100 ans de la révolution russe de 1917 – Février et le renversement du Tsar

1313122-Scènes_de_fraternisation_entre_soldats_et_ouvriersEn ce début d’année 1917, la 1ère guerre mondiale a confirmé le nom que Lénine, Trotsky et d’autres révolutionnaires lui donnaient. La « grande boucherie impérialiste » avait déjà fait plus de 10 millions de morts, dont, pour la Russie, un million de soldats et autant de civils.

L’histoire de la révolution russe t’intéresse? Viens en discuter avec nous le 8 avril, 16h30 à Rouen 

Cet article a été publié dans l’Egalité 182, le premier d’une série d’articles à paraître tout au long de l’année dans notre journal. 

L’année 1916 avait vu le déclenchement de terribles batailles et offensives, promises d’être victorieuses mais toujours plus meurtrières et inutiles. La contestation de la guerre et de la situation sociale qui en découlait ne cessait de grandir, avec une impétuosité grandissante en Russie : le nombre de grèves est en nette augmentation en 1916. Le pays tout entier se désorganisait sous les coups de la guerre et de l’incapacité des dirigeants. Le gouvernement était incapable d’améliorer quoique ce soit, rongé par la corruption et les manœuvres. Le Tsar et sa cour vivaient dans le luxe… tous les ingrédients d’une révolution s’étaient accumulés et la guerre avait servi d’accélérateur.

L’hiver 1916-1917 est terrible, les files devant les magasins s’allongent, malgré des températures atteignant –40° à Petrograd (nom russe de Saint Petersbourg). Le coût de la vie est quatre fois plus élevé qu’en 1914. Les femmes travaillant dans les usines de textile subissent au premier plan cette multiplications des privations, d’autant que pour beaucoup leur mari a été envoyé à la guerre.

L’activité révolutionnaire continue

Le 9 janvier, une journée de grève et de manifestation organisée par les bolcheviques pour commémorer le « dimanche sanglant » de la révolution de 1905 (les troupes tsaristes avaient mitraillé une manifestation pacifique faisant plusieurs centaines de morts, ce qui avait déclenché la révolution) avait vu une participation massive avec 30 000 manifestants à Moscou, 145 000 grévistes à Petrograd, et aussi dans les villes industrielles (Bakou, Kharkov…) sur les slogans de « à bas la guerre » « du pain »…

Le déclenchement de la guerre avait permis au pouvoir tsariste de museler les révolutionnaires : les 6 députés ouvriers, tous bolcheviques, étaient en déportation en Sibérie, le journal la Pravda avait été saisi. L’activité ne pouvait être que clandestine surveillée de près par la police politique, l’Okhrana. Mais avec l’industrialisation, Petrograd avait vu son prolétariat industriel s’agrandir. Du fait de la guerre, ce sont 400 000 ouvriers qui travaillaient dans la seule industrie de l’armement. Du fait de son activité en direction des usines, le parti bolchevique avait ainsi pu recruter de nouveaux membres, dont beaucoup de jeunes ouvriers. D’autant plus qu’il était le seul parti réellement opposé à la guerre.

Un  »sommet » incapable

Les rapports de l’okhrana indiquait une nette augmentation du mécontentement populaire.

Même la bourgeoisie s’inquiétait de la paralysie gouvernementale et de l’absolutisme du Tsar. Bien que le conseiller mystique de la famille impériale, Raspoutine, avait été assassiné, les comploteurs n’osaient pas aller plus loin. Chaque ministre remplacé l’était par un homme aussi incompétent et réactionnaire que le précédent.

La vie de cour suivait son faste, et la noblesse dirigeait l’armée (où étaient encore autorisés les châtiments corporels). Les lois pour imposer le service militaire se faisaient plus dures mais on comptait plus d’un million de déserteurs.

Les milieux industriels s’enrichissaient même si le pouvoir étouffant du Tsar et de la noblesse les affectaient. La bourgeoisie russe, en affaire avec les capitalistes anglais et français ne voit évidemment aucun intérêt à terminer cette guerre atroce dont elle ne paye aucunement le prix.

La révolution de 1905 avait déjà montré que la bourgeoisie était incapable de prendre le pouvoir. Une nouvelle révolution en Russie partirait inévitablement de la base et verrait rapidement une partie majoritaire de la bourgeoisie chercher un compromis avec la noblesse, d’autant plus dans le cadre de la guerre. Comme l’avait anticipé Trotsky dès avant la révolution de 1905, ça allait être la classe ouvrière et les masses urbaines pauvres qui devraient mener le combat et prendre l’initiative.

