militants socialistes alors qu’ils cherchaient à reconstruire le mouvement socialiste.

Dans son article 1915, « La Faillite de la Deuxième Internationale », Lénine, tout en critiquant les arguments des dirigeants soutenant la guerre, a également souligné que l’abandon des idées du Manifeste de Bâle de non seulement s’opposer à la guerre mais aussi de se préparer aux événements révolutionnaires que la guerre apporterait dans son sillage signifiait un changement qualitatif fondamental au sein des vieux partis. La majorité des anciens dirigeants s’était placée du côté de leur «propre» classe dirigeante.

« Examinons quant au fond l’argument suivant lequel les auteurs du manifeste de Bâle avaient sincèrement supposé l’avènement de la révolution, mais se sont trouvés déçus dans leur attente par les événements. Le manifeste de Bâle dit 1) que la guerre engendrera une crise économique et politique; 2) que les ouvriers considéreront comme un crime de participer à la guerre, de « tirer les uns sur les autres pour le profit des capitalistes ou l’orgueil des dynasties, ou les combinaisons des traités secrets »; que la guerre suscite parmi les ouvriers « l’indignation et la colère »; 3) que cette crise et cet état d’esprit des ouvriers doivent être utilisés par les socialistes pour « agiter les couches populaires » et « précipiter la chute de la domination capitaliste »4) que les « gouvernements » – tous sans exception – ne peuvent déclencher la guerre « sans péril pour eux-mêmes »; 5) que les gouvernements « ont peur » de la « révolution prolétarienne »; 6) que les gouvernements « feraient bien de se rappeler » la Commune de Paris (c’est-à-dire la guerre civile), la révolution de 1905 en Russie, etc. Autant d’idées parfaitement claires; elles ne contiennent pas la garantie que la révolution viendra; l’accent y est mis sur la caractéristique exacte des faits et des tendances.(…)

« Cette situation se maintiendra-t-elle encore longtemps et a quel point s’aggravera-t-elle ? Aboutira-t-elle à la révolution ? Nous l’ignorons, et nul ne peut le savoir. Seule l’expérience du progrès de l’état d’esprit révolutionnaire et du passage de la classe avancée, du prolétariat, à l’action révolutionnaire le prouvera. Il ne saurait être question en l’occurrence ni d’ »illusions » en général, ni de leur effondrement, car aucun socialiste ne s’est jamais et nulle part porté garant que la révolution serait engendrée précisément par la guerre présente (et non par la prochaine), par la situation révolutionnaire actuelle (et non par celle de demain). Il s’agit ici du devoir le plus incontestable et le plus essentiel de tous les socialistes le devoir de révéler aux masses l’existence d’une situation révolutionnaire, d’en expliquer l’ampleur et la profondeur, d’éveiller la conscience et l’énergie révolutionnaires du prolétariat, de l’aider à passer à l’action révolutionnaire et à créer des organisations conformes à la situation révolutionnaire pour travailler dans ce sens.

« Aucun socialiste responsable et influent n’a jamais osé mettre en doute ce devoir des partis socialistes; et le manifeste de Bâle, sans propager ni nourrir la moindre « illusion », parle précisément de ce devoir des socialistes : stimuler, « agiter » le peuple (et non l’endormir par le chauvinisme, comme le font Plékhanov, Axelrod, Kautsky), « utiliser » la crise pour « précipiter » la chute du capitalisme; s’inspirer des exemples de la Commune et d’octobre-décembre 1905. Ne pas accomplir ce devoir, voilà en quoi se traduit la trahison des partis actuels, leur mort politique, l’abdication de leur rôle, leur passage aux côtés de la bourgeoisie. »

Lénine, Trotsky et les bolcheviks, en Russie, en 1917, ont été guidés par ces exemples pour gagner le soutien des masses et mener à bien la révolution d’Octobre, un exemple qui a ensuite inspiré des millions de personnes à travers le monde.

La Première Guerre mondiale a marqué la fin de la Deuxième Internationale en tant que force pour le socialisme, elle était devenue un frein pro-capitaliste pour le mouvement des travailleurs, ce qui a contribué à façonner la suite de l’Histoire. Mais de cette défaite est né un nouveau mouvement, qui s’est efforcé de lier les leçons du passé à celles de la révolution russe de 1917. Une nouvelle internationale est née, la Troisième Internationale, l’Internationale Communiste. Ce fut le plus grand mouvement révolutionnaire que le monde ait connu jusqu’ici, construit par une combinaison de militants d’avant-guerre qui s’étaient opposés à la guerre et à la collaboration de classe et de nouveaux militants, particulièrement des jeunes, radicalisés par l’expérience de la guerre et de la révolution. Malheureusement, cette nouvelle Internationale a été étouffée par le développement du stalinisme en Union Soviétique, ce qui a finalement conduit à son effondrement.

Aujourd’hui, les caractéristiques fondamentales du capitalisme sont similaires à celles d’avant la Première Guerre mondiale. Le capitalisme est toujours un système synonyme d’instabilité et, dans de nombreux cas, de guerre. Même si, aujourd’hui, les principales puissances impérialistes veulent éviter toute confrontation directe entre elles, cela n’a pas signifié l’arrivée d’un monde pacifique, des dizaines de millions de personnes sont mortes au cours de conflits qui ont suivi la fin de la dernière guerre mondiale, en 1945.

En ce sens, la lutte pour mettre fin à la guerre sous toutes ses formes se poursuit. Il s’agit toujours d’une tâche à remplir pour le mouvement des travailleurs. Le caractère de la lutte peut bien être différent, en s’efforçant par exemple de construire un mouvement unissant les travailleurs et les pauvres contre les conflits sectaires et la répression. Mais tout dépend de la manière dont le mouvement des travailleurs sera ou non en mesure d’offrir une réponse qui lui soit propre. Comme nous l’avons vu avec l’invasion de l’Irak en 2003, les capitalistes ont beau être capables de déclencher des guerres, ce n’est que le mouvement des travailleurs qui peut les pousser à rendre des comptes, individuellement et collectivement.

Le monde d’aujourd’hui est plus interdépendant que jamais. Aujourd’hui, l’idée d’une Internationale reliant les travailleurs à travers le monde en un mouvement destiné à transformer le monde dispose d’un potentiel plus grand que jamais. Le Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO) s’efforce de tirer profit de ce potentiel, d’apprendre des expériences passées afin d’aider à réaliser l’objectif des pionniers du mouvement des travailleurs : la transformation du monde en le débarrassant du chaos du capitalisme et de la menace de la violence et de la guerre.

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