..et la base se soulève

Le charbon et le pain manquaient tellement que la rumeur de nouvelles restrictions eut l’effet d’une bombe. Déjà le 3 mars (18 février selon le calendrier orthodoxe encore en cours à l’époque en Russie) l’usine Poutilov est en grève, le 5 des mouvements de révolte de nombreuses ouvrières des usines de textile du rayon de Vyborg, dans la banlieue de Petrograd, ont lieu. Le 8 mars, lors de la journée internationale des femmes (voir encart), ce sont des dizaines de milliers d’ouvrières, d’employées, rejointes par des étudiantes, qui se mirent en grève et défilèrent en manifestation dans Petrograd. Les slogans « du pain, du travail » sont vite enrichis par des « à bas la guerre » et rapidement « à bas le gouvernement ». cette journée recueille non seulement la sympathie de larges couches de la population (la troupe ne cherche pas à réprimer les manifestantes) mais également le soutien de dizaines de milliers d’ouvriers qui soit assurent la protection des usines pour les empêcher de fermer, soit manifestent à la suite des cortèges des femmes.

Le soir du 8 mars, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans tout Petrograd et d’autres grandes villes de Russie. Le lendemain, les usines sont gagnées par la grève, 150 000 ouvriers défilent dans Petrograd, les cris de « vive la république » fusent. Les cosaques n’osent pas réprimer une mobilisation avec laquelle sur le fond, ils sont d’accord. La police est isolée, ne sachant elle-même plus quoi faire.

Le 10 mars, le mouvement s’amplifie encore, avec des meetings de masse, et de premiers affrontements avec des éléments de la police, faisant plusieurs morts. Le soir, le tsar Nicolas II, qui était parti à la campagne malgré les premiers troubles de début mars, se mit à réagir. Il ordonnait soudainement de « faire cesser par la force les désordres ». Des troupes sont acheminées à Petrograd, et le 11 mars, la police montée et des soldats de régiments extérieurs ouvrent le feu sur une manifestation ouvrière, faisant plus de 150 morts.

L’effet est inverse, la peur a changé de camp et surtout, les ouvriers et ouvrières se dirigent vers les autres groupements de soldats pour les convaincre de se joindre à eux. Comme le rapporte l’ouvrier et militant bolchevique Kaïourov lors d’une manifestation : « les femmes, les yeux pleins de larmes, criaient aux soldats : camarades, enlevez vos baïonnettes, joignez vous à nous ! Les soldats, troublés, jetaient des regards rapides sur leurs camarades, quelques secondes encore, ils levèrent leur baïonnettes (…). Un énorme « hourrah » ébranla l’air ». Ailleurs, le régiment Pavloski ouvrit directement le feu sur la police montée.

La révolution était bien en marche

La grève générale devait être déclenchée en cas de déclaration de guerre impérialiste avait adopté l’Internationale socialiste à son congrès de Bâle en 1912. Seuls les bolcheviques avaient mis en pratique cette décision tandis que les dirigeants des autres pays soutenaient la guerre. Et c’est bien une grève générale qui s’était désormais étendue à tout Petrograd. Convaincus par les ouvriers en grève, les régiments passaient les uns après les autres du côté de la révolution, jusqu’aux troupes d’élite qui firent prisonniers leurs officiers pour les « avoir forcé à tirer sur leurs frères ouvriers ».

Ce même 12 mars, les détachements ouvriers et soldats saisissent l’arsenal et distribuent des armes pour contrôler la ville et défendre les usines. A Moscou, une grève générale est déclenchée avec succès. Le soir du 12 mars, un soviet provisoire (conseil, sur le modèle du soviet de Petrograd de la révolution de 1905), regroupant des représentants des usines et des militants révolutionnaires des différentes tendances, est formé. Dominé par les mencheviks, ce soviet se dit prêt à reconnaître un gouvernement provisoire de la bourgeoisie libérale, qui vient d’être formé par les représentants de partis libéraux bourgeois, les KD ou constitutionnels démocratiques. Néanmoins, le soviet exige l’instauration des libertés les plus complètes, la fin de toutes discriminations, des élections libres, la libération des prisonniers politiques. Les bolcheviques continuent d’y défendre l’arrêt de la guerre, la journée de 8 heures et la réforme agraire. Lénine, encore en exil, enthousiasmé par les nouvelles venues de Petrograd, enverra dans un télégramme : « aucun soutien au gouvernement provisoire, tout le pouvoir aux soviets ». Le 15, le Tsar abdiqua, d’abord en faveur de son frère, qui dut abdiquer aussi. La révolution avait renversé le régime le plus despotique du monde impérialiste en quelques jours.

Les militants révolutionnaires bien que forcés à la clandestinité et isolés avaient permis grâce à l’énergie des masses, de conduire au succès d’une révolution qui n’était en fait qu’une première étape. Un rapport de l’okhrana du 11 mars le disait bien : « les milieux bourgeois ne réclament que le départ du gouvernement et sont pour la poursuite de la guerre (…), les ouvriers disent : du pain, à bas le gouvernement, à bas la guerre ». la révolution n’était pour la bourgeoisie qu’un changement de gouvernement, pour la grande majorité du peuple, elle devait apporter autre chose. Avec la révolution de février venait de commencer la plus formidable action humaine de l’Histoire : des dizaines de millions de personnes prenaient en main leur propre destinée.

Comme l’écrivait Trotsky, alors encore en exil, dans le journal Novy Mir, le 16 mars 1917 : « la révolution n’a fait que commencer ».

Alex Rouillard

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